Je cours sur fond de nuit, à tout hasard, je m'enfuis. Un instinct irrépressible me pousse, me tire, me traîne, parce que je n'ai pas la force de faire face, je ne peux pas, c'est physiquement impossible, je serais submergé, avalé, tétanisé, broyé. Alors, comme sur un tableau impressioniste jouant clairement sur l'obscurité, je me faufile entre les lampadaires, je coule, je fonds, je me force à avancer. J'ai plus la force de lutter.
La musique tonne, martèle, m'aide à me distraire, à m'oublier. A ne pas penser que ce que je fuis, c'est moi.
J'y arrive pas. Je ne peux pas aller assez vite. Elle me rattrape. Elle n'a jamais été loin.
Sursis.
Je ne peux choisir que l'endroit.
Je m'effondre dans un vaste parc, sombre, noyé dans une encre épaisse et poisseuse, pesante et visqueuse. Je suis là, déjà attaqué par les insectes tombés de l'arbre, j'imagine qu'ils s'imaginent que j'imaginais pas qu'ils seraient là. Les petits arbrisseaux, frêles, vagues pointes noires sous l'oeil distrait de la lune, ils font comme des silhouettes fines, comme des hommes qu'Elle aurait envoyé pour me récupérer une fois qu'Elle m'aura dévoré.
Je hurle. Le plus silencieusement possible.
Elle est là. J'entends son pas lourd écraser les glands jetés au hasard par l'arbre, je sens son souffle qui me chatouille la nuque, me hérisse les poils, je renifle son odeur imperceptible mais présente, qu'on n'identifie pas si on ne la connaît pas par coeur.
J'abandonne. Je ne lutte pas. Je ne fuis plus. Je ne fais pas face. Qu'elle me prenne. Qu'on en finisse pour cette fois.
Ronge-moi, Angoisse. Ronge ma carcasse humide, frêle, morte, sans volonté. Prends-moi. Arrête de jouer, j'en peux plus, je supporte plus, finis maintenant ou pars pour toujours et à jamais mais quoi que tu choisisses soit définitive parce ce que ça ne peut pas durer plus c'est impossible je ne tiendrai pas je ne peux pas c'est impossible... ALLEZ !
Elle me prend. Presque délicatement. Je lâche un râle, ma bouche se déchire, mon visage se détrempe, je reçois les coups sans chercher à encaisser.
C'est reposant, de ne plus lutter, d'abandonner.
Jusqu'à la prochaine fois.
Je me relève, et je me remets à marcher, tranquillement.