L'étrange machine à écrire

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C'est dans un état particulier d'insomnie que je me surpris à arpenter, les rues insalubres de Lockhalm, ce jour-là de septembre. Je descendais la pente raide qui menait vers la station de bus la plus proche avec, au fond de moi, le sentiment ferme d'osciller à chacun de mes pas entre rêve et réalité. Toutefois, je ne m'effrayais guère de cette disposition d'esprit hagarde puisque, ce n'était pas la première fois que l'inertie, cette chose abominable, prenait le dessus sur moi. Pour tout dire, psychiquement, j'étais souvent dans cet état transitif, toujours à demi-assoupi ou à demi-réveillé, mort de fatigue sans pour autant être mort de sommeil, si ce n'est pas l'un, c'était l'autre en alternance. Mon esprit était soit trop actif pour s'endormir, soit trop las pour s'avouer fatiguer. Bien entendu, cet état se dissipait au bout de quelques heures et si malgré tout, cela n'en finissait pas, alors je m'installais confortablement dans mon lit et avalais quelques somnifères. L'effet était presque toujours instantané.

C'est justement ce que je planifiai de faire une fois de retour chez moi, ce fut toutefois bien là ce à quoi je conjecturai avant que ne s'ouvre sur moi, une porte donnant sur des folies insoupçonnées refoulées dans les contrées les plus reculés de la raison humaine.

Je me souviens que l'après-midi tirait vers sa fin tandis que je clopinai maladroitement. Les ombres des bâtiments tout autour de moi s'allongeaient à perte de vue. Le ciel, plus loin devenait plus sombre et c'est précisément lorsque je constatai sa couleur virer dangereusement au noir d'ébène qu'il se mit brutalement à pleuvoir. Cela arriva en un grondement d'éclair si je puis dire, sans mauvais jeux de mot car il ne s'égrena que quelques secondes entre le moment où je levais la tête au ciel et sentis la menace des nuages grisonnants peser sur moi et l'instant d'après où tout ne fut que crépitement de foudre sur les toits et déluges antédiluvien au sol.

Ce genre d'averse… On en avait plus vu depuis un bon bout de temps en ville. Il faut croire que le ciel a parfois une sacrée vessie, depuis une semaine, le robinet est ouvert et ça ne s'arrête plus de bruiner. Pour nous lessiver davantage, l'orage grondait épisodiquement faisant s'épaissir l'averse. Pourtant, j'ai souvenir d'avoir regardé tôt le matin, le bulletin météo et si je ne m'y méprends, ils avaient annoncé un « éclaircissement. » il suffisait de voir les cordes qui tombaient pour en venir à la conclusion que les météorologues, malgré leur expertise, doivent être continuellement bourrés à leurs heures de travail, ce qui, ma foi, expliquerait bien des choses. Habituellement, je ne prêtais jamais attention à leurs sottises pourtant, ce jour-là, j'avais opté pour leur faire confiance et avait délibérément laissé mon parapluie accroché dans la penderie.

Grossière erreur ! Fis-je savoir à ma personne tout en me dépêchant, par la même occasion d'atteindre l'auvent le plus proche, histoire de m'y abriter le temps qu'il faudrait à l'averse pour se calmer. Je m'y faufilais et avec une pointe de nostalgie contemplais le paysage urbain qui s'offrait à mon regard. D'une certaine manière, presque inconsciemment, j'avais espéré cette météo : Une ville beaucoup plus silencieuse qu'à l'ordinaire. Un ciel sans étoiles surplombé par des nuages gris, opaques, électriques, qui octroyaient une densité presque palpable à la voûte céleste. Plus bas, une suite interminable de lampadaires projetaient leur lumière à peine perceptible sur la chaussé, lumières dont la couleur orange suintait en quantité infime sur les pare-brise des voitures blotties les unes contre les autres dans les embouteillages. Plus près de moi, des goûtes de pluie crépitaient sur les parapluies des passants, crépitement intense auquel s'ajoutait le tapotement lent sur l'auvent en tissus au-dessus-de ma tête. Sous mes souliers encore neufs, l'eau se rependait en faisant des pluc ploc pluc ploc s'agglutinant en certains endroits concaves du trottoir, formant dans tout le quartier décrépit des flaques puis des mares.

Une envie m'assaillit de fermer les yeux, de m'asseoir sur un banc et de me laisser emporter par la douce symphonie induite par l'explosion de milliards de gouttelettes sur les différentes surfaces qui m'entouraient mais un reflet sur une mare, que j'aperçus du coin de l'œil, me brusqua subitement dans cette pensée apaisante. C'était le reflet d'une vitrine, pour être plus précis, le reflet de la vitrine du magasin se trouvant juste derrière moi. M'étant hâté tout à l'heure, je n'avais pas remarqué ce dernier, je me souvenais juste qu'il s'agissait d'un vieux bâtiment, uniforme d'aspect, sûrement conçu par un seul architecte dépourvu d'imagination.

Curieux de nature, je ne pouvais résister à la tentation de jeter un coup d'œil derrière moi, je me tournai donc et me retrouvai nez-à-nez face à une enseigne qui pendait dans l'entrée, au bout d'une ficelle, sur celle-ci rédigés en caractères gothiques avec une couleur inconnue étaient les mots : « L'antre du passé. »

A la lecture, Je ne pouvais pas ne pas y déceler une fascination insolite. L'association de ces deux mots « antre » et « passé » évoqua en moi un lointain souvenir empreint de nostalgie.

À vrai dire, j'avais l'impression que ce n'était pas la première fois que je voyais agencés les deux mots de la sorte. Pourtant, malgré un intense effort de concentration, je ne pus me rappeler où exactement je l'avais aperçu. Chose autant plus surprenante, les parois extérieures de la boutique semblaient bouger et se liquéfier tant que je fixais l'enseigne du regard, on aurait dit que la structure allait fondre d'un instant à l'autre.

Il faut se faire à l'idée que dans mon état insomniaque, j'avais la tête embrumée et les idées un peu vagues. Je ne distinguais plus les choses comme elles étaient réellement et n'arrivai plus à évaluer les distances, les couleurs et les textures. Pourtant je suis certain que même un esprit prosaíque en manque d'imagination aurait fuit à la vue de la perspective qui s'offrait à mon regard à cet instant précis aux dernières heures du crépuscule comme la pluie s'abattait violemment sur le bitume faisant un de ces boucans à en réveiller les morts avec au centre, à l'instar d'un brouillard qui se matérialiserait, la boutique qui se métamorphosait, devenait plus imposante, menaçant de ne faire qu'une bouchée de moi.

Mentalement, je me mis une claque au visage pour faire cesser ces divagations incroyables et une fois que tout redevint normal. J'avisais l'heure sur ma montre. La petite aiguille indiquait six heures sur le cadran, la grande oscillait sur douze, dix-huit heures pile donc, sachant que les bus ne s'arrêtaient qu'aux alentours de dix neufs heures, j'avais largement le temps de visiter cet étrange entrepôt de curiosités à ma guise et puis, cela me permettra de patienter moins longuement le temps que s'arrête la pluie !