Escale éléphantine 4 : résolution

Il ne la vit pas en sortant. Bon, elle ne pouvait pas être loin, songea-t-il. Il allait la trouver rapidement. Il l'appela plusieurs fois. Aucune réponse. Il longea le couloir par lequel il était arrivé. Peut-être se cachait-elle derrière le socle d'une statue ou un vase ? La piste s'avéra mauvaise il revint sur ses pas. Il emprunta un second couloir, perpendiculaire au premier. Lui aussi, deux rangées de vases et de statues le longeaient, les premiers alternant avec les secondes. Il avança. Au bout de quelques pas, il s'arrêta. Il entendait quelque chose dans le fond. Des sanglots. Il sourit. Ils lui confirmaient qu'il était, cette fois, sur la bonne piste.

Il la retrouva, accroupie à droite d'un superbe vase bleu vert aux motifs de tortues et d'échassiers. Ses bras enserraient ses genoux. De grosses larmes mouillaient son visage. Il s'approcha d'elle, tendit la main vers sa joue humide, qu'elle décala immédiatement hors de sa portée. Il lut l'énervement dans son regard.

« Je croyais que tu m'appréciais….

- C'est vrai ! Je t'apprécie. Vraiment.

- Mais pas suffisamment pour que tu acceptes que ma famille aille à la mort !

- C'est leur choix, pas le mien.

- Tu pourrais leur dire que tu refuses leur aide !

- Je ne peux pas faire ça.

- Pourquoi ?

- Parce que j'ai besoin de combattants.

- Comment ? vrilla-t-elle. Comment tu peux être à ce point égoïste ? Tout ce qui compte pour toi est donc ta petite guerre ? Les vies de mon père et de mon oncle ne signifient rien pour toi ! Tu ne les vois que comme des outils.

- Arrête. Ta colère te fait dire n'importe quoi.

- Dis-moi que j'ai tort ! exigea-t-elle en se relevant. Dis-le-moi en face !

- Je ne vois pas ton père et ton oncle comme des outils, Iya… Mais j'ai besoin d'eux et de leurs hommes. Sans eux, je n'aurai aucune chance contre…» La sandale qu'elle jeta sur lui l'arrêta dans sa justification. Iya avait le regard incandescent. Il recula, un peu effrayé. « Vas-t-en ! Pars ! Laisse-moi seule. » Pour l'en convaincre, elle se saisit de son autre sandale et le menaça avec. Il recula d'instinct. « Pa-a-ars ! » réitéra-t-elle. De guerre lasse, il marmonna un juron et s'en alla. À nouveau, il l'entendit pleurer ; il hésita un instant à revenir sur ses pas, mais il se ravisa elle voulait être seule et il devait le respecter.

Ah, les filles et leurs émotions ! Épouser Iya lui paraissait fortement compromis à présent. Il allait devoir se rabattre sur Tosa ou Palii. Les deux cousines avaient quatorze ans. Plus des enfants, mais pas assez matures pour se marier selon les lois éléphantines. Avnar les trouvaient un peu trop jeunes pour lui (bien qu'elles aient l'âge qu'avait Bejira quand ils s'étaient unis) et l'idée de se marier avec l'une ou l'autre, aussi gentilles et adorables étaient-elles, ne lui disait rien. En toute sincérité, la seule qu'il désirait était Iya, mais elle était en colère contre lui.

Il devait arranger la situation avec elle. Mais de quelle façon ? Il pourrait faire en sorte que son père et son oncle ne partent pas. Mais accepteraient-ils de lui confier leurs guerriers ? Ce n'était pas certain. Il devait trouver un compromis. Peut-être la solution était-elle de lui permettre de rompre leur engagement si Afi, ou Nakao, ou tout autre membre de sa famille proche ne revenaient pas chez eux en vie. Après tout, dans ce cas-là, il ne pourrait pas être accusé d'avoir failli à sa promesse, puisque la décision lui reviendrait à elle. Oui, ça lui paraissait être un bon plan

Il retourna sur ses pas, espérant la retrouver là où il l'avait laissée. Pas de chance, elle était partie. Il soupira. Ce n'était peut-être pas plus mal en fait… Mieux valait sans doute ne pas lui reparler immédiatement. Elle avait clairement montré qu'elle n'en avait pas envie. Il attendrait demain. Oui, c'était mieux. Peut-être ce serait-elle calmée entre temps…

Une voix masculine interrompit ses pensées. « Tu as mis ma cousine très en colère ». Zilam se tenait derrière lui, un sourire compatissant sur le visage.

« Iya a toujours été susceptible, continua-t-il. Et sensible.

- Je ne me doutais pas que le fait que son père parte la mettrait dans un état pareil.

- Il ne part pas n'importe où. Il part au combat. Iya est très attachée au membre de sa famille, particulièrement depuis que… Enfin, ce n'est pas à moi de te partager ça.

- Tu en as déjà trop dit. Que lui est-il arrivé ?

- C'est à elle de t'en parler si elle le souhaite, pas à moi.

- Elle a perdu un proche, devina-t-il. Un frère ou une sœur, peut-être.

- Je ne dirai rien de plus. Mais sache juste qu'elle aime sa famille plus que tout.

- Si son père meurt pour ma cause, elle me détestera ?

- Envisage-le.

_ Ça mérite d'être retenu, grinça-t-il avant de lâcher à la suite, je pensais lui faire une proposition...

- Quelle proposition ? »

Il exposa à son beau-frère son idée. Zilam l'écouta attentivement, acquiesçant de temps à autres. La solution lui paraissait sensée, cependant il y avait un point à soulever : Kurumaï et Afi devaient aussi accepter ces termes. S'ils exigeaient que l'engagement soit sans conditions, il pourrait dire adieu à épouser Iya un jour.

« Je ne veux pas renoncer à elle ! Plutôt renoncer aux forces éléphantines !

- Elle t'a fait perdre ton bon sens, on dirait, soupira le métisse.

- Elle m'a fait me rendre compte que la vie n'avait pas de saveur sans elle. Chaque instant passé avec elle, je voudrais qu'il se répète encore et encore

- Tu éviteras de dire cela devant Ramid. Il risque de ne pas le prendre bien.

- Vis-à-vis de Bejira ? devina Avnar.

- Oui. Tu te souviens d'elle ? fit semblant de s'étonner son beau-frère. Avec Iya constamment dans ta tête et sur tes lèvres, j'avais eu peur que tu ne l'aies oubliée !

- Non, je ne l'ai pas oubliée. C'est ma femme, la mère de mon premier fils, et elle le restera que j'épouse Iya ou non.

- Mais tu n'es pas amoureux d'elle, reconnut Zilam. Tu ne l'as jamais été.

- Je l'aime aussi, se défendit le prince en exil.

- Pas comme tu aimes Iya.

- Et ça ne te dérange pas autant que Ramid ?

- Toutes les deux font partie de ma famille, expliqua le demi-frère de son épouse, et je sais qu'elles seront toutes deux logées à la même enseigne.

- C'est-à-dire ?

- Aucune ne sera la mère de ton héritier. Peu importe que tu l'aimerais. Parce que jamais ton peuple ni tes vassaux n'accepteront un souverain qui soit à moitié des Îles, et encore moins qui soit métisse. Pour être accepté, tu vas te conformer aux règles de ton pays et épouser une des filles de tes quasi-mères. »

Quasi-mères. C'était par ce terme que les enfants royaux des Îles du Matin appelaient les femmes de leur père dont ils n'étaient pas issus. Avnar n'était pas certain de pouvoir l'utiliser pour les épouses du sien. Après tout, l'une d'elles méprisait sa seule existence et des trois autres, il ne savait rien, pas même leurs noms. Peut-être lui en voulaient-elles, et à son frère et sa sœur, d'exister également ? Et pourquoi se serait-il souvenu d'elles alors qu'il ne lui restait aucune image mentale concrète de sa véritable mère ? Avant qu'il lui eût dévoilé le secret de ses origines, Bassor était – avec Serîn, bien sûr – sa seule famille.

Et puis, il s'était retrouvé sans famille jusqu'à sa rencontre avec Okzaïl : là, il avait réalisé qu'il en avait encore une. Mais le sang ne faisait pas tout (comme sa relation avec Asrijam ou Sarlezad le témoignait) et il ne pouvait pas mettre son grand-oncle au même niveau que Bassor qui s'était occupé de lui pendant dix ans, malgré leur parenté plus proche. Maintenant, il avait aussi une famille qui lui était propre avec Bejira et leur fils. Une famille qu'il entendait agrandir en y ajoutant Iya et les enfants qu'ils auraient ensemble s'il parvenait à lui faire accepter son idée et que ses proches survivaient. Il y inclurait aussi sa sœur quand il l'aurait retrouvée et libérée.

Il pensait peu à elle -se remémorer sa situation lui mettait en pleine figure son impuissance et ça lui faisait trop mal. Il ne s'imaginait jamais qu'elle allait bien. Comment l'aurait-elle pu, contrainte d'épouser un homme qui ne méritait pas qu'il l'appelle son oncle ? Violée à plusieurs reprises pour qu'il ait ses gamins ? Il devait la récupérer. Quant à ses enfants... Il oscillait entre l'envie de les accepter pour leur mère et celle de les rejeter à cause de leur père. Bejira lui rappellerait qu'ils étaient innocents si elle avait été là. Elle lui assénerait qu'il ne fallait pas juger une personne par son ascendance et qu'ils n'étaient pas Galdîn, comme elle l'avait fait la fois où il lui en avait parlé ; et, non sans réticence et quelques arguments, il lui avait donné raison. Bejira savait le mettre dans le bon chemin, même quand il n'était pas le plus facile.

Bon, pour l'instant, l'heure n'était pas de penser à Nosmia mais de régler le problème Iya. Il devait reparler à Nakao sans attendre.


À sa grande satisfaction, le souverain éléphantin accepta sa solution. Une fois bien assuré que l'engagement de son côté resterait intact peu importe les circonstances, il reconnut qu'elle était intelligente et déclara qu'il en discuterait avec la concernée. Après tout, rompre ou conserver les fiançailles serait la décision de sa nièce.

Iya opposa tout d'abord de la résistance. Elle ne voulait absolument pas que son père parte. Pourtant, quand elle réalisa que, malgré toute son insistance, il mènerait ses guerriers en territoire Lorre, elle finit par se laisser convaincre et accepta le marché. S'il ne ramenait pas son père, son oncle et ses cousins en vie, elle serait libérée de sa promesse car il n'aurait pas tenu la sienne. Avnar avait choisi ce que sa solution impliquerait, mais en l'entendant de la bouche de celle qu'il désirait épouser, il se demanda s'il avait vraiment trouvé le bon compromis. Il n'était pas sûr de pouvoir garantir la survie d'Afi, ou de Kurumaï et de ses fils... Et de tous, encore moins.

Il ferait de son mieux et au-delà pour qu'ils restent en vie, se promit-il. Kurmaï et Afi étaient des guerriers expérimentés et ils n'avait vraisemblablement pas besoin de son aide pour ça, mais il veillerait quand même sur eux.

« Puis-je te parler seule à seul ? » La voix d'Iya le sortit de ses pensées.

Une fois l'histoire réglée, Nakao, un sourire satisfait sur le visage, les avaient congédiés et il s'était rendu dans le jardin suspendu. Le même jardin où il lui était rentrée dedans quelques jours plus tôt ; là où ils avaient eu leur première conversation. Il ne saurait pas dire depuis combien de temps il y était, mais le soleil commençait à se coucher, colorant le ciel de rose orangé. Il avait essayé de faire le vide dans son esprit ; d'abord en marchant au milieu des buissons fleuris et des plantes exotiques ; puis, appuyé sur la balustrade en pierre, le regard rivé vers l'extérieur. Ni sa petite promenade, ni sa contemplation des alentours du palais n'avait donné de résultat durable. Les pensées, tenaces, revenaient et, pris par elles, il en avait occulté le passage du temps.

Il se tourna vers la jeune princesse. Le vent jouait avec leurs vêtements, leurs cheveux et le feuillage. L'air se refroidissait doucement mais sûrement. Elle s'était couverte d'un châle turquoise à franges dorées. À part une demi-douzaine de gardes, ils étaient seuls.

Elle se rapprocha de lui. « Tu veilleras sur eux, comme tu l'as promis ? » Il acquiesça. Il soutint son regard dubitatif qui sondait le sien, sans doute pour se rassurer sur sa sincérité.

« Quand je fais une promesse, je fais tout pour la tenir. Je resterai près de ton père et de ton oncle. Je surveillerai leurs arrières à chaque instant.

- Ne les quitte pas d'une semelle. Lorsqu'on est emporté par le combat, on s'éloigne facilement les uns des autres, lui fit-elle remarquer. Fais attention pendant les batailles, ne te laisse pas entrainé loin d'eux.

- Je deviendrai comme leurs ombres, dit-il d'un ton déterminé. Je te le promets... et déteste-moi autant que tu le souhaites si je ne tiens pas parole. Tu peux ne plus jamais me dire un mot, je l'accepterai.

- Ce serait dommage, j'aime bien parler avec toi. On pourrait reprendre les cours toi et moi avant que tu nous quittes. Tu as beaucoup progressé, mais tu n'as toujours pas le bon accent. Et il te reste encore du vocabulaire à apprendre.

- Que dirais-tu de me donner une petite leçon ici ? Ce soir ? » lui suggéra-t-il ? Avec un grand sourire, elle accepta. Il devait travailler son accent après tout.

Quand ils quittèrent le jardin, la nuit venait de tomber. Le froid les avaient obligés à rentrer, les tissus de leurs vêtements trop légers pour lui faire rempart. Une fois à l'intérieur, il frotta ses bras nus pour les réchauffer davantage. La tunique cintrée qu'il portait, en plus d'être dans un matériau peu épais, était à manches courtes. Il aurait dû mieux se couvrir, mais quand il avait gagné le jardin il faisait encore chaud, et après il s'était trouvé si bien à faire cours dehors avec Iya qu'il en avait oublié la baisse continue de température.

Iya soufflait sur ses mains froides. « Les nuits sont très fraîches, dit-elle comme s'il ne le savait pas déjà. Nous aurions dû rentrer plus tôt. Tu dois être gelé.

- Ça va. » lui assura-t-il. Ce n'était pas un mensonge. Il avait connu des froids pareils sur son île. De la fin de l'automne au début du printemps, un air glacial pouvait vous mordre la chair et les os.

« Je voulais te dire quelque chose tout à l'heure... reprit la princesse éléphantine.

- Quoi ?

- Tu dois savoir quelque chose de moi, de ma famille. Ce que nous avons vécu... ce que nous avons perdu. » Elle marqua une pause. Son regard s'abaissa sur ses mains. Celles-ci tremblaient, et probablement pas qu'à cause du froid. Elle entrelaça ses doigts, puis les délaça et vint les poser sur le devant de sa robe. « Mais, je préfère attendre demain pour t'en parler, poursuivit-elle. Je ne veux pas gâcher ce moment. Tu acceptes d'attendre ?

- Si tu le préfères, j'accepte.

- Merci. Bonne nuit, Avnar.

- Bonne nuit, Iya. À demain. » et après un dernier sourire, elle s'éloigna, laissant le jeune homme pensif.


Le lendemain, on le réveilla à l'aube. Des fiançailles l'attendaient ce matin. Encore ensommeillé, il alla faire sa toilette. Un serviteur avait versé de l'eau chaude dans la cuvette dont il se servait pour ses ablutions matinales et y avait ajouté des petits fagots d'herbes aromatiques. Avnar se débarrassa de sa tunique de nuit, prit un pain de savon dans un bol et commença à se laver. Pour ses fiançailles, il devait sentir le propre.

Une fois lavé, il enfila la tenue qu'il lui avait été préparée pour l'occasion. La tunique, de couleur ocre et bordée de vert, était taillée dans un tissu léger et agréable au toucher. Le caleçon beige, long jusqu'en-dessous du mollet et lui aussi bordé d'un liseré vert, était conçu dans la même matière. Pour finir, il enfila une veste céladon sans manches ornée de feuilles en fil doré et des sandales de cuir.

Des coups secs et réguliers retentirent sur la porte de la chambre. Avnar, un peigne en bois gris surnommé cuir-d'éléphant dans la main, alla ouvrir. Deux serviteurs se tenaient devant lui.

« Seigneur, le roi Nakao t'attend, le prévint l'un.

- Nous sommes ici pour t'amener à lui, expliqua l'autre. Es-tu prêt, seigneur ? » Avnar essaya d'aplanir une nouvelle fois ses cheveux rebelles avec le peigne sans réel succès, le posa sur une table et acquiesça. Le premier serviteur lui fit signe de le suivre et le second referma la porte derrière eux.

Ce fut escorté par ses deux hommes, l'un devant lui, l'autre derrière, qu'Avnar accéda à l'étage supérieur. Après la traversée de quatre couloirs, ils arrivèrent devant un paravent sur lequel des singes et des oiseaux peints jouaient dans les branches d'arbres. Le domestique qui ouvrait la marche toqua dessus et la voix de Nakao retentit de l'autre côté. L'homme replia le paravent pour laisser voir un balcon où le monarque les attendait. Couvert d'un manteau rouge et bleu à manches amples qui descendait jusqu'à ses chevilles, il portait un diadème en argent représentant deux couple d'éléphants aux trompes enlacées., un symbole de son statut de roi.

À côté de lui, dans une jolie robe ocre aux motifs géométriques et au décolleté sobre, se tenait Iya. Resserré à la taille par une écharpe de soie verte, le vêtement laissait les bras nus. Elle arborait plusieurs colliers de perles et de coraux et des bracelets de la taille de sa paume à chaque poignet. Le diadème en bronze sur sa tête lui donnait une allure encore plus princière. Ses cheveux étaient divisés en tresses dans lesquelles on avait piqué des petites fleurs. Elle triturait leurs pointes tour à tour - sans doute pour conjurer sa nervosité.

Avnar s'avança vers eux et les salua. Il remarqua alors Afi sur sa gauche. Le père d'Iya portait un manteau semblable à celui de son frère mais moins long et où le jaune avait remplacé le rouge. Comme sa fille, son crâne était ceint d'un diadème en bronze ; sur le métal des défenses alternaient avec des plumes et des formes géométriques. À côté de lui se trouvaient un troisième homme qu'Avnar ne connaissait pas et une femme (une mère, si on se référait à ses seins nus ornés de dessins) au crâne rasé sur les côtés qu'il reconnut comme une Fille de Sekbati.

Nakao fit signe à l'homme de s'avancer. « Prince Avnar, annonça-t-il en éléphantin, je te présente Borelengo, chef des scribes d'Omukunyé. Il rédigera vos engagements et les conservera jusqu'à la célébration du mariage.

- Sebano » le salua le prince en exil. Le lettré lui rendit son salut.

« Si le mariage ne se fait pas, ces documents seront brûlés, reprit le monarque.

« Et s'il se fait ? demanda le jeune Dergubal.

- Dans ce cas, répondit Borelengo, je rédigerai le contrat qui vous unira à vie, la princesse et toi. Il sera conservé jusqu'au décès de l'un de vous au Sanctuaire des Âmes Liées. »

Et s'il mourrait, Iya retournerait dans son pays, pour se remarier si elle n'avait pas d'enfants, sinon pour devenir une Veuve au Bouclier, une femme initiée au maniement des armes et vouée à défendre un lieu. Ses deux autres options dans le second cas étaient d'entrer au service des dieux ou de se mettre en retraite méditative, mais aucune n'emballait la princesse.

Avnar focalisa à nouveau son attention sur l'oncle de sa promise. Nakao lui sourit, puis se tourna vers la femme. Appelée Oyana, il la présenta comme une prêtresse et sa belle-sœur, la femme de son frère Ibo. Avnar ne s'étonna pas trop de cette deuxième révélation car il n'était pas rare, il le savait, qu'une Fille de Sekbati ou un Fils de Neshanni épouse quelqu'un de sang royal. Il s'étonna juste de ne l'avoir jamais rencontrée avant. Bien sûr, il y avait plein d'endroits dans le palais où il ne se rendait pas, et cela pouvait parfaitement expliquer le fait qu'il ne l'avait jamais vue avant ce matin.

De par son statut, Oyana servirait de témoin aux fiançailles. Pour un mariage on exigeait aussi la présence d'un Fils de Neshanni, mais pour des fiançailles la sienne suffisait.

L'un à côté de l'autre devant la prêtresse, Avnar et Iya déclarèrent tour à tour ce à quoi ils s'engageaient. L'épouse d'Ibo ponctuait chaque promesse récitée d'un "qu'il en soit ainsi." À quelques pas d'eux sur leur droite, Borelengo, la mine concentrée, notait tout sur un rouleau.

Pour finir Oyana leur passa une bague au majeur gauche et leur dit : « Que ces bagues vous rappellent vos engagements. Le jour de votre mariage, vous les placerez à votre main droite en témoignage de votre fidélité totale. Nous avons terminé. » Avnar sourit à cette dernière phrase. Enfin, c'était fait ! Enfin, il était fiancé ! Et enfin, il allait pouvoir partir.

Il alla serrer les mains d'Afi et de Nakao. « Respecte bien ta promesse. » lui rappela ce dernier. Le jeune homme acquiesça avec aplomb.


Quand ils eurent quitté le balcon, alors qu'il s'apprêtait à regagner sa chambre, Avnar sentit qu'on lui tapotait l'épaule. Il se retourna et vit Iya à côté de lui. Elle paraissait à la fois nerveuse et décidée.

Elle le dirigea vers une banquette et l'invita à s'asseoir. Puis elle s'installa à côté de lui. « Comment te sens-tu ? le questionna-t-elle.

- Bien. Ça me fait plaisir que nous soyons fiancés.

- Tant mieux.

- Et toi ? » voulut-il savoir. Elle haussa juste les épaules. Que voulait-elle signifier par là ? Il préféra s'abstenir de le lui demander, n'étant pas sûr d'aimer la réponse qu'elle lui donnerait.

Après un court silence qui avait laissé le temps à une certaine gêne de s'installer, elle reprit la parole : « Avnar, tu seras prudent là-bas. Tu ne plongeras pas dans des dangers inutiles.

- Bien sûr.

- Mon père veillera sur toi, mais ne crois pas que ça te permet de ne pas faire attention.

- Je serai prudent. Promis !

- Merci. Avnar, je dois aussi te parler de quelque chose... Plutôt de quelqu'un.

- C'est en rapport avec ce que tu comptais me dire hier ?

- Oui - elle poussa un long soupir. Il s'agit... de mon grand frère.

- Grand frère ? Je croyais que tu étais l'aînée de ta famille.

- Je ne l'ai pas toujours été. Non. Il y a quarante-deux lunes et treize jours, je ne l'étais toujours pas. J'étais la première fille, mais Tologu était le plus âgé. Nous avions seize lunes d'écart, lui et moi. Nous étions très proches. Les doigts d'une même main. Nous adorions nous affronter dans des jeux de plateau - et je le battais plus souvent que lui me battait, ou coopérer dans des jeux d'équipe - là, nous faisions une équipe formidable ! Il était mon pilier, mon modèle. Puis, il a fallu que ce jour maudit arrive. » Elle s'arrêta. Des larmes coulaient de ses yeux.

« Tu n'es pas obligée d'en parler si ça te fait du mal, lui assura Avnar.

- Mais, je tiens à en parler ! insista-t-elle. C'est dur. Très dur ! Mais, je veux que tu saches. » Elle essuya ses larmes, poussa un nouveau soupir et reprit son récit.

À la fin de celui-ci, Avnar voulut la prendre dans ses bras sans s'y oser. Il comprenait à présent pourquoi elle avait réagi avec autant de colère en apprenant la décision de son père. Une décision dont il était l'origine.

Il ne pouvait plus que tout faire pour tenir ses promesses envers elle.