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La tête tournée, mon regard se posa imperceptiblement sur la porte en bois de chêne, munie d'une poignée ornée de très jolis motifs sculptés, d'un geste souple de la main, je la fis pivoter, la porte rétorqua à mon appel en vacillant doucement en arrière, après quelques tâtonnements, je quittai la ville. Aussitôt sur le pas de la porte, je fus pris d'une quinte de toux, je distinguai là comme une odeur de confiné et de très ancien qui rodait et rode encore parmi les bibelots peuplant le gigantesque débarras, aussi demeurais-je dans la stupéfaction, me demandant comment ces objets de toutes époques avaient étaient rassemblés ici, dans cette pièce à l'ambiance sombre, pour s'amonceler ainsi sur le plancher et former des tours au point de se perdre dans les nuées. Quel souffle de génie ou vague de démence pouvait-elle induire cette architecture morcelée et archaïque ?

Des bricoles pendaient au plafond là où d'autres, par leur présence obstruaient la fine lumière blanche qui filtrait des néons, donnant à toute chose une apparence fantomatique. C'est dans un coin légèrement mieux éclairé que les autres, là où trônait une table en bois d'époque, qu'était engouffré, présumais-je, l'homme en cause de ce désordre. C'était un homme d'âge mûr aux cheveux dégarnis, au long nez romain, emmitouflé dans un habit vieillot et miteux de style ancien lord anglais.

Il était occupé à écrire sur du vieux papier avec une plume !

Devant lui reposait un encrier dans lequel il immergeait sa plume de temps à autre avant de se remettre à écrire et puis d'anciens ouvrages, tous reliés dans des couvertures en cuir, qu'il avait l'air de consulter à tour de bras. Dans l'ensemble, le bonhomme était l'élément le plus curieux de ce cabinet de curiosité et il se fendait si bien dans le décor qu'on aurait dit qu'il lui appartenait, qu'il faisait partie des marchandises.

De prime abord, il ne semblait pas me prêter la moindre attention, mais je devinais plus tard, par quelques coups d'œil furtifs qu'il suivait scrupuleusement chacun de mes faits et gestes par le biais de l'ouïe et autant dire que je lui rendais la tâche facile car du raffut, j'en faisais beaucoup, je n'avais pas trop l'habitude des espaces clos et à chacun de mes pas, je trébuchais et faisais tomber une bricole. Des dégâts ? Oh rien de bien méchant, je vous rassure, dans le lot, alors que je traversai la pièce, je piétinai un vieux téléphone pourri à cadran et en slalomant entre deux piles de livres, je fis tomber un ouvrage portant sur la psychanalyse des éléphants…Bref, rien d'impardonnable quand on est aussi maladroit que moi. De surcroit, pour ne rien arranger, les ombres me jouaient des tours, la visibilité était aussi bonne que dans la caverne de Smeagol du seigneur des anneaux ce qui rendait toute progression dangereuse, là où je me tenais, il y avait comme une bifurcation et je n'osais plus ni avancer, ni reculer, de peur de renverser une statue de la vierge marie sur mon chemin. Mon indécision fut, je crois, l'élément qui tiqua l'attention du monsieur sur sa chaise car dès qu'il me vu en difficulté, il leva son regard sur moi, puis, plongea sa plume dans l'encrier et d'un pas cadencé s'avança vers moi.

Je restai planté là où j'étais, hypnotisé par ses lunettes aux verres aussi épais que ceux d'un télescope.

« Bienvenue jeune homme ! » bredouilla-t-il, « y a-t-il parmi tout ce grand n'importe quoi une babiole qui vous intéresse ? »

Le ton de sa voix était chaleureux, un peu enroué mais chaleureux et sa conversation, la façon dont il plaçait les mots les uns sur les autres me convoquait l'image d'une personne instruite, un livre, c'était comme si je parlais à un livre aux pages jaunis, je me dis qu'il devait être professeur en littérature à l'université ou quelque chose comme ça mais rien en son allure ne m'évoquait cela.

Contrairement aux autres vendeurs, il n'affichait pas de sourire publicitaire et son regard était rivé partout sauf sur moi, un passionné d'antiquité, un vrai finis-je par conclure avant de répondre d'une voix peu rassurée.

« Eh bien, monsieur, voyez-vous, je suis rentré par pur hasard dans votre boutique pour fuir la pluie et aussi parce que je trouvais les mots sur la pancarte drôles. Mais comme vous m'avez l'air occupé et qu'il se fait tard… » J'avais dû parler au-dessous d'un certain ton sans m'en rendre compte car mon interlocuteur, semble-t-il, dû se rapprocher de moi pour écouter ce que j'avais à dire.

Il réajusta ses lunettes sur son nez aquilin lorsqu'il m'interrompit dans ma réflexion.

« Non…Pas du tout, je ne suis absolument pas occupé et puis, je reçois si rarement des clients que votre seule présence ici me réjouis. Allons, vous trouvez donc ma boutique drôle ? Vous êtes venus pour vous moquer de moi, c'est cela ? »

Je me vis rougir à cette assomption et me hâtai aussitôt de rectifier le tir :

« Non, absolument pas, je disais drôle dans le sens où ça sortait de l'ordinaire, voyez-vous, ce genre de boutique, surtout dans une ville peuplée de plèbes comme la nôtre, on en voit pas partout ! »

L'homme eut un hochement de la tête, il m'avait l'air d'acquiescer ma vision, je balayai du regard le périmètre dans lequel on se trouvait.

« Quant aux clients, je puis comprendre qu'ils ne soient pas nombreux, l'installation est, si, je puis dire sans vouloir vous offenser, des plus curieuses.» Dis-je tout en levant la tête vers les néons qui servaient de seul éclairage, quelques bestioles tournaient autour, dont un papillon et une libellule, l'endroit devait être le nid propice pour les insectes de tout genre…

Un sourire naquit sur ses lèvres à demi-retroussés qui se rétractèrent en dévoilant une rangée de dents jaunes à l'agencement inégal. « Dans le mile petit ! Ici, c'est un petit peu spécial, comme un lieu retiré, loin de toute humanité, une fois passé la porte, on est aspiré dans une toute autre réalité. » Il passa sa main sur mes cheveux et les ébouriffa, il sembla étrangement satisfait de mon commentaire.

Pendant un court instant, j'eus une intuition vaguement inquiétante à son égard, je ne saurai dire sur quelle base reposai mon assomption, peut-être était-ce dû à son regard si détaché mais, maintenant que je ressasse l'événement en mémoire. Ce n'était pas vraiment cela, c'était quelque chose de plus psychique, lié au fait qu'il avait l'air de croire ce qu'il disait, comme si, pour lui, il était évident qu'il existait une barrière spatiotemporelle qui isolait sa boutique du reste du monde, mais, je ne pouvais que me tromper, car l'homme que j'avais en face de moi semblait tout à fait sain d'esprit, il était même plus lucide que moi.

L'endroit toutefois, il est vrai, donnait cette impression absurde d'être dans un endroit éloigné de toute civilisation moderne et non dans une boutique prosaïque ce qui me rassurait plus que tout car je faisais partie de ces jeunes qui n'étaient pas à l'aise dans leur époque.

L'homme, dès qu'il s'enquit de mon errance mentale, s'efforça à maintenir la conversation par un long monologue dans lequel il recensait en en citant chaque minuscule détail tous les objets qui pouvaient trainer par terre ou dans les airs et ceci d'une façon si exaltante que cela devenait intéressant d'entendre parler des livres de psychanalyse pour éléphants, toutefois, observant le temps filer sur ma montre, je l'interrompis en plein milieu d'une histoire abracadabrante en lui alléguant une raison personnelle : Il était tard et je devais rentrer chez moi pour ne pas inquiéter mes parents. De plus, je sentais comme un lourd sommeil me gagner.

Toutefois, mon interlocuteur ne sembla pas l'entendre de cette oreille. À la seconde où lui parvinrent mes quelques mots, un fossé se creusa entre ses deux sourcils.

« Ce n'est pas prudent de retourner dehors par ce temps pluvieux, vous allez attraper froid. Restez encore un moment, j'ai quelque chose à vous montrer, ça va vous plaire. »

Et sans aucune autre explication, l'antiquaire me fit signe de le suivre tandis qu'il se rendait visiblement vers son bureau, je lui emboitai le pas non sans appréhensions. L'insistance nouvelle que je crus déceler dans son discours précédant me faisait froid dans le dos mais cela avait au même temps le don d'attiser ma curiosité. Mes sentiments étaient mitigés mais je les taisais. Il y avait là un véritable mystère à élucider.

Une fois sur sa chaise, l'antiquaire consulta le papier qu'il venait tout juste de griffonner à la hâte. « Non, ce n'est pas ici, où donc l'ais-je planquée ? » Il se parlait à lui-même en chuchotant à voix basse.

« Excusez-moi monsieur, puis-je vous aider ? Avez-vous fait tomber quelque chose ? »

« Non, je vous remercie pour votre amabilité mais mieux vaudra vous éviter une telle contrainte. » Là-dessus, il appela un nom par-dessus son épaule. « Tatiana, viens s'il te plaît, ton pauvre père a besoin d'aide. » Une voix féminine et suave rétorqua. « Tout de suite ! »

Je levai les yeux partout, parcourrai le moindre recoin du regard en guettant l'emplacement d'où provenait la voix et c'est dans un coin que j'avais pourtant supposé vide que je la vis jaillir de nulle part. Cette jeune fille à la peau livide, aux cheveux couleur corbeau lui arrivant jusqu'au bas du dos était allongée sur quelque fauteuil branlant, occupée à se limer les ongles comme si elle avait depuis toujours occupé cette place.

« Tatiana, te voilà ! » S'exclama l'homme aux cheveux grisonnants. « Peux-tu me rapporter l'ordre de livraison numéro… » Il prononça une suite de nombre interminable que je n'ai pas pris la peine de noter pour ne pas encombrer le récit. « C'est pour notre ami ici présent. »

« Edward Collins, oui, je sais, je vais te le rapporter mais après ça, tu me laisseras sortir dehors pour cette nuit. »

« Roh, j'y penserai ! » avait-il répondu le plus normalement du monde.

Tous deux semblaient délibérément me laisser dans le flou, Edward Collins était bien évidemment nom. Comment l'avait-elle su sans que je l'en informe ou que j'informe son père et puis surtout, de quoi parlaient-ils vraiment ?