De vieilles connaissances

D'autres mois passèrent sans incidents ni événements marquants - à part la fête de ses treize ans qui avait marqué son entrée dans l'âge adulte. L'hiver avait laissé place au printemps puis à l'été et enfin à l'automne.

Au fil des saisons, Bassor avait entrepris de lui apprendre davantage sur sa famille et sur son pays de naissance. Ça avait commencé par de simples anecdotes au cours des repas, des phrases telles que « Tu sais que ton grand-père blablabla. » Au début, Rossim y portait très peu d'attention, puis sa curiosité l'avait poussé à interroger de lui-même son mentor, mais juste quelques questions anodines, rien de trop détaillé. La plupart concernaient sa mère, et aucune n'était en rapport avec la fonction royale. Malgré les mois qui avaient passé depuis la révélation, il n'arrivait toujours pas à se faire à l'idée qu'il était prince. Et pour l'instant, il ne voulait pas se préoccuper de cela. « On prendra le temps qu'il te faudra » lui avait assuré celui qu'il considérerait toujours comme son oncle.

Tout fils de roi qu'il s'était découvert, Rossim n'en avait pourtant pas abandonné ses habitudes d'avant. L'une d'elles consistait à monter en haut des dunes qui surplombaient la plage les matins ou après-midis de beau temps. Généralement, ses amis Izor et Osmîn l'accompagnaient. Ils y allaient surtout au printemps et en automne, aux heures les moins chaudes. En été, le soleil cognait trop et en hiver les vents étaient glaciaux. Une fois au sommet, ils observaient la Mer du Matin qui s'étendait à l'horizon. Là, plus jeunes, ils s'imaginaient des vies d'aventuriers et devenaient le temps d'un jeu des naufragés ou des pirates. Là, ils pouvaient oublier pour quelques instants tous leurs soucis et les corvées qui les attendaient chez eux. Là, il était tout simplement Rossim. Pas un prince caché, juste un jeune homme de treize ans au passé banal.

Les jours où le ciel était bien dégagé, ils pouvaient apercevoir la bordure de l'Île Verte, réputée pour ses forêts, au nord-est et celle de l'Île du Hibou à l'ouest. Par-delà cette dernière se trouvait le Continent. Son trône et son passé aussi, se rappelait-il en plus désormais. Il préférait ne plus regarder dans cette direction. Parfois, des dauphins se montraient, jaillissant des flots, et plus rarement c'était la queue, le dos ou le mufle de Zorodim qui apparaissait à la surface. Certains prétendaient qu'on pouvait voir des sirènes une fois la nuit tombée mais ils doutaient de la véracité de ces témoignages, Bassor lui avait toujours dit que les sirènes n'existaient que dans les légendes. Et généralement, hormis les habituelles barques de pêche, rien ne troublait l'étendue marine.

Cet après-midi de début d'automne, pourtant, quelque chose vint la troubler.


Ennuyé par l'horizon trop calme et fatigué par sa séance d'entraînement, il s'était allongé sur une couverture et somnolait. À sa gauche, son ami Izor grattait le ventre de Serîn qui était venu les retrouver après avoir sans succès essayé d'attraper une musaraigne des sables en grand nombre dans le coin. « Tu es trop mon vieux, mon pauvre Serîn », lui avait expliqué en souriant Izor lorsque le canidé était revenu la queue basse après sa chasse infructueuse. Son ami avait toujours adoré son chien.

Izor était le dernier enfant de la guérisseuse du village. Né après cinq frères et deux sœurs, il avait juste quelques mois de moins que lui. Orphelin de père avant même sa naissance, Izor se rebellait constamment contre son frère aîné qui avait repris le rôle de chef du foyer à la mort de ce dernier et rêvait de partir vivre sur une autre île. La première fois que Rossim l'avait rencontré il accompagnait sa mère que Bassor avait venir pour une éruption cutanée. Il s'en souvenait encore de ce jour-là, il avait six ans et son corps s'était recouvert de plaques rouges irritantes. Son état avait amusé Izor. Rossim lui avait tiré la langue, il avait répliqué par une grimace, lui avait éclaté de rire et c'était ainsi que leur amitié avait débuté. Bassor disait souvent en riant qu'ils avaient une très mauvaise influence l'un sur l'autre. C'était vrai qu'enfants ils s'entendaient toujours pour jouer des tours aux filles, en particulier aux sœurs d'Izor. Rossim ne se souvenait plus du nombres de farces qu'ils avaient inventées pour les énerver. Bon, après, il recevait tous deux une taloche, mais souvent ça valait le coup !

Son autre ami, Osmîn, le cousin d'Izor, était quant à lui resté à observer la mer. Osmîn était différent de son cousin, plus calme, plus sensible. L'immense étendue devant eux l'avait toujours étrangement fasciné, elle l'aidait à se vider la tête et à clarifier ses pensées disait-il. Dommage qu'il ne puisse pas en dire autant lorsqu'il était sur elle ! Osmîn avait le mal de mer. Un comble pour un fils de pêcheur ! Il ne pouvait monter à bord d'un bateau sans que les vagues ne lui retournent l'estomac, peu importe leur taille. Rossim se souvenait encore de leur première virée seuls en mer, l'année de ses neuf ans. Les vagues n'étaient pas grandes ce jour-là, mais le visage du pauvre Osmîn avait tourné au vert puis au blanc et il avait régurgité son déjeuner dans les flots. Cela avait beaucoup amusé Izor qui avait ri à gorge déployée. Autant dire qu'Osmîn, après une telle humiliation, n'était remonté sur un bateau que deux années plus tard, contraint par son père. Par la suite, il n'avait plus jamais réitéré l'expérience son propre père avait rapidement abandonné l'idée d'en faire un marin.

Les cris de son ami vinrent le sortir de sa somnolence. Osmîn les appelait d'une voix paniquée, pointant en même temps la Mer du Matin. « Izor ! Rossim ! Un bateau ! Un bateau ! ». Il ne comprenait pas son affolement, ce n'était pas comme s'ils n'en voyaient jamais. « Il a deux mats. » précisa son ami. Voilà qui était plus étrange… et inquiétant. Leurs embarcations n'avaient jamais plus d'un seul mât. Ce ne pouvait donc pas être l'un des leurs. Il regarda dans la direction que son ami pointait. Ce bateau était plus long qu'aucun de ceux qu'ils utilisaient. Toutes voiles dehors, le vent le poussait rapidement vers l'île. « Il se dirige vers ici. Il va bientôt accoster » observa-t-il calmement. Son ami, encore plus paniqué, avait commencé à se ronger les ongles. Il agrippa son poignet. « Arrête de t'inquiéter ! C'est probablement pas des pirates !

- Froussard ! renchérit Izor d'une voix moqueuse.

- Pas s'inquiéter ? Facile à dire ! protesta Osmîn On ne sait même pas qui ils sont ! Ça se trouve, ce sont des envahisseurs.

- Des envahisseurs ? Oui, je peux apercevoir au loin leur immense flotte, ironisa son cousin.

- Izor, arrête de te moquer, intervint Rossim. » Puis, il tourna à nouveau son regard vers le navire qui approchait. « Je pense qu'on devrait aller prévenir les autres. »

Aussitôt dit, ils descendirent en courant jusqu'à la plage puis se précipitèrent au village. En chemin, ils rencontrèrent Bassor. « Ah Rossim, fit celui-ci. Je te cherchais. C'est bientôt l'heure de…

- Plus tard, oncle Bassor, le coupa-t-il. Il y a un navire qui approche.

- Un navire ? répéta son tuteur, interloqué.

- Oui. Long et avec deux mâts.

- De quelle couleur sont ces voiles ?

- Rouge, et orange au centre, répondit Osmîn. » Son oncle eut subitement l'air très préoccupé. Son visage s'était assombri d'un coup, ne présageant rien de bon. « Au centre, est-ce que ça ressemblait à une représentation de Nezzar ? demanda-t-il à son ami.

- Oui, c'était Lui, ailes déployées.

- Je connais ces voiles, marmonna son mentor. Izor, Osmîn, alertez le village. Rossim, je dois te parler.

- Bien, messire Nezel.

- Bien, oncle Bassor. »

Une fois ses amis partis, il se retourna vers son tuteur. Ce dernier avait l'air grave et le regard sombre, une grimace déforma brièvement ses traits. « Ton oncle a retrouvé ta piste. » cracha-t-il. Les voiles, lui expliqua-t-il, étaient aux couleurs de Nerdis, la capitale des Terres Lorres. « Si elles sont rouges, ça signifie que ces hommes arrivent avec des intentions belliqueuses. Ce sont sûrement des soldats ou des mercenaires. Des commerçants auraient déployé des voiles jaunes.

- Qu'est-ce qu'on va faire, oncle Bassor ?

- Toi, tu iras te mettre à l'abri avec les femmes, les vieillards et les enfants. Moi, je participerai à la défense du village avec les autres hommes.

- Non, protesta-t-il piqué que son oncle le traite comme un enfant. Je veux me battre moi aussi. Et je suis un homme aussi à présent, tu ne peux pas me demander de rester avec les femmes et les bébés.

- Rossim, si ces hommes te découvrent…

- Qu'ils me découvrent ! Qu'ils sachent que je n'ai pas peur d'eux, ni de mon oncle. Je suis un prince, tu me l'as dit, et un prince ne se cache pas. » Pour la toute première fois, le sang royal qui coulait en lui parlait. Pour la toute première fois, il embrassait sa véritable identité.

« Ils te tueront, insista son oncle. Ton oncle veut ta tête.

- Je ne les laisserai pas me la prendre, assura-t-il. Tu m'as appris à me battre, je peux faire face à ces hommes.

- Ros… Avnar, soupira Bassor, tu parles de choses que tu ne connais pas. Tu n'as jamais affronté de réel ennemi. Je sais que tu veux prouver ton courage et ton honneur, et j'en suis fier, mais mon but est de te garder en vie. Je ne t'ai pas amené ici au risque de ma propre vie pour que tu perdes la tienne ce soir, et tu ne feras pas le poids face à ces hommes.

- J'imagine que tu as raison, reconnut-il. Mais je ne me cacherai pas, malgré le risque. J'aurais honte de moi sinon. Tu ne m'as pas appris à être lâche ! S'il y a une bataille, j'y participerai. Si je ne le fais pas, qu'est-ce qu'on dirait de moi si un jour je reprends mon trône ? Que je me terrais comme un lièvres des dunes pendant que d'autres mourraient ?

- Tu parles comme ton père, remarqua son tuteur en posant une main sur son épaule. Il serait fier de toi.

- Tu le penses vraiment ?

- J'en suis sûr. » Et le visage de l'ancien général se para d'un grand sourire. « Il n'évaluait jamais le danger, reprit-il d'un ton amusé. Je l'ai sorti d'un grand nombre de situations périlleuses. Je peux te dire que, sans moi, il serait mort bien plus tôt.

- Donc, je peux compter sur toi pour me garder en vie.

- Assurément. Mais je préférerais malgré tout que tu ne viennes pas.

- La décision du prince ne doit pas être contestée, lui rappela-t-il en souriant.

- Alors, viens puisque tu y tiens, Altesse, plaisanta Bassor. Cependant, reprit-il avec sérieux, tu dois me promettre de rester prudent... et de rester en vie.

- Je ne compte pas mourir, lui assura-t-il. Ça ferait trop plaisir à mon oncle, n'est-ce pas ? ajouta-t-il avec un léger rictus.

- Promets-le moi solennellement, insista son mentor.

- Je te le promets, que les Immortels m'en soient témoins. » Son tuteur parut satisfait.

Izor, tout essoufflé, arrivait au même moment vers eux. « Ils ont accosté, leur annonça-t-il, haletant. Le chef est allé à leur rencontre avec le prêtre et d'autres hommes. Ils sont environ une vingtaine et... on m'a envoyé te chercher, messire Nezel.

- Est-ce qu'ils me cherchent ?

- J'en sais rien, possible. Leur meneur parlait avec le chef avant qu'il m'envoie te trouver mais j'ai pas entendu c' qu'ils se disaient.

- Bien, puisque je suis attendu... Nous te suivons, Izor.

- Tu sais qui sont ces gens, n'est-ce pas ? s'enquit son ami.

- Oui.

- Et alors, qui ils sont ? voulut-il savoir.

- De vieilles connaissances. » répondit simplement son oncle alors qu'ils se rapprochaient du village. Une odeur de brûlé et des cris les poussèrent à accélérer le pas. Une fois arrivés, Rossim et Bassor purent voir des flammes s'échapper d'une maison... celle d'Osmîn, réalisa-t-il, horrifié. Ils se précipitèrent aussitôt vers le brasier. « Osmîn ! Tante Zinelia ! Oncle Naadel ! » s'écrait Izor, affolé. Brusquement, une silhouette épaisse vêtue d'un plastron de cuir les stoppa dans leur course.

« Tiens, tiens, fit une voix nasillarde, ce bon vieux Bassor Nezel ! Comme on se retrouve ! »