Il y a cette voix dans ma tête. « Pourquoi tu ne me dis rien, Nolanne ? ». C'est celle de Gaël, et elle m'accuse. « Pourquoi tu ne me dis rien Nolanne ? » … Il la répète et il hurle, de plus en plus fort. Le noir total s'étale devant moi, oppressant, horrifiant. Je suis seule, toute seule. Démunie, plus que je ne l'ai jamais été de toute ma vie. La voix de Gaël se tait et un vide se creuse en moi, comme si on m'avait abandonné.

-Alors Nolanne, tu as encore perdue ton doudou ? Tu es vraiment une incapable, qu'est-ce que tu vas devenir ? Après tout, je m'en moque, je ne veux juste plus t'avoir dans mes pattes.

Cette nouvelle voix me glace. Un frisson parcoure mon corps. Mes poils se dressent et je diminue, rétrécis jusqu'à devenir aussi minuscule qu'un grain de sable, qu'on écrase et que le vent balaye. Je souhaite le retour de cette solitude, moins effrayante, plus réconfortante. Je veux qu'on me laisser, esseulée, dans cette pièce sans échappatoire, plongée dans le noir. Tous les sorts, tous les destins, sont préférables à celui qui m'attend.

-Alors Nolanne, tu as encore été méchante aujourd'hui ? C'est là ta véritable nature, tu n'aurais jamais dû naître.

Mon père est devant moi. Et son haleine fétide remplace l'odeur du parfum du sweat de Gaël, l'unique indice qui me rappelait qu'il existe des gens qui m'aiment, me soutiennent et me protègent. Il ne reste plus que mon père, moi, et cette prison mentale qui n'existe sûrement que dans ma tête.

-Alors Nolanne, tu as essayé de faire à manger aujourd'hui ? C'est sûrement dégueulasse puisque ce sont tes mains dégoûtantes qui l'ont préparé.

Mon cœur ne bat plus dans ma poitrine. Elle est vide. Je ne la sens même plus. Je tâtonne à l'endroit ou je devrais sentir des pulsations. Rien. Absolument rien. Est-ce que c'est ça, avoir "le cœur brisé" ? Est-ce que c'est ça, "être anéantie" ?

-Alors Nolanne, tu es malade ? Ne compte pas sur moi pour te soigner, sale petite garce.

L'homme en face de moi me gifle violement. Sa chevalière laisse une marque aux coins de mes lèvres. J'ai l'impression que le sceau de la bague s'est imprimé sur ma bouche. Je saigne un peu. L'odeur de la rouille se mélange à celle de la peur. J'ai chaud. Je voudrais enlever ma peau, euthanasier mes nerfs pour ne plus rien ressentir. Mes nerfs qui envoient des signaux d'avertissement à mon cerveau. "Danger", "Danger". "Tu as mal". "Cette douleur n'est pas normal". Je voudrais les couper ces signaux, parce qu'ils ne m'apprennent rien.

-Alors Nolanne, tu as ris alors que j'étais en train de dormir ? Tu es vraiment stupide, tu ne comprends rien à rien…

Une flamme éclaire son visage. Je pensais en avoir oublié les traits. Pourtant ils sont clairs, bien dessinés. C'est si réel. Si effrayant. Je secoue la tête, pour envoyer valser ces images mentales que je m'impose. Il allume une cigarette et fredonne une chanson, cette comptine qui aujourd'hui encore me fait pleurer de terreur. C'est la première chanson que j'ai apprise à l'école. Je la chantais tout le temps étant enfant... Il me sourit, avant porter la cigarette à ses lèvres :

« A la claire fontaine, m'en allant promener. »

Il enlève sa ceinture d'un geste sec, assuré. Mon corps réagit immédiatement et mes mains se portent sur mon visage pour le protéger. Je suffoque. Je sais ce qui m'attends. La ceinture claque une première fois, mord ma peau. Je sens sa trajectoire partir de mon épaule jusqu'au bas de mon dos. La ceinture fend une deuxième fois l'air et la lanière s'enfonce profondément dans ma chair. Je sais que je saigne. Je sens le liquide couler le long de mon dos. Il me fouette une troisième fois, exactement au même endroit. Je refuse de crier, alors je serre les dents, mords mes joues jusqu'à avoir le goût du fer imprégné sur les lèvres. Mes larmes brouillent ma vue. Il fait le tour, me prend violemment par le menton, le griffant, et plante ses yeux noirs dans les miens. Il me fouette une quatrième fois, sur la cuisse gauche. La douleur est cuisante. Il continue de fredonner :

« J'ai trouvé l'eau si belle que je me suis baignée »

Ça sent le tabac. Ça sent le feu. Ça sent les cendres. Il fait sortir de sa bouche des volutes de fumées qui viennent me brûler les yeux. Il approche le mégot de ma peau. Je n'arrive pas à me débattre. Il rit. Je sens la brulure, alors qu'il appui longuement comme pour planter la cigarette dans mon corps. Les brulures pulsent, vibrent. La cigarette serpente entre ses doigts. Des paillettes orangées tombent sur ma peau. Il écrase une première fois son mégot à la naissance de ma poitrine. Il appuie, fort, très fort, et la brulure me déchire, incandescente. L'odeur de ma chair brûlée me donne la nausée. Je sais que deux autres brûlures vont m'être infligées. C'est douloureux … Mon corps n'existe plus qu'à travers cette douleur, qu'àa travers ces brûlures qui m'ont troué toute entiè cri résonne. J'ai mal. Ma chair brulée est à vif et la nausée s'empare de moi. Il fredonne toujours :

« Il y a longtemps que je t'aime »

Connaît-il seulement la définition de ce verbe ? J'étais l'une des trois personnes sur cette Terre qu'il était censé aimer toute sa vie. Son enfant. Son tout premier. Je me souviens de ces gens, dans la rue, nos voisins, nos amis, qui nous épiaient, nous jaugeaient. J'entends encore leurs voix, pleine de doute. Ils ne nous ont jamais cru. "Lui, un homme si bien ? Comment aurait-il pu frapper sa femme, ses enfants ? Il n'aurait jamais fait de mal à une mouche !". Je sens la colère qui monte en moi, ce sentiment d'injustice, de savoir que personne ne nous croit. Que peuvent-ils savoir de ce qui se passer à l'intérieur de ma maison, quand on ferme la porte d'entrée et les volets ? Rien. Absolument rien. Tout ces gens, ils tournent autour de moi et me donnent la nausée. Mon père les fait disparaitre d'un seul geste. Aucun témoin. Il peut continuer ses méfaits.

« Il y a longtemps que je t'aime »

Sa ceinture tombe sur le sol. J'entends le cliquetis de la boucle qui s'écrase sur le carrelage. J'ai mal. Si mal… J'arrête de penser, de songer. Ses mains lancent des objets. Durs, froids, contendants, coupants pointus. Certains atterrissent sur mon ventre, deux exactement. L'un me marque sur le mollet et arrache une partie de ma peau. Un autre, se plante dans ma cheville. Le dernier, reste coincé, bloqué sur mon épaule. Mes plaies saignent. Elles sont à vif elles aussi. Je ne sens ni mes bras, ni mes jambes… Rien. Je ne sens que les brûlures de la douleur. La violence des impacts. Il fredonne toujours gaiement :

« Jamais je ne t'oublierai ».

Il me prend par les épaules, me secoue violement. Ma tête est comme sur le point de se détacher du reste de mon corps, tant elle me parait lourde. Atlas a porté le monde sur ses épaules... Moi, je ne porte plus que les traitements de mon père qui m'affaiblissent.

« Jamais je ne t'oublierai ».

Les lames de rasoirs luisent. Je me mords la langue. Il s'accroupit, m'ordonne de regarder. La première blessure infligée et rapide, indolore au début puis insupportable après quelques secondes. Le sang coule, goutte jusqu'à mes orteils. Il alterne. Une fois la jambe gauche, une fois la droite. Et il me regarde. Il me regarde alors que je le supplie d'arrêter. Des « s'il te plait » s'échappent d'entre mes lèvres. Quinze striures parcourent désormais mes jambes. Elles sont toutes profondes, entaillent ma chair. Je souffre. C'est infernal, intenable.

« Jamais je ne t'oublierai ».

Jamais. C'est long, c'est une éternité. Toute une vie. La mienne est déjà entièrement marquée par son souvenir. Moi, je ne supporterais pas ça encore longtemps. Sonne dans ma tête un tic suivit d'un tac. Tic, tac, tic, tac. L'horloge tourne.

« Jamais je ne t'oublierai ».

Comme un disque raillé. Par pitié, qu'il se taise. Que tout ça s'arrête.

« Jamais je ne t'oublierai ».

Mais s'il te plait, oublie-moi. Oublie que j'existe. Arrête. Oublie. Je t'en supplie.

« Jamais je ne t'oublierai ».

-T'es une véritable plaie. T'es nulle. Tu ne me sers à rien. Je me demande tous les jours pourquoi tu es née. T'es inutile. Tu me dégoutes. Tu es stupide. T'es immonde. Tu me donnes envie de vomir. J'aimerai que tu meures.

Ses mots claquent. Ils m'anéantissent, m'effondrent, me fissurent. Ils me brisent et ils me cassent en mille morceaux. Je suis la victime, je suis la proie, je suis la cible à abattre. Sauf qu'une victime se débat, une proie cherche à fuir, et une cible se détourne de celui qui veut l'atteindre. Moi, je ne bouge pas. Je suis redevenue cette enfant de sept ans qui se laissait faire. Petite chose recroquevillée sur le sol. Je reste là. Pourquoi il me fait ça ? Pourquoi il s'en moque ? Pourquoi il me laisse seule ici, il sait que je suis effrayée. Je compte mes blessures et je me demande s'il se soucis de moi, un petit peu. Je voudrais qu'il se soucie de moi…

J'ai des questions. Il a brisé mon innocence et je me demande pourquoi je lui ai fait confiance si longtemps. J'ai des questions qui me hantent. Il prononce mon prénom et avec ce dernier, nait mon incompréhension. C'est si doux… Je voudrais y croire. Qu'est-ce que j'ai fait de mal ? Je suis à sa merci et il le sait. Je l'ai toujours été. Indolente dans la douleur... Sourde face à mes propres suppliques... Mais dans ses yeux, luit toujours la soif d'être craint et l'allégresse d'être tout puissant.

-T'es brisée. T'es en miette. T'es trop muette.

Mon père a disparu. C'est ma voix, un peu fluette, un peu enrouée. Je me regarde. J'ai mes cheveux longs, mes yeux marrons trop grands, mes petites tâches de rousseurs sur le nez. J'ai un sourire timide.

-C'est vrai que t'es pas très attirante. T'es un peu dégoutante quand on y pense. C'est peut-être pour ça que Gaël sort avec toutes ces filles et pas toi… Parce qu'elles au moins, elles couchent. Et que toi, t'es incapable de parler de sexe. Tu te réfugies et tu te cherches des excuses à travers ce que ton père t'a fait… Mais t'es certaine que c'est bien ça, la vraie raison ?

Il y a une petite fille, derrière elle, cachée entre ses deux jambes nues et couvertes de cicatrices :

-Imagine si en plus Gaël connaissait l'existence de toutes tes cicatrices !

Elles me regardent de haut en bas, elles me jaugent. Je sens le mépris de la plus âgée des deux :

-On peut pas dire que tu n'es pas très intelligente en revanche : c'est vrai, t'es brillante et tu réussis très bien. Mais t'es quand même très débile. En fait, t'es nulle. T'es incapable de te débrouiller toute seule. T'es incapable de dire à ce garçon que tu l'aimes. T'es incapable de te nourrir normalement. Tu n'es jamais heureuse. T'es méchante, tu tortures tes amis en refusant de leur dire ce qui ne va pas chez toi.

-Qu'est-ce qu'ils peuvent bien te trouver tes amis ? continue la fillette d'une voix innocente.

-En fait, t'es juste chiante… Quand est-ce que tu vas comprendre ça ?

Je ne suis pas ce qu'elle vient de dire. Je le sais.

-Tais-toi. Pour l'amour de Dieu, tais-toi, je murmure.

Je n'ai pas la force de crier, encore moins celle de revendiquer quoique ce soit. Je suis lasse. L'adulte se mets à ma taille, à même le sol. Je n'ai pas la force de me lever. Son regard est dur, tranchant puis il s'adoucit. L'enfant a disparu. En fait, non. C'est moi l'enfant. L'adulte qui me ressemble traits pour traits pose ses mains en coupe, autour de visage et essuie mes larmes de ses pouces :

-Et si tu arrêtais de te torturer toi-même ?

Mes s'écarquillent. Je me torture ? Peut-être. Si j'avais essayé d'apprendre à avoir confiance en moi, si j'avais parlé... Si j'avais accepté toutes les aides, les mains qui m'ont été tendues. Peut-être que je n'en serais pas là. Peut-être que je n'existe qu'à travers mes lésions. Peut-être que j'en suis toujours persuadée, et que j'ai bien trop peur de découvrir qui je suis vraiment pour m'en détacher réellement.

-Comment je fais ça ? je demande.

-Tu sais que tu n'as jamais mérité ça, n'est-ce pas ? Tu as toute la vie devant toi. Il ne faut pas avoir peur. Je sais que tu as peur. Mais il faut que tu ouvres tes yeux sur la vérité, il n'y a rien à craindre. Tu vas t'en sortir. Tu es forte.

J'apprécie le silence autour de moi. Elle me serre dans ses bras, et je pleure. Je pleure beaucoup et longtemps.

-Nolanne, tu vaux bien plus que ce que tu penses. Ne laisse personne t'enlever ça. Surtout pas ça.

Ce sont les paroles que j'ai toujours voulu entendre… Mon cœur est un peu plus léger. Mon double me serre une dernière fois contre elle.

- Mais il faut que tu ouvres tes yeux sur la vérité, il n'y a rien à craindre.

Puis elle m'abandonne et la lumière m'aveugle subitement. Mes yeux sont à peine ouverts.

-Elle reprend conscience !

Un masque est posé sur ma bouche. On me donne de l'oxygène. Je le balaye de la main : je n'en ai pas besoin. Le pompier me laisse faire. J'essaye de tourner la tête, mais j'en suis incapable. Je veux regarder autour de moi. Je sens du mouvement, j'entends des choses. Des personnes qui s'affolent, des voix qui se questionnent. Je veux juste voir Gaël. Je murmure son prénom.

-Est-ce qu'un certain Gaël est ici ? hurle presque un homme.

Le silence s'impose. Je pleure encore et encore. J'ai besoin de Gaël. J'ai besoin de ses bras, de ses paroles, de son sourire. J'ai besoin de l'entendre me parler, j'ai besoin de le voir. Je le veux. Je le veux près de moi. Il est mon repère, mon ancre. Je l'appelle. Je l'appelle et je frisonne. Un sweat rouge se pose sur mon buste. Des doigts s'entremêlent aux miens.

-Je suis là.

Et il est effectivement là, juste au-dessus de moi. Il essaye de me sourire. Mais ses deux yeux couleur ciel sont tourmentés. Il est inquiet. Je veux lui dire que je vais bien, que tout cela, ces hommes autour de moi, ils ne servent à rien.

-Sa tête a lourdement heurtée le sol, mais la plaie s'est arrêtée de saigner. On va quand même l'emmener pour s'assurer qu'il n'y a aucun danger.

Je panique, mais je sais que c'est ce qu'il faut faire. Je tente d'enlever faiblement le sweat rouge, mais Gaël m'arrête.

-Ne sois pas stupide. Tu me le rendras quand je viendrais te chercher tout à l'heure à l'hôpital.

Il me sourit toujours, mais sa voix trahis une certaine angoisse. Elle est tremblante et il a lâché un petit sanglot sur le dernier mot. Sa main lâche la mienne. Je me laisse faire. Je me laisse embarquer par les pompiers qui me portent sur un brancard. Chaque mouvement est une torture sans nom. Mes bras ne me répondent plus. Je relève cependant la tête et la tourne derrière moi. Le blond est entouré par Laure, Agnès et Clément. Ce dernier l'épaule comme s'il allait s'effondrer et Agnès tente de le rassurer. Laure a les yeux perdus dans le vague. Ils ne sont pas loin moi. Je peux encore toucher la main de Laure, juste derrière moi. « Ouvre tes yeux sur la vérité ». « Il n'y a rien à craindre ». Gaël est blanc. Il ne me quitte pas du regard. J'ai envie de lui dire. J'ai envie de lui avouer… Peut-être qu'il n'entendra pas. Je me raccroche à ça, et lui souffle d'une voix forte :

-Je suis amoureuse de toi, Gaël.

Il relève la tête. Il a parfaitement entendu.