-Nolanne !

Florine me saute dans les bras. Je lâche ma valise et la serre contre moi. Ma mère est juste à côté. Elle est sortie de la voiture et récupère mon bagage. Lucas l'a déjà prise. Je crois qu'il a encore grandis. Il me dépasse désormais de trois bonnes têtes, du haut de son mètre quatre-vingt-onze. Même Weasley, notre chatte est venue m'accueillir. Elle se frotte contre mes jambes et miaule joyeusement. De mon bras libre, je lui caresse la tête. Ses oreilles s'aplatissent et elle se mets à ronronner. On est Mercredi. Et je rate toute une semaine de cours… Mais je n'avais qu'une envie à l'hôpital : profiter de ma famille et de l'amour qu'elle peut m'apporter.

Je n'ai pas allumé mon téléphone depuis mon malaise à la fac. J'ai fait appeler ma mère pour qu'elle vienne me chercher. Et elle a accouru, comme à chaque fois que j'ai un problème.

J'ai décidé de me couper du monde. Je suis assise sur le canapé, dans le salon. Ma mère prépare le repas. Mon frère, l'un de ses amis et ma sœur, m'entourent. Une partie de cluedo est en cours, et je sais qu'elle se terminera comme les autres : par la victoire écrasante de Lucas, qui devine toujours tout.

-Alors… J'accuse… Mademoiselle Rose, dans la salle de bal avec le révolver ! propose Florine.

Ma mère, toujours dans la cuisine lui apprend qu'elle a perdu. Tout le monde éclate de rire face à la bouille boudeuse de ma petite sœur. C'est une de ces journées parfaites comme je les aime. Je me lève, en laissant mon frère et ma sœur s'énerver entre eux et je rejoins ma mère dans la cuisine. Elle s'arrête un instant et caresse mes cheveux un instant :

-Tu veux bien m'en parler ?

Je sais qu'il y a beaucoup de silences entre elle et moi, entre mon frère, ma sœur… Nous ne parlons jamais de tout ça. Je ne sais pas si c'est une bonne ou une mauvaise chose. Si c'est malsain, ou sain. Mais nous sommes proches. Nous nous sommes battus les uns pour les autres, pour nous protéger. Nous sommes soudés, c'est certain. Et pourtant, il y a ces non-dits qui nous éloignent. Ma sœur était jeune. Elle a de la chance. Mon frère, lui n'a que des souvenirs flous. Moi, je me souviens de tout et avec ma mère, nous savons. Nous savons les cris, les vases qui se fracassent contre les murs, les casseroles qu'on jette sur le carrelage et les insultes.

-Parler de quoi, maman ? je lui demande sérieusement.

Ses yeux se voilent, parce qu'elle a parfaitement compris ce que je voulais dire. Elle m'aime, je le sais. Elle serait prête à tout pour moi, pour Lucas et pour Florine. Si elle est encore sur cette Terre aujourd'hui, c'est grâce à nous.

-Tu crois que c'est pour ça que je ne serai jamais heureuse, maman ?

-Mais pourquoi tu dis ça, mon cœur ?

Elle m'enlace et sa main dans mes cheveux m'apaise un peu. Un tout petit peu. Mais ce n'est pas assez. Elle le devine.

-Nolanne, tu t'es battue dès ton plus jeune âge… Tu seras heureuse, je n'en doute pas un seul instant !

-Et si tu te trompais ? Et si, j'étais destinée à être tout le temps triste à cause de lui ? Si ça devait me hanter toute ma vie ? Et si je ne pouvais pas l'éviter ?

Peut-être que j'aurais dû accepter une aide psychologique. Je me rends compte que c'était une erreur et qu'aujourd'hui, je suis engluée dans mes sentiments, dans mes troubles. Il est sans doute trop tard pour me soigner, pour me réparer. Ma mère encadre mon visage de ses deux mains et me force à la regarder :

-Nolanne, tu as le droit d'être heureuse, plus que n'importe qui au monde. Et un jour, on parlera de tout ça.

Mais quand ? Un « jour », c'est quand ? Demain ? Dans une semaine ? Trois ? Quatre ? Dans un an ? Nos langues sont liées depuis si longtemps. Je me demande si nous avons vraiment besoin de parler. De savoir ce que l'une et l'autre, nous avons souffert sans rien dire. Ça nous ferait sûrement plus de mal que de bien.

-Tu crois que j'y arriverais un jour, maman ?

Son sourire, si semblable à ceux de Florine et Lucas me réchauffe un peu. Un tout petit peu, lui aussi.

-Tu es formidable Nolanne… Bien plus courageuse que moi.

Courageuse ? Je n'arrive même pas à me regarder dans la glace. Je ne supporte pas l'idée de me mettre à nue devant quelqu'un. Dès qu'on me frôle, je me sens presque agressée. Je baisse la tête, mais elle me la relève :

-Regarde tout le chemin que tu as fait ! Tu aurais pu abandonner, t'écrouler. Mais tu n'as rien lâcher. Tu réussis tes études, tu as des amis…

Je sais. J'ai toutes les raisons du monde d'être heureuse. Et je l'étais presque. Jusqu'à cette lettre. Il fallait peut-être que je boucle enfin ce chapitre de ma vie, celui de mon père, pour être tranquille une bonne fois pour toute…

Ça sent le brûlé. Le plat est en train de cramer et nous plissons le nez toutes les deux, en esquissant un sourire, un peu triste. La sonnette de la maison retentie, nous faisant sursauter. Elle s'en va son torchon à la main, alors que j'ouvre les fenêtres de la maison pour faire partir l'odeur. Lucas, juste derrière moi, fronce ses sourcils :

-C'est qui maman ?

Elle ne répond pas. Je me lève, pour aller voir, laissant ma fratrie et l'ami de Lucas dans le salon. Je traverse la grande pièce commune de la maison et me rend dans la pièce qui nous sert d'entrée. Ma mère est plantée devant la porte :

-Maman ? je demande.

Elle s'écarte. Gaël est ici. La maison de mon enfance s'écroule. Les murs sont tombés, les tuiles volent en éclat. Il n'y a plus que Gaël, dans mon champ de vision. Gaël et ses yeux en colère.

-C'est pour toi ma chérie, m'annonce ma mère en retournant aux fourneaux.

Je soupire, le cœur serré et très agité. Je ferme la porte derrière moi et remarque la vieille Twingo bleue délavé de Gaël garée dans notre jardin. Je me balance sur mes pieds, gênée. Je fais quelques pas sur le perron, nerveuse.

-Tu ne réponds pas à ton téléphone, m'accuse-t-il.

-Je l'ai éteint.

Ses yeux ciel me foudroient. Je sais ce qu'il pense. Il m'observe et s'arrête un instant sur mon bras en écharpe :

-Une petite entorse, je te rassure.

-Il était peut-être temps, me reproche-t-il en me balançant sa fureur brulante au visage.

Il m'en veut. Je le connais par cœur moi aussi. Gaël se mord toujours la joue gauche quand il est énervé ou qu'il a une idée derrière la tête…

-Je suis venu te voir à l'hôpital. Quand je suis arrivé, ils m'ont dit que tu étais déjà partie. Est-ce que tu imagines un seul instant l'état dans lequel j'étais ? Ou tu t'en moque ?

Je baisse la tête, comme une enfant prise en flagrant délit. C'était égoïste de ma part de m'en aller de Nantes sans prévenir mes amis, sans même donner de mes nouvelles. Je le sais. Je n'aurais pas dû, surtout après tout ce que Natsu a fait pour moi. Je devine sa colère. Son front est plissé et il passe sa main dans ses cheveux toutes les deux secondes.

-Je suis désolée Gaël..., je murmure.

Son visage s'adoucit un peu. Rien qu'un peu. Mais je décide de m'en contenter.

Il m'en veut. Je le connais par cœur moi aussi. Gaël se mord toujours la joue gauche quand il est énervé ou qu'il a une idée derrière la tête…

-Est-ce qu'on peut aller ailleurs ? me demande-t-il. Tu m'as toujours dit que les plages de chez toi étaient les plus belles de la Terre !

Je hoche la tête calmement. J'ouvre la porte et informe ma mère de ma sortie. Florine est juste derrière la porte et piaille. Elle veut voir Gaël. Mon frère, lui me jette un bref coup d'œil et allonge son cou pour tenter d'apercevoir mon meilleur ami. Je ferme la porte et entraine Gaël loin de mon foyer.

Puis nous marchons, Gaël et moi, loin l'un de l'autre. Un fossé s'est creusé entre nous à l'instant même où je lui ai avoué que je l'aimais. Je le sens. Il y a peine huit cents mètres à parcourir pour être à la plage. J'ai toujours aimé m'y rendre. Mais le silence pesant entre Gaël et moi, transforme les mètres en kilomètres et les secondes en éternité. Une fois arrivés sur le sable, j'enlève mes Doc Martens et les prends dans ma main. Mes orteils s'enfoncent dans le sable et je respire l'air salé de l'Atlantique. Gaël me suit sans dire quoique ce soit, et finis par s'assoir, à l'abris du vent entre deux dunes. La mer est agitée. Des rouleaux gigantesques sont visibles de là où nous sommes. Quand ils s'écrasent sur le sable, ils font un bruit assourdissant mais apaisant. L'écume forme une mousse blanche et brillante sur le rivage. Je me concentre sur cette dernière pour éviter de regarder Gaël. Ce dernier rompt finalement le silence :

-Je ne crois pas en l'amour.

Je me recroqueville, la poitrine écrasée contre mes genoux. Une vague vient de s'écraser sur mon cœur, et a tout engloutit.

-Quand je t'ai vu la première fois dans cet amphi, assise au premier rang, je me suis demandé pourquoi tu étais seule. Je me suis dit que tu devais être un peu timide. Puis je me suis approché de toi. T'étais déjà sur la défensive, comme si j'allais m'en prendre à toi. Je savais déjà, à ta manière d'agir, que tu avais vécu pas mal de choses.

Il s'esclaffe en fixant toujours la mer devant nous :

-J'avais raison. J'ai appris à te connaître, tu sais, continue-t-il d'une voix douce. J'ai appris à déchiffrer tes silences, tes rougissements, tes rires et mêmes tes froncements de sourcils. Ce n'est pas facile d'être ton ami Nolanne, tu sais ?

-Je te remercie, lui sortis-je amèrement.

-Tu ne dis jamais rien. Tu te confies peu. Une fois, je t'ai demandé ce que faisait ton père dans la vie, parce que tu n'en parlais jamais. Tu ne m'as plus adressé la parole pendant une semaine entière après ça. Moi, je t'ai toujours tout dit. T'as été la première à savoir que j'allais devenir tonton. T'as été la première à savoir que j'avais été sélectionné pour le concours d'éloquence de la faculté. T'as été la première à qui j'ai avoué que j'avais peur d'être seul. T'es la première à avoir su, pour la maladie de mon père et pour… pour tout le reste. Parce que t'es la seule à qui j'avais envie de le dire.

Il s'arrête et se relève. Il porte un sweat bleu aujourd'hui. Bleu comme l'océan atlantique. Ses cheveux blonds sont toujours en bataille, et le vent de la mer n'y arrange rien.

-Je sais que quand tu t'énerves car ta voix part dans les aigues. Tu sursautes toujours quand une porte claque. Quand tu restes chez moi le soir, tu finis toujours par t'endormir sur mon épaule et par gémir des choses que je n'ai jamais voulu comprendre tant elles m'effraient. Je sais que tu as une boîte à gris-gris dans la poche interne de ton sac à dos. Tu roules toujours des yeux quand on te dit quelque chose que tu juges déplaisant. Tu adores venir chez moi, avec juste un livre dans la main, et m'écouter jouer du piano. Tu détestes quand je vais à la BU, que je me mets à côté de toi et que je pique ton code civil ou ton code du commerce que tu viens juste d'aller chercher… Je sais pleins de choses sur toi, et pourtant, je ne sais rien de ta vie. Tu ne dis jamais rien.

Il soupire et tourne le dos à la mer pour me faire face. Je relève la tête vers lui :

-Pourquoi tu me dis tout ça ?

-Je ne crois pas en l'amour.

Je ricane méchamment. Gaël est sorti avec pas moins d'une quinzaine de filles rien qu'en un an…

-Je crois pas en l'amour, mais je crois aussi qu'une journée sans toi, ce n'est pas une bonne journée. T'es peut-être la seule personne ici, à m'écouter et à m'épauler jours et nuits. Et je crois aussi, que le coup que tu m'as fait en t'évanouissant l'autre jour, il m'a achevé.

Il se rassoit en tailleur et pose ses mains sur ses joues, comme un gamin de cinq ans.

-J'ai eu peur. Tu ne dis jamais rien, mais je sais que tu ne vas pas bien. Je sais que tu dors peu, que tu manges peu et qu'en ce moment tu t'inquiètes beaucoup. Je t'ai proposé tellement de fois de te confier, de te reposer sur moi, de me faire confiance que je ne les compte plus…

-Je ne te suis pas Gaël, je murmure.

Peut-être que je devrais lui dire. Peut-être qu'il doit savoir. C'est mon meilleur ami, après tout. Alors pourquoi je n'arrive pas à lui parler de mon enfance ? Il soupire et prend une poignée de sable qu'il fait s'écouler lentement, gain par grain sur le sol.

-Tu as dit « Je suis amoureuse de toi Gaël ».

-Je sais ce que j'ai dit.

-T'en es certaine Nolanne ? me rétorque-t-il le front plissé en lâchant tout le sable d'un coup.

-Aussi certaine que tu me répètes depuis tout à l'heure que tu ne crois pas en l'amour !

-Je crois pas en l'amour. Mais je crois que je t'aime depuis longtemps.

Je pouffe de rire. Je ricane méchamment. Je n'y comprends rien. Cette situation est ridicule. Ce qu'il dit est incohérent.

-T'es devenue une partie de moi, tu sais ? Je l'ai su très vite. Et je n'ai rien fait. Je crois même que j'étais heureux de te laisser faire.

-Je ne pige rien à ce que tu essayes de me dire, Gaël Demeusi.

-Il n'y a pas de mot qui exprime ce que je ressens pour toi, Nolanne. J'ai cherché longtemps, une expression, une notion, une définition. Mais rien. Aucun mot n'est capable de retranscrire combien tu me rends fou, combien tu comptes pour moi… J'ai pas trouvé. Alors je ne crois pas en l'amour. Pour moi, ça ne marche pas. C'est plus que ça.

Une autre vague s'écrasent dans mon cœur. Elle m'apporte un vent salé, une odeur de renouveau, de frais et de bonheur. Gaël est tout proche. Je le laisse pénétrer dans ma bulle et je sais que rien ne sera plus jamais pareil. Je crains ce qu'il va se passer. Il a posé ses mains sur mes joues sans que je ne m'en rende compte. Pourtant, je ferme enfin les yeux. Ses lèvres sont sur les miennes et les vagues arrêtent de s'écraser sur toutes les plages du monde.