Voici encore un texte très personnel. Il risque d'être updaté, parce que mon deuil n'est pas fini, je crois même qu'il vient juste de commencer...

Je vous rassure, je vais bien (enfin, autant qu'on peut l'être dans ces circonstances). Si mon texte est aussi sombre, c'est normal, pas d'inquiétude.

WARNING : à ne pas lire si vous êtes émotionnellement fragiles, je tiens à vous, même si on ne se connait pas, et je ne voudrai pas être la cause de choses fâcheuses.

Une dernière choses : j'ai relu, mais vous n'êtes pas à l'abri de fautes restantes.


Mon deuil

La Mort est injuste. Elle prend sans prévenir. Elle est violente. Elle ravage tout sur son passage. Que reste-t-il, quand Elle fauche ? De la peine, de la douleur, du manque. Des larmes qui coulent, sans parvenir à se tarir. Des sanglots qui se répercutent sur les murs vides. Parce que la Mort nous laisse seul, face à nous même, face à notre ridicule mortalité. Memento mori, qu'ils disaient. Souviens-toi que tu es mortel. Comment l'oublier ? La Mort plane toujours autour de notre tête, un vautour qui attend l'heure idéale, le moment où la souffrance atteindra son paroxysme, pour voler une vie.

Parfois, la Mort n'a même aucun sens. Je continue pourtant de le chercher, constamment. Je me dis : « il doit bien avoir une raison ». Pourquoi viendrait-Elle prendre une jeune fille de 20 ans, en bonne santé, brillante, radieuse de vie ? Quel paradoxe. Pleine de vie et soudain, vide de la mort. C'est ça aussi, la Mort. C'est le vide. L'abysse de rien, de non-existence. On est là, puis, pouf, on n'est plus. J'aimerai croire qu'on devient autre chose, mais parfois, c'est difficile d'espérer. Parfois, il y a juste ces heures sombres où l'on ne croit plus en rien, ou plutôt, où l'on croit en Rien. L'anéantissement après la vie. La Mort est une fin.

Comment voulez-vous croire en un monde meilleur après celui-ci ? Si tous les hommes vont dans « la vie après la mort », alors il doit ressembler à celui dans lequel on vit. Ou survie. Si c'est comme ça, je préfère qu'il n'y ait rien, c'est plus sûr. Revivre après avoir vécu, ce serait comme de demander à être enchaîné puis fouetté : absurde.

J'ai perdu une de mes amies, la Mort est venue la fauché il y plus d'un mois. « Perdu » c'est bien le mot, parce que je suis paumée. Je n'y comprends rien. Pourquoi ? Pourquoi elle et pas quelqu'un d'autre ? Pourquoi elle ? Avait-elle mérité ça ? Qu'avait-elle fait pour que soudain, le Vautour fonde sur elle et l'attrape entre ses serres acérées pour l'emporter, pour l'enlever et laisser un vide ?

Cette quête de sens me rend dingue. On m'a dit qu'il n'y avait peut-être pas de sens à sa disparition. Mais alors, que dois-je faire ? Comment je fais pour m'en remettre, s'il n'y a pas de sens ? Comment fait-on pour accepter une chose qui n'a aucun sens ? Que se passe-t-il ? J'ai besoin de sens, parce que sans, c'est le chaos. Comment dois-je faire pour comprendre l'incompréhensible ? J'ai besoin de comprendre, parce que sinon, je deviens folle. Il n'y a que les fous qui n'ont pas de sens. Un non-sens qui leur appartient et qu'on ne comprend pas. Faut-il que je devienne folle pour y trouver du sens, s'il n'y en a pas ?

Elle était belle, mon amie. Elle était souriante, et chaleureuse. Son rire était communicatif, son émerveillement des choses perpétuel, sa gentillesse admirable. Elle croyait en un monde meilleur et ce monde-ci a senti le besoin irrépressible de la punir pour cela. Horrible châtiment pour un crime qui n'en est pas un. Elle faisait tout pour aider son prochain et son prochain a fini par avoir raison d'elle. Quelle injustice. C'est une horreur.

Je n'ai plus envie de croire en un mode meilleur. Je n'ai plus la force d'espérer que le monde se rende compte de sa haine et de sa violence. Le monde a, semble-t-il, choisi sa route, le chemin qui le mène droit à sa destruction. Aujourd'hui, j'en suis venue à espérer que tout se finisse et s'arrête, que le monde cesse de tourner, que les gens soient punis pour le mal qu'ils répandent au nom d'une cause qui ne parlent qu'à eux. Egoïsme. Dogmes. Méchanceté. Cupidité.

Ce monde me dégoûte, les gens me dégoûtent. J'ai dédié ma vie à aider les gens et pourtant, ils me dégoûtent. Méritent-ils d'être aidés ? Je ne sais pas. Là n'est sans doute pas la question. L'important, c'est que je continue de le faire, parce que, le méritant ou non, si c'est la seule façon qui me permette d'améliorer ce monde avec bienveillance, alors je ne peux pas m'y soustraire.

C'est douloureux, vous savez. D'être en colère, mais de ne pas savoir contre qui. De souffrir, mais de ne pas savoir comment aller mieux. De vouloir en parler, mais de ne pas savoir à qui. Ni même comment. On en revient encore à cette question : comment en parler, si on ne comprend pas ? Cela n'a pas de sens.

Vous trouvez peut-être dur de me suivre et pour tout vous avouez, j'ai du mal à me suivre moi-même. Il y a sûrement une logique qui se profil au fil des paragraphes, mais moi, je n'écris que pour faire sortir mon chagrin de ma tête et de mon cœur. En le couchant sur papier, sans recherche de sens, peut-être que je finirais par ne plus en souffrir autant.

Il paraît que nommer les choses peut aider à avancer. J'ai beaucoup de mal à dire ce que je ressens, il est peut-être temps que j'essaie.

J'ai mal pas physiquement bien sûr, et c'est ça le plus dur. Je ne sais pas où j'ai mal, mais je souffre. Quelque chose en moi réagit, bouge avec violence, ça fait mal. Cela doit être la colère et la frustration de ne pas comprendre et de ne pas savoir. Ou alors, c'est le manque et le chagrin de se dire que lorsqu'une personne part, elle ne reviendra pas. On est abandonné. Ou alors c'est l'angoisse de ce foutu memento mori qui me tient éveillée la nuit. La Mort frappe tout le monde pourquoi ne serais-je pas la prochaine sur la liste ? Si elle, qui avait le même âge que moi, a pu être kidnappée par la Mort, pourquoi ne pourrais-je pas l'être à mon tour ? Quelle angoisse. Quelle peur. Tout ne tient alors qu'à un fil : la volonté d'une autre personne, la volonté de la Nature, la volonté de la Mort. Qu'importe ce en quoi on croit, le constat reste le même. Elle est morte. Je vais mourir.

C'est effrayant, n'est-ce pas ? Dis comme ça, c'est effroyable. Je vais mourir, et vous aussi, vous mourrez. C'est une question de temps, apparemment. Le Temps, toujours le Temps. Il va de paire avec la Mort, Lui. Ils sont copains comme cochons, Ils s'arrangent entre eux. Les enfoirés.

Je suis sidérée, aussi. Ouais, c'est le terme. Incapable de mettre des mots sur ce qui est arrivé, parce que c'est inimaginable. Je suis sidérée et je suis immobilisée, psychiquement. Liée à cet événement sans sens qui me retient avec acharnement pour s'assurer de mon silence. Plus il me paralyse, moins je peux le formuler. Et je reste là, flottant, attachée à lui sans m'en défaire, sans savoir comment faire, planant entre deux mondes : le vôtre et le mien. Entre deux enfers. Ah. Sartre avait tout compris, le pauvre. L'enfer, c'est les autres. Mais il a omis une chose : l'enfer, c'est aussi soi. Au final, on va et vient entre les enfers. Le sien propre, celui d'un autre, le sien propre, celui d'encore un autre… Et le monde devient le théâtre où se joue ces enfers en simultanée, cacophonie assourdissante de souffrance et de haine, de peur et de colère, de tristesse et d'incompréhension. Et lorsqu'un rayon de soleil apparaît, il faut aussitôt qu'un nuage vienne l'étouffer, lui nuire, pour que triomphent, sur cette scène pathétique, les enfers les plus bruyants, les plus violents.

Et lorsque l'enfer triomphe, on se sent seul. Seul face à monde. Nous sommes entourés, parfois même très bien entourés, mais cela ne change rien, on se sent seul. Les autres ne peuvent pas porter notre enfer personnel, ils ont le leur. Et alors ? Que fait-on, quand notre enfer devient si lourd, si noir, si grand, qu'on ne peut plus le porter seul ?

Vous remarquerez le parallèle entre la Mort et notre enfer personnel. Tout est lié et pourtant, rien n'a de sens. C'est peut-être mieux ainsi, qui sait ? Ah ! Que je suis drôle ! Qui pourrait savoir une chose qui n'a pas de sens ? Ah, ah ! Vraiment, l'humour est mon point fort.

Comment ça, vous ne me suivez pas ? Eh bien, peut-être suis-je vraiment devenue folle, à force. Une quête de sens qui mène à la folie, quelle ironie. Cherchez la paix, vous trouverez la guerre. Cherchez l'ordre, vous trouverez le chaos. Ainsi va la vie, ainsi vient la Mort.

Je divague, pardon. Je pars dans des envolées lyriques, mais ça me fait du bien. Ça me fait du bien de vous confier ma noirceur, de coucher ici mon enfer personnel. C'est un bon moyen de le rendre moins lourd sans que vous ayez à le porter avec moi. Il est posé entre nous, je vous le dis, vous l'écoutez, et ça ne coûte rien. Je vous invite à faire comme moi. Déposez votre noirceur ici.

Je vais m'arrêter là pour ce soir, mon cœur est un peu plus léger à l'idée que vous lirez ceci. Que vous sachiez ce que je ne peux pas dire. J'espère aussi que vous comprendrez. Comprenez que la quête de sens ne mène nulle part. Parfois, il faut juste faire des choses sans queue ni tête. Un jour, un sens en ressortira peut-être, mais pour l'instant, mon enfer personnel est trop présent, il me le cache. Tant pis. Qu'il chuchote à mon oreille, je veux devenir sourde.