Aristide Darleau naquit le 16 novembre 1810 et mourut le 31 décembre 1838 à l'âge de vingt-huit ans.
Son nom ne vous dit peut-être rien. Pourtant cet homme a failli devenir l'un des plus grands archéologues de l'Histoire. Toute sa vie, il chercha la gloire. Toute sa vie, elle lui échappa comme un brouillard qu'on tente de saisir à pleines mains.

Aristide Darleau était le benjamin d'une lignée d'artistes renommés. Son père avait été en concurrence avec ce faux-jeton de Jacques-Louis David pour le titre convoité de Peintre officiel de la Révolution. Ses efforts essuyèrent un refus si cuisant qu'il n'observa plus l'ascension de ce Bonaparte sorti d'on-ne-savait-où que d'un œil semblable à celui dont on regarde une grosse mouche atteindre le plafond. On ne voulut donc pas de lui non plus pour accompagner l'expédition d'Egypte. Il réagit avec une sagesse digne des grands empereurs romains qu'il peignait à longueur de journée : en interdisant à son jeune fils Aristide de visiter la section du musée Napoléon où étaient exposées les richesses ramenées d'Egypte. Naturellement, ce fut la première chose que fit le fiston une fois que le papa avait le dos tourné, et il visitait les galeries l'œil brillant d'admiration. Il y acquit une passion pour l'Histoire, en plus particulier pour l'Antiquité égyptienne. « Un jour, je ferai comme Napoléon, se promettait Aristide. J'irai en Egypte, je ramènerai des trésors et papa sera fou de jalousie. » Et tous les soirs, il disait à son père qu'il avait visité les galeries de peintures italiennes : le mensonge devint pour lui une seconde nature.
Cependant, tout désireux qu'il fût de marcher sur les traces de Vivant-Denon, un obstacle de taille se dressait sur sa route : son père. Comme il ne se résolvait pas à vêtir la tunique rouge des guillotinés pour parricide, le coffre-fort lui était inaccessible, et sans argent, il ne pourrait réaliser son rêve. De plus, il devait attendre d'avoir vingt-et-un ans avant d'espérer gagner quoi que ce soit, et son père ne le laisserait jamais aller en Egypte. Il eut donc tout loisir de mûrir ses projets et de les adapter à son époque.

Avec toutes les récentes découvertes, la vogue de l'Antiquité ne pouvait que croître. Tout le monde voudrait avoir chez soi son trésor ramené des ruines. Pompéi le siècle dernier, Delphes exhumée par Paul Foucart, la campagne d'Égypte au début du siècle : l'Antiquité avait le vent en poupe.
On voulait des vestiges dans son salon ? « Ben voyons, se disait Aristide. Ces nouveaux riches imbéciles sont incapables d'apprécier ces trésors à leur juste valeur historique. » On leur en ferait, et des beaux. Lui qui savait si bien sculpter, peindre… et mentir se fit donc, à vingt et un ans, faussaire en brocante. Etrange mélange d'appât du gain et d'amour de l'Histoire qui constituaient ses ambitions: cependant il ne pouvait s'empêcher de penser à Julien Sorel. Le destin de ce jeune homme rêvant de gloire napoléonienne et finissant sur l'échafaud après être passé à deux doigts de son bonheur lui faisait froid dans le dos; il ne pouvait s'empêcher de s'identifier à lui, et il espérait avec un frisson de pas finir comme lui.

Il emménagea dans une baraque abandonnée, en bois pourri, impasse Charonne, où il entreposait nombre d'ouvrages (dont le Description de l'Egypte et le Précis du système hiéroglyphique des anciens Égyptiens), sculptant et peignant la nuit des trésors millénaires qu'il vendait le jour.

Le succès dépassa les espérances de Darleau-fils. Ses victimes ne voyaient dans les vestiges ô combien précieux que des manifestations de leur réussite financière et sociale. Le gouffre entre leur fortune monétaire et leur pauvreté intellectuelle les aveuglait tant et si bien qu'Aristide réunit la somme nécessaire à son voyage en seulement cinq ans. Prétendant à papa qu'il partait à Rome visiter les collections de la Renaissance, Aristide Darleau quitta sa planque, quitta sa famille, quitta Paris, et embarqua sur le premier navire à destination de l'Egypte et de son rêve. Il avait vingt-six ans.


Lorsqu'il débarqua à Alexandrie le 8 mai 1836, ses projets d'avenir rayonnaient. Le désert était pour lui la caverne d'Ali-Baba, où les champs de ruines déversaient leurs trésors comme les viscères d'une bête éventrée par la hache du temps. Il acheta un fusil, un petit pistolet et de la dynamite, puis il troqua son costume européen contre un habit plus adapté à la chaleur. Les notes de Vivant-Denon mettaient en garde contre le climat difficile, mais Aristide ne s'était tout de même pas attendu à ça. L'air était si sec que sa tête lui tournait, ses cheveux semblaient avoir été trempés dans l'huile, sa gorge était sèche comme du papier de verre et ses jambes, flasques et avachies, refusaient de le soutenir. Il avait même pensé à plier sa carte de la région en éventail improvisé. Son rêve lui permit de tenir le choc. Ce fut donc avec un guide au français si approximatif que Darleau et lui ne conversèrent qu'en arabe, langue dont il avait vite acquis les rudiments, et trois chameaux chargés d'équipements qu'Aristide partit à la conquête de l'Egypte.
A la lueur des feux de camp, lorsque la nuit glaciale s'emparait du désert, Darleau somnolait alors que le guide lui détaillait les nombreux dangers que comptait le désert pour un européen inexpérimenté : la chaleur, les mirages, les pillards et les mercenaires, ou encore les tempêtes de sables… L'ex-faussaire le laissait dire, préférant dormir que d'écouter une leçon déjà mille fois revue. Les dangers, il s'estimait prêt à les affronter, sans toutefois parvenir à museler une vague appréhension. Mais non, ça irait. Il n'avait pas peur.
"-Bah !" pensait-il en se retournant dans sa couverture. "C'est le goût de l'aventure. Quelques péripéties ne feront pas de mal pour impressionner ces demoiselles."

Des péripéties, Darleau junior n'allait pas tarder à en trouver. Un jour que sa barque descendait lentement le Nil, il aperçut des ruines, et dit "Il faut que j'en fasse un dessin." Il obligea les marins à le débarquer, sauta à terre, courut dans les dunes, s'assit sur le sable et commença à dessiner. Alors qu'il achevait son œuvre, une balle siffla tout près de son oreille. Aristide leva la tête et vit un Arabe qui rechargeait son fusil derrière une dune. Il empoigna le sien, visa, abattit le tireur et regagna le bateau les jambes flageolantes.
"-Je vous avais prévenu." fit le guide. "-Dans quelques jours, nous arriverons aux ruines d'Apollinopolis. Il n'y a plus rien à voler, mais nous pourrons y faire halte."

Aristide accepta la diversion avec joie.
Des ruines et des pillards, Darleau en vit au fil des mois, puis des ans qu'il passa sur l'ancienne terre des Pharaons. Entre deux trésors emportés, sans oublier les mirages, Aristide dut se battre, au poing, aux armes à feu, voire au couteau. La concurrence était rude et le pillage était presque une tradition dans ces terres : entre les Egyptiens eux-mêmes, les Romains, les Byzantins et les Coptes, sans compter les savants européens qui l'avaient précédé, Aristide avait même eu vent d'un manuel du parfait pilleur. Il n'était donc pas rare de trouver des vestiges complètement vidés de leurs trésors. Mais même alors, Darleau pouvait passer des heures entières à déchiffrer les hiéroglyphes peints, à admirer les restes de statues ou à écouter le sifflement du vent à travers les pierres, comme un chant venu du passé. Évidemment, des remords le titillaient parfois. De faussaire historien, il avait l'impression d'être devenu un vulgaire voleur. Mais bien vite, il se souvenait que les trésors enlevés à l'Egypte étaient soustraits à de terribles sorts : en vingt ans, treize temples entiers avaient littéralement fondu, leurs orfèvreries en monnaie et leurs pierres réutilisées en nouveaux bâtiments. Non, la place de ces trésors était derrière une vitrine, chez ceux qui, comme lui, en comprenaient la valeur.

Mais il n'était pas prêt à accepter la découverte qui l'attendait.

Est-ce quelqu'un aurait pu y parvenir ?

Dans le creux d'une montagne, Aristide inventoriait avec son guide les vestiges ramassés ce jour. La récolte était abondante, l'ex-faussaire épuisé: le sac était si pesant que Darleau le laissa choir sur la roche. Un craquement, un grognement, des fissures: il ne comprit pas ce qui lui arrivait.
Rocs et gravats tombèrent dans un grondement assourdissant : Aristide, aspiré par un vide qui s'ouvrait sous ses pieds, chercha en vain quelque chose pour se raccrocher, et chuta dans un hurlement. On dit qu'au moment de mourir, on voit sa vie défiler devant ses yeux. Pour Darleau junior, la séquence dura à peine une seconde. Il avait peu vécu et consacré sa vie à un rêve tué dans l'œuf.

La violence du choc le laissa groggy quelques minutes, et lorsqu'il ouvrit les yeux, ce fut un spectacle digne de l'Apocalypse qui s'offrait à lui.

Sa vision était floue, la tête lui tournait, il saignait abondamment du front et du genou. Il faisait sombre. A quelques mètres de lui, il aperçut le guide, la tête éclatée contre un gravat. Le sable avait amorti sa chute, mais l'autre avait eu moins de chance.
"-Oh, mon Dieu …" s'entendit-il penser, lui qui n'avait jamais prié. Qui l'attendait de l'autre côté ? Anubis, Hadès, Aita, autre ? La poussière lui brûlait les poumons. Son bras était écrasé sous une roche. Ignorant la douleur qui lui vrillait l'épaule, il se dégagea dans un effort surhumain, mais ce fut pour s'apercevoir que les os étaient en miettes. Aristide parvint à se mettre debout, et, se tenant le bras de sa main valide, il entreprit d'examiner l'endroit.
La montagne semblait s'être avalée elle-même. Quelques rayons de soleil pénétraient, éclairant faiblement les ténèbres. Il distingua de titanesques colonnes pour certaines effondrées, couvertes de hiéroglyphes. Partout, des fresques -là, une reine faisant une offrande à Hathor, ici Seth découpant le corps de son frère. Là-bas, deux immenses Sphinx de granit veillaient sur une porte monumentale. Impossible de voir l'autre côté, noyé dans les ténèbres.
Darleau fit un pas, puis deux. Le sable était réel. La pierre était réelle. Il ne rêvait pas.

Il comprit soudain : c'était le temple de la Montagne de la Mort.
La résidence des dieux.

Les papyrus qui le mentionnaient étaient si rares que cet endroit était devenu une légende. Oublié par les Égyptiens eux-mêmes. Oublié par le sable. On disait que le Sphinx de Gizeh lui-même en avait oublié l'entrée.

Mais si plus personne ne croyait en leur existence, les dieux antiques s'étaient-ils éteints avec leurs fidèles ?

Un seul moyen de le savoir, et il l'avait trouvé.

Aristide, si accoutumé à mentir, parvint à mentir à son propre corps. Il n'avait pas mal. Tout allait bien. Quelques pas et il y arriverait. Ivre de bonheur, il marcha vers les ténèbres.

Son sac de trésors roula contre ses pieds et s'écrasa contre un gravat.


"On découvrit quatre jours plus tard un jeune Européen qui se traînait dans le sable brûlant. Déshydraté, le bras en morceaux, il balbutiait des propos incohérents. Délires, hallucinations, même après une semaine de soins, il continuait à marmonner. On l'entendait pleurer ou rire, la nuit. "Papa !" appelait-il dans son sommeil.

Lorsqu'il fut capable de décliner son identité, on le ramena à Paris, chez son père. Il put marcher, mais il boitait toujours.

"Quelque temps après, l'impasse Charonne était en feu. Il y eut des morts. Rien que des mendiants et des estropiés ; on les déplora poliment. Le jeune homme avait été retrouvé ricanant près du brasier d'où s'échappaient les cris. Comme il ne niait pas les faits -en fait, il ne disait rien, il fut présumé coupable et condamné à la guillotine. Son père l'en extirpa de justesse, et les seuls propos que formula l'individu juste après les faits furent notés par un médecin de l'asile Sainte-Anne.

"-En déterrant de vieux machins, est-ce que ce n'est pas une façon de défaire le travail du temps qui a patiemment caché chacun de ces objets sous le sable et la poussière ? Nier le travail du temps, c'est nier son existence même ! Vaste illusion ! Je croyais être faussaire en sculptant des répliques. Mais la vérité, c'est que l'archéologie elle-même n'est que mensonge ! Tous les archéologues sont des faussaires, vous m'entendez ? »

Aristide Darleau mourut à Sainte Anne le 31 décembre 1838, âgé de vingt-huit ans.
Il ne vit pas l'aube du nouvel an.


NdM. Je ne suis pas satisfaite de ce titre.

Des idées ?

Merci beaucoup Nauss d'avoir été ma bêta sur ce coup-là. 3 (j'en reviens pas, j'ai fait un coeur).

Au départ, cette nouvelle était pour un concours: il fallait écrire un texte lié à l'Antiquité (même ironiquement)... Antiquité classique. Soit pas du tout ce que j'ai fait en fait.

Tant pis, j'en ferai un autre. En attendant je poste ça ici.

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