-Nolanne ?

Sweat à capuche vert pétant, lunettes rondes sur le nez, cheveux blonds cendrés en bataille et chaussures rouges aux pieds, Gaël me sourit gentiment. Je me souviens du premier sourire qu'il m'a adressé. J'étais toute seule, dans cet amphithéâtre bondé, entourée par des centaines d'étudiants. Il s'était assis à côté de moi, avait sortis ses feuilles et sa trousse prêt à prendre en note ce que l'enseignant chercheur allait nous dire d'une minute à l'autre. Puis, il s'était aperçu de ma présence, m'avait souri franchement. Je lui avais retourné la politesse, avant de me pencher sur mes propres feuilles, intimidée.

-On est les deux seuls étudiants à prendre nos cours sur papier…, m'avait-il dit.

Le « Il y a bien du monde aujourd'hui à Versailles » venait de se faire détrôner à la place de la phrase la plus aléatoire qui soit… Marie-Antoinette n'avait plus qu'à aller se rhabiller ! J'avais retenu un petit rire nerveux, ne sachant quoi répondre. Il s'en était rendu compte, je crois, puisqu'il m'avait de nouveau souri, avant de déclarer :

-On a sans doute plus en commun que notre participation évidente à la déforestation de notre belle planète ! Enchanté, je m'appelle Gaël !

J'avais franchement ris cette fois-ci, sans pouvoir m'en empêcher, et le cours avait commencé. Depuis, tous les jours, Gaël s'asseyait à côté de moi en cours. Au fil de la semaine, il avait ramené d'autres personnes dans notre petite rangée. Clément d'abord, qu'il connaît depuis tout petit, puis Laure et enfin, Agnès. Pour la première fois de ma vie, j'avais des amis et c'était grâce à Gaël, qui malgré mes silences, n'avait jamais lâché l'affaire.

-Nolanne ! Nolanne ! T'es là ?

Ses grandes mains s'agitent sous mes yeux, dispersent mes souvenirs et attirent mon attention.

-Bonjour Gaël, finis-je par dire la voix un peu enrouée.

J'ai oublié ma veste, et le froid mord ma peau.

-T'es très distraite en ce moment. Quelque chose ne va pas ? demande-t-il d'un ton suspicieux.

Mes joues rougissent. Je n'ai jamais su mentir. Et Gaël n'a jamais cru à une seule de mes pitoyables tentatives de mensonges.

-Rien d'important.

-Vraiment ?

Il fait une mine boudeuse qui m'arrache un rire. Gaël, c'est bien la seule personne à me faire cet effet tous les jours depuis maintenant trois ans. Il est juste lui, et ça me suffit. Sa main s'empare de la mienne. Je sursaute, surprise, mais il s'en moque et m'entraine à sa suite dans le Tribunal :

-Un petit procès aux assises ça devrait te changer les idées, non ? s'amuse-t-il en ouvrant les grandes portes de verre du bâtiment.

-Assurément ! je lui réponds.

J'évite de regarder mon reflet dans les grandes vitres de la porte d'entrée. Je ne veux pas croiser mon regard, et encore moins mon reflet. Quand bien même il serait flou à cause de la buée, je ne souhaite pas me retrouver en face à face avec moi-même. L'image que me renvoie ces vitres, je ne suis pas prête à l'affronter, surtout ici…

Je suis totalement ailleurs. Il me parle, alors que nous sommes fouillés. Il continue sur sa lancée, sur le chemin jusqu'à la salle d'audience. Gaël me parle de sa mère, qui l'ennuie beaucoup en ce moment, de son demi-frère qui veut le voir, de sa nouvelle petite-amie qui commence déjà à l'énerver. C'est vrai que Marie est assez spéciale… Je hoche la tête. Je l'écoute toujours. Mais je suis ailleurs.

Je tremble toujours, mais ce n'est plus parce que je crains de cet endroit. Des dialogues me reviennent. Des gestes brusques, des éclats de voix, des accusations, des réfutations. Je revois à travers mes yeux de petite fille, mon frère et ma sœur, trop jeunes pour comprendre ce qu'il se passe. La voix de la juge résonne dans ma tête, fait des ricochets dans ma boîte crânienne.

« Le rapport psychologique de Nolanne montre que c'est une enfant d'une maturité très avancée, avec un quotient intellectuel très élevé. », « Les témoignages parlent d'une enfant solitaire, peu bavarde… », « Les différents psychologues ont diagnostiqué un syndrome post-traumatique », « Nolanne demeure fragile et instable. », « Droit de garde et de visite suspendu », « perte de l'autorité parentale de Monsieur sur ses enfants »….

Ça m'oppresse, ça me comprime de l'intérieur. Alors je tente de contrôler ma respiration. Je tente tout simplement de contrôler quelque chose…

« Respire Nolanne. Ce ne sont que des murs ».

En fait, si. J'ai peur. J'ai peur de revivre tout ça. De réentendre ses cris, de revoir les larmes de ma mère, les miennes et celles de mon petit frère et de ma petite sœur. La terreur ressurgit. C'est comme un poison qui sommeille en moi et se déclenche quand l'un de mes vieux fantômes débarquent pour se rappeler à mon bon souvenir. J'ai arrêté de chercher un antidote depuis longtemps… Mais je ne tremble pas de peur. Et j'aurais pu me perdre dans les méandres de ma mémoire, dans leur noirceur, si la main de Gaël n'était pas dans la mienne. Non, avec lui, j'ai rarement peur. Je ne tremble définitivement pas de peur… Je tremble d'amour.

Je tremble parce que j'aime mon meilleur ami.

Je tremble parce qu'il me touche, parce que sa main est dans la mienne et que sa peau frôle la mienne. Ça me fait frissonner. Un frisson d'effroi, de plaisir, quelque chose que je n'arrive pas à définir.

« Gaël ne te ferait jamais de mal, Nolanne ! Tu le sais ? »

Et pourtant j'ai encore l'empreinte des paumes de mon géniteur dans les miennes. Prendre un enfant par la main…. Et avec cette même main, lui infliger les pires douleurs et briser ce qui fait d'un enfant, un enfant. L'innocence. Une main, c'est une arme. Une arme si banale, qu'on a toujours sur sois et qui provoque tellement de chose… Une main, ça signe un contrat de mariage, un état civil. Une main ça gifle. Une main ça lance des objets. Une main ça cogne. Une main ça griffe. Une main, c'est le pouvoir.

Les mains de Gaël ont un pouvoir sur moi, comme l'avaient celles de mon père. Ce n'est peut-être pas le même. Mais les deux se mélangent dans ma tête. Tout s'embrouille, et parfois, la colère se mélange à l'allégresse, les frissons d'horreur se mêlent aux frissons de tendresse. C'est un savant mélange, un cocktail qui m'enivre et me fait tourner la tête parce qu'il me fait passer par tous les états possibles.

Chaque fois que Gaël me touche, c'est pour m'emmener dans cet espace vide ou nous sommes seuls tous les deux. Il n'y a que lui, ses sweats à capuche de couleurs improbables, ses imitations hilarantes des personnalités françaises et ses yeux bleus. Il y a mon cœur, brûlant et glacé, perdu et apaisé, qui s'emballe dans ma cage thoracique devenue trop petite. Il y a mes neurones, qui ne répondent plus, mes jambes qui deviennent aussi molles que du coton, mes mains qui deviennent un peu moites.… Il y a ce goût sucré et amer dans ma bouche, ce sentiment d'être en sécurité, d'être à sa place. Et il y a l'ombre de cette autre main, menaçante, qui ne fait que me vider, me prendre tout ce que j'ai.

Chaque fois que Gaël me touche, je dois me concentrer pour ne pas perdre le fil de nos conversations. Sous ses airs insouciants, Gaël est de toute évidence, la personne la plus intelligente qu'il m'ait été donné de rencontrer. Souvent, il me demande mon avis sur un livre, un documentaire qui est passé récemment à la télévision, une émission radio, un discours d'un homme ou d'une femme politique. Le plus intéressant dans ces moments, c'est la façon qu'il a de m'écouter. Il pose une main sous son menton, penche légèrement la tête à droite et plante ses iris couleur ciel dans les miennes. J'avais l'impression d'être la seule personne sur Terre pour lui. Mon avis lui tenait à cœur et dès qu'il rompait le contact, nous nous retrouvions de nouveau entourés par le monde.

Gaël s'arrête devant la grande porte de la salle d'audience et lâche ma main. Mon corps se glace à mesure que le souvenir de la chaleur de sa main dans la mienne s'estompe.

-Je vois bien que quelque chose ne va. Je te connais par cœur, Nolanne.

Il dit vrai. Je ne sais pas comment il fait… Sans même que je ne dise quoique ce soit, il devine toujours quand je suis préoccupée, triste, en colère ou joyeuse. Il lit en moi comme dans un livre ouvert. Souvent, il s'amuse à deviner des choses sur moi, des choses que j'ai pu faire étant enfant, des choses que je pense… Il se trompe rarement. Pourtant, il ignore tellement de choses…

-T'es partie hyper tôt hier soir !

Je prends le temps de détailler l'intérieur du palais. C'est sombre. C'est symétrique. C'est presque parfait. J'inspire bruyamment, peut-être un peu trop, car Gaël me jette un coup d'œil suspicieux :

-Gardien n'a même pas eu le droit à sa séance de câlin ! ajoute-t-il d'un ton accusateur.

Gardien, c'est son chaton de six mois. Je le lui ai offert il y a deux mois maintenant… Gaël n'allait pas très bien, à cause des soucis de santé de son père et toute cette histoire avec son demi-frère, dont il venait d'apprendre l'existence. Je voyais bien à quel point la situation le peinait, et qu'il avait du mal à se confier… Moi aussi, je n'aimais pas parler de certains sujets. Et j'avais trouvé une solution. Weasley, mon chat depuis mes onze ans, à qui j'avais raconter des brides de mon histoire.

Alors j'avais trouvé à Gaël, Gardien un petit chat blanc au museau rose. Je lui avais dit qu'il pouvait parler de ses problèmes à ce petit chaton, s'il ne voulait pas le faire avec ses amis ou même moi. Cela m'avait fait mal d'admettre que, même moi, sa meilleure amie, je n'arrivais pas à l'aider et qu'il restait hermétique. Mais comment j'aurais pu lui en vouloir ? On a tous des secrets. Ce chaton, je voulais qu'il soit le gardien des siens, parce qu'il n'est jamais bon de tout garder en soi.

« Et c'est pourtant ce que tu fais, Nolanne ? Non ? »

Gardien était le plus câlin de tous les chats. Je l'avais trouvé dans un refuge et j'étais allée le chercher avec Gaël qui s'en est tout de suite amouraché.

-Il était tout triste après ton départ ! insiste le blond.

J'ai passé la soirée chez lui, comme d'habitude. En ce moment, il ne se passe pas une journée sans que nous nous voyions tous les deux. Ça pose pas mal de problèmes, surtout avec Marie… Mais je n'arrive pas à me détacher de Gaël. J'adore venir chez lui, l'écouter jouer du piano, regarder un film avec lui, jouer à « Devine quelle jurisprudence » ou « Devine quelle Loi ? » … Cependant, hier, je n'avais pas la tête à ça… Je voulais juste prendre « ma dose quotidienne de Gaël », lui montrer que j'allais bien. Manifestement ça a eu l'effet inverse :

-Tu sais que je suis là, n'est-ce pas ?

Je préfère changer le ton de la conversation. Les belles promesses, elles sont criminelles. Même quand elles sont tenues. Parce que moi, en contrepartie, je ne peux pas lui offrir la même chose.

-Même si Marie te prend tout ton temps ? je le taquine en haussant les sourcils.

Il balaye l'air de la main :

-Tu passera toujours avant elle, arrête de dire des bêtises !

Il ouvre la porte de la salle d'audience, et nous entrons. Agnès, Laure et Clément nous ont réservé des places. L'accusé a le regard vide, celui de son avocat est déterminé. Moi, je sens celui de Gaël sur moi. Sa main s'approche de la mienne, et l'effleure. Je sursaute encore une fois. Une mais... C'est beaucoup, mais c'est tellement rien.

Délice et supplice.

Douceur et douleur.

Enfers et enfer.

Sa paume se pose sur la mienne et nos doigts s'entrelacent dans le plus beau des nœuds. Chaque fois qu'il me touche, c'est presque comme si j'étais complète.