Chapitre 6

Le funeste défilé s'engage dans le cimetière. Amis, famille, médecin vêtus de noir se sont réunis pour l'ultime adieu. Lana se dirige vers le premier rang, étouffant avec peine de gros sanglots. Elle aperçoit la mère d'Emma qui s'agrippe à son frère pour marcher. la soutient tout en laissant dériver son regard sur la foule. Il accroche le sien, juste quelques secondes, mais cela lui redonne des forces. Il tient, alors elle en sera également capable. L'officier attend qu'ils soient tous assis pour commencer la cérémonie à ciel ouvert. C'est une volonté de la famille qui connait la répugnance pour les églises qu'avait Emma. Pour elle Dieu n'existait pas, et dans le cas échéant, il n'était qu'injustice, alors elle ne voyait pas pourquoi elle devrait lui rendre hommage. Elle allait à l'église seulement quand ses parents l'y trainaient, et ce n'était pas sans rechigner.

Le prêtre récite ses prières. Son discours finit, le père d'Emma prend la parole, suivi par son professeur, avant de laisser le micro aux médecins. Lana ne fait pas vraiment attention à ce qu'il se dit. Ses yeux fixent le cercueil, elle a du mal à croire qu'Emma repose désormais dedans. D'une oreille distraite, elle comprend qu'on parle de sa maladie, de la jeune fille qu'elle était au quotidien, de comment elle surmontait ces épreuves.

Le silence se fait, chacun repensant aux mots qui viennent d'être prononcés. Le micro vacant attend le dernier discours. Samuel aurait dû y aller, il était son petit ami, mais d'un commun accord, après réflexion avec leurs amis, il a refusé. Lui est bien trop réservé pour oser dire tout haut les sentiments qui l'unissaient à Emma. Ce n'est pas à lui de le faire, Lana représentera mieux leur groupe. Les deux jeunes filles étaient des sœurs unies par d'autres liens que le sang, alors Lana parlera en leurs noms.

Comme une automate, elle se lève pour rejoindre l'estrade. Elle laisse le micro là où il est, ne faisant pas confiance à ses mains pour ne pas l'échapper. Elle a déjà la plus grande peine à maitriser sa voix. Son cœur tambourine contre sa poitrine, son sang bat contre ses oreilles, et elle doit faire appel à toute sa volonté pour ouvrir la bouche sans faillir. Face à elle, la foule l'écoute, avide de savoir ce qu'elle va dire. Le lien tissé entre les filles est connu de tous. La voir là, debout, vaillante, ne fait que renforcer leur admiration face au courage dont elle fait preuve. La gorge nouée, elle commence d'une voix riche en émotions.

- Emma était plus qu'une sœur pour moi, c'était ma jumelle. Je ne cacherais pas ma peine, ni ma surprise face à sa mort, je ne m'y attendais pas. Hélas, il est trop tard pour changer quoi que ce soit, et le mieux que je puisse faire c'est vivre en sa mémoire. Apprendre à avancer avec le vide qu'elle laissera à jamais, car personne ne pourra le combler, et je ne veux pas lui chercher de substitut.

Sa voix enrouée est difficile à contrôler, mais les mots, eux coulent avec fluidité, sans qu'elle n'y réfléchisse. Ils sortent librement du plus profond d'elle-même.

- Les qualités d'Emma sont évidentes, mais sa maladie moins. Elle ne vous montrait qu'une partie d'elle-même, préférant se cloitrer lors de crises virulentes. Moi qui connais cette maladie, je peux vous dire que les migraines lui bouffaient la vie. Elle survivait plus qu'elle ne vivait. Toujours dans la crainte d'une crise, alors je peux comprendre son geste. Combien de fois ai-je eu envie de tout abandonner moi aussi ? Envie d'arrêter d'être fatiguée, envie de cesser de lutter, envie de tout quitter. Trop pour les compter. La fatigue vous fait commettre l'irréparable. Pourtant avant de partir, elle m'a demandé de continuer, alors qu'elle savait la force que ça me coûtait. Il s'agit d'une de ses dernières volontés, alors j'irais jusqu'au bout et je me battrais pour elle, pour sa mémoire, je ne flancherais pas.

Lana reprend son souffle, jetant un coup d'œil à son auditoire qui semble absorbé par ses paroles.

- Je vais vous faire une dernière confidence.

Elle laisse planer le silence un moment, captant l'assistance entière.

- Vous vous demandez si vous auriez pu l'arrêter.

Lana les regarde droit dans les yeux. La même interrogation plane dans leurs prunelles.

- La vérité est que vous n'auriez pas pu. Il y a quelques jours nous programmions nos retrouvailles. Elle avait des projets, des amis, une famille, et rien ne l'a retenue ici. Tout ça parce que la douleur était trop forte. Le mieux que nous puissions faire aujourd'hui, c'est de célébrer son départ avec le sourire comme elle le souhaitait. Pour elle, c'était une libération, elle repose désormais en paix. Alors petite sœur je t'admire pour ton parcours, ton combat incessant, ta joie de vivre, ta compréhension et ton soutien. Merci à toi, et poursuis en paix, murmure-t-elle à l'adresse du cercueil, ses doigts parcourant le bois doux.

Personne ne bronche, tellement les mots de Lana ont touché juste. Elle a le temps de regagner sa place, avant que la foule ne s'ébroue. Elle la regarde défiler, suivant ses amis comme un mouton. Ce discours l'a vidée, et maintenant. Son esprit se déconnecte. Elle vit la fin de l'enterrement comme un rêve, et personne n'ose l'en sortir. Ce n'est qu'à la nuit tombée, alors que tous prennent congés, qu'elle se secoue. Ses parents la soutiennent, veillant à ce que leur fille ne manque de rien. Du coin de l'œil, elle aperçoit Monsieur Parker parler à sa sœur. Il se tourne vers elle, et la désigne. Lana regarde le sol se demandant ce qu'il lui veut. Elle a rapidement sa réponse. La mère d'Emma se dirige vers eux, alors que son professeur part vers le parking où se trouve sa voiture.

La femme s'est ressaisie, elle aborde un air fermé mais décidé. Les parents de Lana s'écartent pour leur laisser un peu d'intimité, tandis qu'elle s'assoit à coté de Lana. Elle emprisonne ses mains glacées entre les siennes. Elle la regarde profondément, s'assurant de son attention.

- Pour toi aussi c'est difficile, mais ne te laisse pas abattre, supplie-t-elle d'une voix douce. Tu es tout ce qui me reste, je ne supporterais pas de perdre une deuxième fille.

Elle remet une mèche auburn de la jeune fille qui vole au vent derrière son oreille.

- Je ferais de mon mieux.

La maman la juge d'un œil sévère, sachant à quel point il est facile de succomber à ce doux sommeil. Une fois son message passé, elle se mordille les lèvres en signe d'hésitation. Lana patiente, ne voulant pas la forcer. Finalement, la mère d'Emma se confie.

- J'aurais un petit service à te demander.

Lana acquiesce, c'est le moindre qu'elle peut faire pour cette femme qui vient en l'espace d'un instant de perdre la chair de son sang.

- Fais attention à mon frère. La disparition d'Emma le touche plus qu'il ne le montre, avoue-t-elle.

Lana est presque choquée de cette révélation. L'homme restait en partie stoïque, son professeur n'était pas une personne à se confier sur ses états d'âme, alors penser qu'il pourrait s'effondrer est inimaginable.

- J'ai l'impression qu'il se sent responsable, continue-t-elle. Je ne voudrais pas qu'il fasse une bêtise. J'ai suffisamment perdu.

Lana comprend ce que veut dire la femme. Elle fera attention, car elle non plus ne souhaite pas que son professeur, une personne importante pour Emma, ne se désintègre. Et puis elle a déjà fait cette promesse à son amie, alors elle peut bien la faire à sa mère également. Ainsi elle ne pourra trahir leur confiance.

Lana embrasse ses parents leur promettant de faire attention à elle, que oui, elle passera les vacances de février avec eux. Puis sans s'épancher davantage, elle rejoint son professeur qui a déjà fait ses adieux, et embarque avec lui. Le directeur les attend.

La radio tourne dans le véhicule comme seule musique de fond. Lana et l'homme n'échangent pas un mot sur les récents événements. Il leur faut maintenant le temps de digérer, et de panser leurs plaies. Bercée par la conduite de son professeur, et épuisée par les émotions, Lana finit par somnoler.

oOo

Son retour au château est très attendu par ses deux amis qui s'inquiètent pour elle. Lana a déjà évoqué son adolescence avec Emma, tout en taisant leur maladie. Ils ont compris que toutes deux partagent un lien de bien plus profond que ce qu'ils n'imaginent. Ils devinent la peine de la jeune femme et se sont dit qu'ils seront là pour l'épauler, dans ces moments où elle risquera d'avoir des baisses de moral.

- On a pris tes cours, annonce Jimmy. Ils sont dans ta chambre.

Lana le remercie d'un faible sourire, tandis qu'il récolte un regard noir de la part de Sasha. De toute évidence ce n'est pas le moment de l'embêter avec ça. Pourtant, la jeune femme est heureuse qu'il essaye de lui remonter le moral en la focalisant sur ses études, une valeur sure à leurs yeux. Peut-être parviendront-ils à lui redonner l'envie de vivre et de sourire ? Elle en doute, mais elle espère que l'ambiance du château et de sa routine l'aideront à berner les longues étapes de son deuil, ou tout du moins à l'accélérer. La vie continue même sans Emma, et elle doit à tout prix ne pas se laisser submerger par ses émotions, ou rien de bon n'en sortira.

La vie poursuit son cours, et la routine ses droits. Les journées, l'esprit de Lana trop occupé à travailler la laisse en paix. C'est le soir, dans l'obscurité de sa chambre que des idées noires font surface. L'absence d'Emma se fait sentir, sa fatigue émotionnelle reprend le dessus, et le vide se fait lourd à porter. Elle sait les mensonges qu'elle prononce lorsqu'elle assure que tout ira bien, car malgré son assurance et son optimiste forcé, le pire est à venir. Elle ne se fait pas d'illusions là-dessus.