Le stress est mon pire ennemi. Je suis en troisième année de droit. J'ai toujours été une acharnée du travail, intransigeante, à la recherche de la perfection. Nul doute que le droit était une matière qui m'était prédestinée… Pourtant, assise en tailleur sur mon lit, je fouille les feuilles qui y sont éparpillés avec une panique telle qu'elle me dévore les entrailles. J'ai besoin de retrouver ses notes ! Pourquoi fallait-il que je sois si peu organisée ? C'est vraiment le comble.

J'arpente ma chambre étudiante, griffonne quelques notes sur une copie double en écoutant ma mère me raconter les derniers potins du coin. Je l'écoute d'une seule oreille, sirotant mon thé. Je me moque bien des affaires de Madame Carmen, notre voisine… Je laisse donc ma mère parler pendant une bonne heure, me contant les dernières frasques des jeunes de mon ancien village. Je n'ai aucun ami là-bas. Mes camarades de collège, de lycée m'ont certainement oublié aussitôt nos diplômes obtenus.… Ma mère les connait bien mieux que moi de toute évidence !

Après avoir embrassé mon frère, ma sœur et ma mère au bout du combiné, je raccroche. Comme à mon habitude, je prépare mon sac pour mes cours de demain, ferme mon classeur, mets de l'ordre dans mes affaires et m'assoie une nouvelle fois en tailleur sur son lit. Ma guirlande de plume multicolore comme seule lumière, j'ouvre la fenêtre de ma chambre. Le vent frais de Novembre s'engouffre dans la pièce et fait vaciller les mèches des bougies parfumées que j'ai allumé en début de soirée. La rue est déserte, paisible. On entend un peu le vrombissement des voitures de l'autre côté du quartier, et la voix stridente d'une chanteuse qui hurle un peu plus loin, couverte par celles des fêtards. Au loin, je reconnais une ou deux têtes que j'ai l'habitude de croiser sur le campus. Ils se rendent à la fête, des paques de bières dans les mains.

J'aime bien lire, écrire, rêvasser sur les bancs de l'université. En bref, des activités que l'on pratique souvent seul. Bien sûr, j'ai mes amis. Clément, le meilleur blagueur du groupe, le taquin. Laure, l'insouciante, la forte, la courageuse. Agnès, la douceur incarnée, la grande romantique. Et Gaël, le sourire toujours aux lèvres, le rire contagieux à la présence rassurante, qui nous as tous soudé.

De moi-même, je n'aurai jamais pu aller vers les autres. Je suis un peu timide, ai tendance à rougir dès qu'un inconnu s'adresse à moi et à bafouiller quand on me fait la conversation. Les bras enroulés autour de mes genoux, je contemple la première étoile qui vient d'apparaître dans le ciel.

J'ai abandonné mes révisions et je sirote mon thé, toujours près de la fenêtre. Je risque de tomber malade, mais je m'en moque. Je refuse de me retourner vers mes murs. Je préfère le monde que m'offre la seule vitre de ma chambre. Je ne veux pas m'emprisonner à l'intérieur. J'étouffe. Et je sais surtout que sur mon bureau se trouve ma lettre de convocation au tribunal. Je ne veux pas y aller, et pourtant je dois y aller. Je le sais depuis longtemps. Mais je laisse cette lettre sur mon bureau sans y avoir touché depuis que je l'y ai déposé. Je me lève, pour la ranger dans mon sac. Comme si cela allait cacher, me faire oublier sa misérable existence.

J'ai peur.

Mon téléphone vibre. Une notification sur le groupe WhatsApp de mes amis. Laure nous demande si on compte venir aux prochaines assises, notamment celles de Février prochain. Agnès a déjà répondu par un smiley. Clément et Gaël ont accepté. Il ne manque plus que moi.

Aller au Tribunal ?

« Nolanne, tu veux venir aussi ? ».

Non.

« Dit Nolanne, tu réponds quand tu veux ! ».

C'est hors de question.

« Bon Nolanne, tu sais très bien qu'on sait que tu lis tout nos messages ».

J'ai toujours évité cet endroit comme la peste.

« Nono ! C'est important ! Il faut que tu viennes ».

Je déteste ce lieu. Je déteste ce à quoi, celui à qui, il me fait penser.

Et pourtant, je sais que je vais bientôt devoir y aller… Autant que je m'y prépare, entourée de mes amis. Presque inconsciemment mes pouces pianotent sur l'écran de mon téléphone. J'ai accepté.

Et je le regrette déjà.