Il était une fois, Jack O'Lantern

Le royaume de Dieu et le monde infernal me sont inaccessibles. Incapable de mourir, je cherche un semblant de chemin dans cette forêt horrible. Enfin, moi je ne fais rien ! Mon cadavre s'en occupe. Il est devenu mon moyen de transport. Parfois, il est obligé de souffler sur la braise au sein de laquelle je suis captif pour qu'elle éclaire un peu mieux alentour. En plus, je me retrouve dans un navet qui a connu des jours meilleurs… Eh oui : il se sert de nous comme lanterne !

Moi. Que suis-je ? Juste Jack. Oui, je suis une âme. Étrange sensation, pour tout vous dire. Le corps que j'avais lorsque j'étais vivant n'est… Eh bien, il ne s'agit que d'une machine en fin de compte. Une machine en chair et en os putrescents à présent, qui doit me porter pour l'éternité sans avoir le droit d'être enterrée. Sinon, comment arriverais-je à me déplacer, eh ? Je suis prisonnier à cause du Diable et de son contrat !

Morose, j'essaye de me repérer en étendant mes perceptions au-delà de la braise et du navet. Je ne peux pas dépasser quelques kilomètres, mais c'est mieux que rien. La brume laiteuse rend les lieux particulièrement hostiles, la forêt semble se lamenter. Pour couronner le tout, la neige entrave chacun des pas de mon « moyen de transport ». Je suis ballotté sans cesse.

Au même moment, une secousse plus violente que les autres me projette contre les parois de ma lanterne improvisée. Je comprends que la jambe de mon corps vient de glisser sur le sol gelé. Je le sens s'arrêter pendant quatre ou cinq secondes, comme s'il avait le souffle court. Enfin, façon de parler ; il ne respire plus. Je lui crie de se relever, de ne pas rester ici, mais le voilà qui s'assoit dans la neige ! Non ! Je ne veux pas ! Il faut qu'il marche !

Il se contente de me poser sur ses genoux. Craintif, j'attends. Je sais parfaitement qu'il farfouille dans les poches de son manteau élimé pour attraper un couteau et découper une tranche de navet. Il faut qu'il se nourrisse malgré son état de mort-vivant.

Si j'avais pu soupirer, je l'aurais fait. Ce légume tiendra plusieurs semaines, mais mon corps sera bientôt contraint d'en dénicher un nouveau. Encore heureux qu'il puisse le consommer, bien qu'il soit avarié ! De toute façon, il ne perçoit ni le goût ni l'odeur des aliments. Le plus important est qu'il subvienne à ses besoins pour qu'il continue à me transporter.

Mon cadavre... un squelette ambulant, qui finira avec la peau sur les os ! Voilà à quoi il se réduit déjà ; tout cela parce que le Diable m'a refusé à ses portes après que le Paradis m'a refoulé. Ivrogne, escroc, menteur, débauché... Eh oui : ces qualificatifs me poursuivront et m'empêcheront de goûter à un repos éternel !

Sous ma forme d'âme, j'aurais dû posséder beaucoup de capacités inexistantes lors de mon vivant, sauf que Satan m'a piégé. Au lieu d'errer inutilement, comme un fantôme, pourquoi ne pas rendre service à ma carcasse ? Il m'a emprisonné au sein d'une braise, qu'il lui a offerte. Pourquoi ? Eh bien, pour que j'éclaire son parcours. Mon essence est le seul « feu » qui ne brûlerait pas la lanterne qui me transporterait. Pourquoi une braise ? Il fallait bien que je sois enfermé dans quelque chose ! Le Diable n'a rien trouvé de mieux...

J'ai perdu le droit de me rendre où bon me semble. Si j'ai tout compris, je demeure toujours entier, sauf que je n'ai plus de corps charnel. Enfin, ce dernier est avec moi, mais il représente une coquille vide, un pantin animé. Ainsi, lui et moi errons entre deux mondes, rejetés par le Paradis – et l'Enfer, évidemment.

Soudain, je capte un cri. Mon cadavre se redresse avec lenteur en prenant la lanterne. Je le sais aux secousses, que j'ai appris à décrypter. Il mâchonne son bout de navet. Je localise l'écho vers sa gauche. Nous nous mettons en route. Un silence de plomb règne sur les lieux.

Le cri se répète. Par chance, la neige au sol a une emprise de plus en plus faible au fur et à mesure que nous avançons. Une brise humide en profite pour siffler autour de nous. Je me concentre de nouveau. Je peux percevoir qu'à environ deux mètres la brume s'élève davantage. Elle ressemble à des brouillons de spectres.

Je frémis et je repense à mon passé. Avant que je ne sois maréchal-ferrant, j'étais un riche propriétaire terrien, un manant. Je me demande à quelle période de ma vie j'ai commencé à sombrer dans la débauche.

La lune, qui exhibe quelques-unes de ses rondeurs malgré la présence d'énormes nuages noirs, attire mon attention. Mon corps lève la tête, mais il n'insiste pas. Il me soustrait vite à ses rayons. Sensible depuis ma « mort », je ne prends pas le risque de m'exposer à la lumière. Sinon, la folie s'emparerait de moi. Pourquoi ? Eh bien, comme je suis maudit par les deux royaumes de l'Au-delà...

Encore une secousse ; mon cadavre s'est caché derrière un fourré. D'ailleurs, il me pose à côté de lui. Le feuillage abondant masquera la lueur de la braise – enfin, la mienne ! C'est le moment de jouer à l'espion. Je tente de percer les défenses du navet, puis des végétaux.

Je réussis avec peine. Aussitôt, je me glace d'effroi. Six personnes encapuchonnées encerclent un immense dolmen couché au sol. Dessus, une femme, peut-être attachée. Ses cheveux sont repoussés en arrière. Sa chair est à vif, et elle vit ! Elle subit les gestes de ces inconnus, qui prélèvent quelque chose sur elle. Elle a cessé de hurler.

Mon corps n'ose bouger ; il halèterait s'il le pouvait, mais en tant que coquille vide... Je suis le seul à pouvoir réagir. Par le passé, je n'ai été ni bon ni honnête – tromper le Diable à plusieurs reprises pour ne pas finir en Enfer n'est pas un acte innocent ! –, mais ce carnage, qui s'étale sous les orbites bientôt vacantes de ma carcasse, ne me laisse pas indifférent.

Que cherchent-ils ? Je parviens à le découvrir : de la graisse ! Le sang ne leur suffit pas ! Je me projette plus près encore, du mieux que je peux. Sous ma forme d'âme, ma « vision » est aiguisée, mais elle s'amoindrit au fur et à mesure que je m'éloigne de la braise. Fichu sort ! Malgré mes difficultés, je remarque que les hommes sont tous vêtus d'une robe de bure. Des prêtres ! Mais comment...

Soudain, les paupières de la femme s'ouvrent. Fébriles, ses yeux roulent, puis ils se bloquent ; le blanc de leur globe oculaire demeure fixe. Son trépas se rapproche.

Les minutes s'étirent dans une atmosphère malsaine. Des soubresauts agitent la victime. Enfin, elle lâche son ultime souffle. J'aurais presque tendance à penser qu'elle l'expie comme un péché. Le dernier homme s'écarte d'elle avec une coupole pleine d'une mixture ensanglantée. N'y tenant plus, je commande à mon corps de se lever. Assez de passivité !

Au fur et à mesure de notre progression, j'appréhende mieux les six inconnus. Sur le qui-vive, ils tournent la tête vers moi. Je me demande à quoi ils songent. Peut-être croient-ils rêver ? Ils se regroupent autour de la jeune femme avec une attitude défensive. Une branche craque sous le pied de mon cadavre ; ils retiennent leur respiration. Je leur apparais alors.

Comment les prêtres le voient-ils ? Sans doute vêtu de guenilles, le faciès noirâtre, avec de rares cheveux aile de corbeau ondulés. Quant à moi, j'étends de nouveau mes perceptions au-delà du navet afin de les « dévisager ». Un masque blanc, doté de deux orifices ronds pour les yeux et une ligne en zigzag pour la bouche, recouvre leur visage. En revanche, celui de leur chef est aussi sombre que l'encre.

Une fois arrivé à leur hauteur, je m'immobilise ; les lèvres de ma carcasse demeurent closes, mais ma voix d'outre-tombe ordonne :

— Laissez-moi passer.

— Quelle tête affreuse ! Tu ne devrais pas être ici, surtout sans témoins, ricane l'un d'eux malgré sa peur.

Imperturbable, je leur réponds :

— Vous serez maudits si vous touchez à mon corps.

Ils échangent un regard avant qu'un autre me rétorque :

— Maudit ? Peuh ! Nous avons besoin d'un peu de graisse humaine pour nos bougies et pour l'esprit que nous vénérons. Il guidera nos pas et nos maléfices.

Ils ne me craignent plus. S'imaginent-ils qu'ils sont protégés par leur magie ? Je lâche tout de même d'un ton laconique :

— Vous le regretterez.

— Assez, gronde leur chef.

Il claque des doigts et ajoute :

— Tu l'auras voulu !

Les voilà qui se ruent sur moi ; enfin, sur mon cadavre. Ils le dépossèdent de la lanterne où je suis sans qu'il leur oppose la moindre résistance. Aux secousses, je sais qu'ils me posent à côté du dolmen où gît leur victime. Je crois qu'ils se sont débarrassés d'elle juste avant.

Je ne bronche pas. Une terreur sourde se saisit de moi au fur et à mesure des secondes. Soudain, mes perceptions m'alarment. Quoi ? Que... que font-ils avaler à mon corps ? Maintenant, je comprends comment la femme a survécu à la torture. Un mélange de drogues ! Ce n'est pas étonnant aussi qu'elle ne puisse plus crier ! La mixture doit au moins contenir de l'absinthe, du cyanure et de la morphine.

La lune se dérobe derrière une purée de nuages grisâtres. Vu que je suis proche de ma carcasse, j'assiste sans mal à ce qui s'ensuit. Les scélérats le plaquent contre le dolmen puis, armés de couteaux tranchants dont l'éclat luit à peine, ils accomplissent leur forfait.

Je ne réagis pas. Je ne désire qu'une seule chose : que mon cadavre soit en état de me transporter.

Enfin, ils ont fini ; ils sont partis. Ils l'ont laissé sur la pierre et ne l'ont pas enterré. Cela m'arrange. En revanche, ils n'ont pas dû prélever grand-chose ! Avec prudence, je m'enquiers de son état. Il est immobile et souillé. Le peu de sang qui croupit en lui suinte de partout, mais étant donné qu'il s'agit d'une coquille vide, il ne peut rien ressentir.

Il se rassoit tant bien que mal, glisse de la pierre, rampe jusqu'à moi et me saisis. Nous nous décidons à talonner ces hommes.

L'aube déploie déjà ses jupons sales lorsque nous les voyons s'arrêter devant une ferme en ruines. Ils la contournent pour se faufiler dans un champ enseveli par la neige ; elle atteint mes genoux. Avec retard, je découvre l'existence d'un potager. De lourdes tentures forment un abri et dissimulent l'ensemble avec soin.

Mon corps patiente le temps que les six prêtres s'engouffrent à l'intérieur, puis il se couche dans le manteau immaculé. Son abondance nous camouflera. Un espace suffisamment ample entre deux étoffes m'autorise à assister à ce qui suit.

L'endroit est rempli de navets, de potirons, de citrouilles et de salades. En son centre, une grande table longiligne. De la cire y est collée. Je discerne des fioles, des bols et divers ustensiles, sans oublier un appareil que je trouve compliqué et innommable. Il me paraît sorti tout droit de l'enfer ! Il a l'air d'attendre qu'une main daigne le mettre en route. Pour en faire une description sommaire, un socle soutient une sorte de boyau large où plusieurs tuyaux se greffent, puis s'enterrent sous la table. Un poulpe mécanique avec des membres flasques, voilà à quoi il me fait penser.

Un prêtre « l'allume » sans autre forme de procès en tournant une manivelle sur un côté. Elle crache des flammes bleues et orangées. Un deuxième manant s'empare d'un récipient bizarre qui recueille la bouillie humaine. Elle est convertie en une pâte épaisse. Pour moi, cela échappe à toute logique ; je n'y entends rien en alchimie et en alambics ! Je soupçonne ces hommes de faire commerce avec la magie noire.

Déformée par les facéties du temps, une heure s'étire et se déchire. Le ciel s'éclaircit encore. Je continue d'observer.

Alors que leur chef se saisit d'une fiole remplie de la mixture qu'ils ont trafiquée, cette dernière s'agite même si le feu ne la chauffe plus. Des bulles s'en évadent et frôlent ses vêtements, sans pour autant s'y déposer. Des hurlements de bête jaillissent de sa gorge. Il semble brûler de l'intérieur.

Il lâche le récipient ; son contenu se répand sur une citrouille de taille moyenne. Je le vois se ruer sur ses compagnons en appelant à l'aide. Sa robe de bure et sa peau noircissent au rythme de ses râles. Le Diable ne m'a pas menti : la chair de mon corps et tout ce qui lui appartient sont maudits, et quiconque les profanait en payait les conséquences !

Affolé, un autre homme, plonge sa main dans les flammes, encore maintenues par la machine dantesque. Il s'embrase comme une chandelle. Voilà que le feu s'attaque à la table, il va bientôt gagner du terrain ! Il faut que je... enfin, que mon cadavre s'éloigne ! Je ne tiens pas à ce qu'il finisse carbonisé sur place et me laisse immobilisé ici !

J'entends les cris des prêtres qui meurent peu à peu à travers les secousses de la lanterne, mais pas davantage. Aucun d'eux n'a pu s'échapper de l'abri, où de la fumée commence à sortir. Ah, le soleil ; il s'empourpre dans le ciel dénué d'azur. Vite, il faut que nous nous cachions. Il faut que l'on s'en aille. Il faut que...

Je le pousse vers les six manants calcinés. Une fournaise déchaînée le reçoit. La table, le potager… tout flambe. Les tentures s'embrasent, elles aussi.

Il faut que nous nous dépêchions. Cependant, quelque chose nous force à rester. Mon corps a besoin d'elle ; sans elle, une part de lui manque. Elle ?

Une flammèche lèche son pied. Il le retire à temps. Une idée m'obsède : protéger sa tête. Étrangement, les prêtres n'y ont pas touché lors du dépècement. Il devrait me prendre dans sa bouche. Ainsi, je serais en sécurité. Ce navet devient bien trop encombrant !

Je le vois s'exécuter. Il me bloque avec sa langue, puis il fauche la citrouille sur laquelle avait coulé la mixture. Il la vide, s'aide du masque encore intact du chef des scélérats pour creuser les principaux orifices, et y insère son crâne.

Désormais, malgré l'incendie, nous sommes saufs. Nous avons retrouvé ce que nous recherchions – voilà que je me mets à parler comme un dément !

Il faut partir ; l'édifice menace de s'effondrer sous la chaleur cuisante du brasier. Mon cadavre s'enfuit avec peine, mais il réussit. Moi, je n'ai plus besoin de m'étendre au-delà de la braise. Je peux « voir » comme lorsque nous ne formions qu'un dans une autre vie.

À chaque pas, il trébuche et oscille sur ses jambes lacérées. Ses deux mains soutiennent sa tête, lourde et déséquilibrée par le poids du légume. Avec surprise, je me rends compte qu'il est capable de souffrir… c'est mon feu intérieur, mon essence qui lui brûle la langue !

Un sous-bois nous accueille jusqu'à la brunante. Pendant ce temps, nous attendons au sein d'un tronc d'arbre massif couché en travers d'un ruisseau. L'écorce du végétal exhale un parfum âcre qui piquerait les narines de n'importe quel être vivant. Enfin, l'heure est venue. Il s'extirpe de sa cachette avec maladresse. La nuit, rassurante et souveraine, ne tardera pas.

Maintenant, il est temps d'enlever notre maigre protection. Il pose ses paumes de chaque côté du cou pour se débarrasser de son « armure », mais… Insensé ! Il a beau tâter afin de sentir les bords de ce stupide légume, il a beau le pousser vers le haut... Han, han ! Rien à faire ! Je réalise. Mon corps... il… il…

Il palpe la surface, ronde et bosselée. Désormais, une citrouille lui servira de tête. Maudite courge ! Pourquoi... Pourquoi ?

Un nouvel éclat de lucidité m'ébranle : ce que je cherchais désespérément dans l'antre des alchimistes, oui... Il s'agit de la graisse que les prêtres ont arrachée à ma chair ! Elle s'est mélangée à la citrouille, et alors... et alors... À jamais, la braise torturera – enfin, [i]je[/i] torturerai – la langue de ma carcasse pour l'éternité. Quelle cruauté !

Nous nous tassons sur nous-mêmes. De nouveau, nous ne formons plus qu'un. Un rire démentiel nous secoue. Ses échos se propagent dans la nuit, aussi lugubre que la précédente.

Le Paradis et l'Enfer me rejettent. Je fuis toute lumière créée à partir de l'un et possède la clarté de l'autre en moi, piégé à l'intérieur de ce tison démoniaque. Mon corps et la citrouille se parent des couleurs infernales ! Réduit à un tel fragment d'existence, en plus d'assister à des crimes atroces tant sur des innocents que sur ma propre personne, je devrai chercher mon chemin sans connaître le repos. Personne n'a subi un sort plus grotesque que le mien, je crois.

Je penche la tête en arrière ; la lune moqueuse dévoile ses rondeurs obscènes, prête à mettre bas... un monstre ? Une abomination à son image ? Aucune importance. En fait, la citrouille a définitivement remplacé le navet1.

Mon visage grimace sous l'astre nocturne. Alors, en hommage à cette femme scarifiée et sacrifiée sous mes yeux pourrissants, je commence à chanter.

1Ndla : d'après une anecdote « amusante », des prêtres celtes se servaient de navets pour la confection de lanternes afin d'éclairer leur chemin ; à l'intérieur de ces légumes, ils y plaçaient des bougies, faites avec de la graisse humaine provenant de sacrifices. Pour ces hommes, ces navets représentaient l'esprit qui exaucerait leurs malédictions.