La Ville du vingt-et-unième siècle

À son réveil, elle trouva que l'air semblait trop sec pour ses poumons habitués à une atmosphère plus humide. Elle toussa, renifla, puis se redressa sur ses pattes postérieures tandis qu'elle étendait les deux autres pour mieux déployer ses ailes. Ses yeux d'un rouge profond étudièrent avec perplexité l'immense salle poussiéreuse, dont les fenêtres colorées représentaient des humains. Des rangées de bois horizontales s'étalaient devant elle, qui gisait sur…

Un autel.

La Vouivre poussa un sifflement stupéfait. Comment avait-elle atterri là ? En s'agitant, elle renversa les bougies disposées autour d'elle. Elle porta une de ses griffes jusqu'à son front et rugit d'épouvante.

Son escarboucle avait disparu.

Horrifiée qu'on ait osé voler son précieux trésor, la créature lâcha un hurlement strident, si puissant qu'il suffit à faire trembler les vitraux. Elle s'accorda cinq secondes pour se maîtriser et pour réfléchir à sa situation épineuse. Il fallait qu'elle se tire d'ici et recherche son magnifique joyau. Peu importe les risques qu'elle encourrait !

Elle descendit de l'autel sans tarder plutôt que de tracer tout droit jusqu'à la sortie, elle louvoya entre les rangées. Sa vision, qui n'était guère satisfaisante à cause d'une ancienne blessure, ne l'aidait pas. Son sens de l'orientation souffrait aussi d'une légère défaillance…

Panique totale.

La Vouivre s'arrêta et serra ses petites griffes contre son ventre. S'apaiser, coûte que coûte. Ne pas céder à ses impulsions. Elle n'arriverait à rien sinon. Une fois qu'elle fut suffisamment apte à réagir avec sang-froid, elle avança jusqu'à la grande porte. De ses pattes avant, elle la cogna pour l'ouvrir un flot de lumière jaunâtre pénétra dans ce lieu que les humains avaient sans doute établi pour une quelconque divinité stupide. La créature n'avait jamais compris une telle pratique.

Elle plissa les yeux et dévala les marches pour se retrouver sur une sorte de rebord gris et dur. Il n'était ni en bois ni en pierre. Une curieuse matière que voilà, qui ne provenait pas de la nature. Elle en était certaine.

Lorsqu'elle avisa les innombrables roches qui formaient une multitude d'habitats, puis les choses roulantes qui empruntaient l'espèce de dédale qui s'offrait devant elle, la Vouivre eut un mouvement de recul. Les bipèdes qui déambulaient aussi, d'ailleurs. Quant à ceux qui étaient à bord de drôles de carrosses ou qui chevauchaient des chevaux de métal bruyants et étranges, ils s'étaient arrêtés net en la voyant.

Ils hurlèrent en même temps qu'elle poussa un nouveau sifflement de désespoir. Que s'était-il passé entre l'instant où elle s'était endormie au fond de son puits, à veiller sur son précieux trésor, et celui où elle s'était réveillée dans un temple bizarre construit par les humains ? Et son joyau de feu, parlons-en ! Où pouvait-il se cacher ?

Affolée, elle prit le parti de chercher la première échappatoire possible, en dépit de la horde de bipèdes habillés en bleu surgissant de nulle part. Leurs carrosses étaient plus laids que ceux des autres ! D'un battement d'ailes, la Vouivre les tint en respect, puis réussit à se déporter sur la gauche.

Elle aperçut un trou parfaitement rond encastré dans le sol qui râpait la peau tendre de son ventre. La Providence pointait-elle le bout de son nez ? Elle renifla. Une croyance appartenant aux humains encore. Sans hésiter, elle y effectua un plongeon. Elle entendit des déflagrations, puis sentit comme des cailloux rebondir sur ses écailles. Elle ignorait qu'elle venait de goûter aux armes à feu. Quelle chance de posséder une carapace naturelle fort solide !

Au moment où la créature se vautra dans l'eau saumâtre, elle se recroquevilla de dégoût. Pouah ! Quelle odeur, quelle horreur ! Les humains étaient vraiment des êtres… crados ! Ce mot peu conventionnel fut le seul qui lui paraissait approprié. Elle manqua de vomir devant tant d'immondices ! Avec un grognement écœuré, elle se résigna à suivre le cours de la rivière abominable, digne de l'Enfer tant craint et décrit par les bipèdes eux-mêmes.

Combien de temps sinua-t-elle dans ce labyrinthe fétide, regorgeant de rats malades ? Elle ne pouvait même pas se faire les dents dessus ! Son estomac grondait de famine malgré ses haut-le-cœur. Avec un petit reniflement – uuuuurg, quelle puanteur ! –, la Vouivre sentit un courant d'air à peine plus frais qui provenait d'un niveau supérieur. Avec un peu de logique, elle allait sortir de ce cloaque infect, de ce trou… à humains. Décidément, ils n'étaient bons qu'à être mangés, et encore ! Parfois, leur chair était répugnante. Quant à leur caractère, n'en parlons pas !

La créature se glissa dans une ouverture aussi ronde que l'autre par où elle était entrée. Elle faillit se cogner à plusieurs reprises. Des espèces de barreaux l'empêchaient de s'accrocher correctement à tout un pan d'une paroi ! Avec force sifflements et grondements, elle parvint quand même à se hisser jusqu'à l'extérieur.

Aussitôt, elle replia son corps jusqu'à ce que sa tête ne dépasse plus du trou. Elle avait entraperçu quelque chose qui lui causait un sentiment d'effroi inextinguible. Quelle catastrophe ! Quelle apocalypse ! Les pupilles de la Vouivre se dilatèrent tandis qu'elle s'efforçait de se calmer. Un mage bipède avait dû lui jouer un très vilain tour ! Ou alors, elle était prisonnière d'un cauchemar.

Ces tunnels infestés d'excréments et autres joyeusetés l'avaient conduite dans un domaine qui entourait une maison d'humains.

Au même instant, une vibration émana de son front nu. Elle tressaillit et, avec attention, chercha à savoir pourquoi. La réponse lui vint tel un coup de poing. Son précieux trésor… Il était là. Tout proche d'elle. Un hoquet de dépit sortit de sa gueule lorsqu'elle comprit que son escarboucle se trouvait sans aucun doute dans l'habitation. La malchance continuait de l'assaillir sans pitié.

La Vouivre leva ses yeux abîmés vers le ciel la luminosité était mauvaise. La nuit était tombée. Parfait. Elle se dirigerait bien mieux dans l'obscurité que sous un éclat aveuglant.

Des haies formées par des arbustes encadraient le jardin dans lequel elle se cachait. Les fenêtres de la maison laissaient passer quelques flots d'une lueur étrange, qui ne provenait pas de bougies. Dans quelle époque avait-elle donc atterri ? Les humains paraissaient plus… puissants. Eux et leurs inventions, tsss !

Elle attendrait que les drôles de lumières soient éteintes. Ensuite, elle tenterait d'entrer pour récupérer son sublime joyau. Au passage, elle dévorerait tout bipède qui se mettrait en travers de son chemin ! Tant pis pour les dégâts collatéraux !

Ses ailes repliées sur son corps écailleux frémirent d'excitation. Ses muscles malmenés par la position qu'elle leur imposait la faisaient souffrir, mais elle n'en avait cure. Elle ne bougerait pas d'un centimètre, le temps que tout danger soit écarté.

Mère de patience, la créature n'avait jamais commis aucune erreur, sauf la fois où elle s'était pris un méchant coup dans les yeux. Tout ça à cause d'un noble qu'elle avait essayé de séduire en empruntant la forme d'une femme fatale ! Elle désirait juste s'amuser un peu… La ruse n'avait pas marché, hélas. Il avait été plus intéressé par son joyau rougeoyant que par ses appâts féminins. Maudit soit-il !

Depuis ce jour, il lui était impossible d'opérer la moindre transformation. Il l'avait bien mutilée. Fils de chien ! Ah là là, voilà qu'elle devenait aussi vulgaire que les humains. Quel déshonneur !

Un manteau épais de nuages masquait la Lune et les étoiles lorsque la Vouivre estima qu'elle pouvait enfin sortir. Son corps glacial malgré le feu qu'elle hébergeait au sein de ses poumons se déploya dans les herbes hautes. Le jardin n'était pas bien entretenu, ce qui l'arrangeait au demeurant. Elle se confondait avec la végétation dont elle possédait les principales nuances.

Le premier qui s'enhardirait à la traiter de caméléon, toutefois, risquait de finir dans son estomac.

Elle contourna un massif épineux pour arriver sous une fenêtre ouverte, au rez-de-chaussée. Fort bien. Elle n'aurait pas à escalader le mur et perdre quelques écailles au passage. Si elle avait pu sourire, la créature l'aurait fait volontiers. Elle se hissa sur le rebord, puis se laissa glisser avec grâce sur le parquet de la salle où elle avait atterri.

Le silence était à couper au couteau.

Quand elle se redressa après avoir vérifié que ses ailes ne se déployaient pas n'importe comment et qu'elles restaient bien sagement repliées le long de son corps musculeux, elle utilisa ses sens pour se repérer – même la vue.

Il s'agissait de la pièce où les humains se lavaient. Elle ne reconnut pas du tout bon nombre d'objets, mais elle en aperçut d'autres, familiers…

— Pouah ! Tu schlingues, ma parole !

La Vouivre sursauta au son de cette voix et se plaqua contre un mur. Le meuble à côté d'elle faillit tomber. Face à elle, les poings sur les hanches, un vieil homme de quatre-vingts ans au moins brandit un doigt accusateur vers elle.

— Non seulement t'es en retard, mais en plus tu pues comme un rat mort ! Tu peux me dire où t'étais passée, hein ?

Elle le fixa avec une expression interloquée – s'il était possible de lui attribuer une émotion humaine. Aussitôt, la rage s'empara d'elle. Comment un tel rebut osait-il s'adresser à elle aussi grossièrement ? Elle était dans un état déplorable par sa faute !

— Dans la baignoire, dépêche-toi ! Allez !

Pour toute réponse, elle bondit sur lui dans l'intention de le saigner à blanc.

Elle n'avait pas vu la fine corde qu'il tenait à la main.

En moins de deux, il la déploya dans les airs avec un sifflement, avant de saucissonner la créature avec.

— Bah, puisque tu n'veux pas coopérer…

Le vieillard ahana et, de toutes ses forces, parvint à la tirer jusqu'à lui. Elle se débattait comme une furie, mais la fichue ficelle se frottait sur ses écailles et la peau tendre de son ventre. D'une voix joyeuse, son bourreau lui lança :

— Et hop, un bon p'tit bain ! Ça va te faire le plus grand bien.

Il actionna une sorte de pichet situé à l'extrémité d'un gros bac taillé dans une pierre bizarre. Une eau claire et bouillonnante jaillit d'un tuyau très court et recourbé la pauvre Vouivre cria de mécontentement. Trop chaud ! Elle se tortilla sous les yeux amusés de l'humain. Oh, elle brûlait d'envie de l'écharper.

— Quel sale caractère. Dire que j'comptais te rendre ton sublime joyau, mais je n'sais pas si j'vais pouvoir. T'as vu ton comportement ?

La créature le toisa avec fureur. C'était lui le voleur, non ? Maudit vieillard… Un grognement de frustration commença à sourdre de sa poitrine.

— Sois pas mauvaise joueuse. Quand t'as avalé mon ancêtre, t'aurais dû être plus prudente. Sa magie t'a transportée jusqu'à mon époque. Bon, heureusement, il avait déjà enfanté, sinon je n'serais pas ici pour t'accueillir.

Que lui chantait-il, là ? Cette blague de mauvais goût se poursuivait jusqu'aux limites de la décence. La Vouivre en conçut une colère terrible. Hélas, ligotée comme elle était, à la merci de l'humain plaisantin aux allures de troll et d'une eau qui se colorait petit à petit de brun, comment lutter ?

— T'as vraiment besoin d'un sacré coup de karcher ! On croirait que tu t'es vautrée dans les égouts de la ville !

Si la créature avait pu parler, elle lui aurait rétorqué que justement, elle s'y était résolue, à cause de…

— Pas la peine de m'regarder avec ces yeux-là. Ça n'prend pas.

Le vieil homme frotta son corps sans aucun égard avec une brosse aux poils drus après avoir versé un liquide transparent et sirupeux dessus. Il sentait la menthe.

— Faut que j'vide la baignoire et la remplisse à nouveau. Raaaah, t'es dans un état…

Il s'exécuta en ôtant un bouchon au fond du bac, puis il le replaça pour remettre de l'eau bouillante. De la buée envahissait la fenêtre. Résignée, la Vouivre se laissait laver tout en ourdissant les plus sombres et sordides projets envers le bipède qui ne sentait pas meilleur qu'elle. Sa chair serait immangeable… Tant pis ! Elle lui trancherait la tête en guise de trophée avant de rentrer chez elle, avec son escarboucle.

Le vieillard changea trois fois de suite l'eau du bain avant d'estimer que la créature était enfin assez propre. Il s'esclaffa :

— Un lézard qui sent la menthe, on aura tout vu ! Bah, c'est toujours mieux que de cocotter la merde, eh !

Elle le foudroya du regard. Elle était une Vouivre, que diable ! Oh, encore une expression humaine… Elle poussa une sorte de feulement d'avertissement.

— Ta panoplie d'sons et de bruitages est très variée, mais t'fatigue pas, va. J'ai compris.

Il jeta sur elle une grande serviette, puis entreprit la dure tâche de la sécher sur toutes ses coutures même si elle était attachée et que l'eau se faufilait entre quelques plis disgracieux. Elle essaya de le mordre et de cracher du feu. En vain. Elle en était incapable depuis qu'elle avait failli se noyer, il y a fort, fort longtemps.

— Bon ! Maintenant, j'vais te détacher, et tu vas venir sans réveiller ma p'tite fille. J'veux pas qu'tu la traumatises.

La Vouivre lui accorda un regard dédaigneux. Pour quelle raison devait-elle obtempérer face à ce débris de bipède ? Ah, oui : son précieux trésor… Eh bien, elle se soumettrait. Elle récupérerait son joyau, puis se sauverait. Pour aller où ? Elle y réfléchirait à un moment opportun. Une chose à la fois, sinon elle n'y arriverait pas.

Il la délivra, puis il sortit de la salle de bain. Il lui fit signe de le suivre. Quelle situation surréaliste ! Pataude, la créature réussit à se traîner hors de la baignoire glissante où elle ne pouvait même pas planter ses griffes pour se stabiliser, puis elle ondula jusqu'à lui. Pour une Vouivre, elle savait qu'elle était petite. Toutefois, elle était plus difficilement repérable.

Elle renifla l'odeur du bois, de la pierre, mais il y avait aussi d'autres matières inconnues qui ne lui inspiraient pas confiance. Les humains avaient beaucoup progressé en alchimie.

Ils n'eurent pas à monter d'escaliers – sinon, elle aurait grogné, ses pattes étaient souffrantes ! – Par contre, quand elle entra dans la nouvelle pièce qui devait être une chambre, elle se figea.

Son précieux trésor. Il était là, scintillant. Il l'appelait.

Aussitôt son humeur s'en ressentit elle se montra bien plus docile et fixa le vieil homme avec calme. Il esquissa un sourire en coin. Ses cheveux blancs et courts étaient bien coiffés, son visage pas trop fripé, ses iris d'un bleu encore vif. Finalement, il n'était pas rabougri au point d'être enfoui six pieds sous terre.

— Ah, j'voulais t'avouer quelque chose.

La Vouivre tourna son regard rougeoyant vers lui, attentive. Il se racla la gorge avant de grommeler :

— Beeeeen… Ton joyau, j'l'ai pas volé. J'l'ai trouvé dans mon puits. Je n'sais pas pourquoi il était là, mais voilà.

Si elle pouvait écarquiller les yeux, alors elle l'aurait fait malheureusement, les muscles de ses derniers ne lui obéissaient plus très bien.

— Tu t'rappelles pas la façon dont tu l'as égarée ?

La créature continua de fixer son trésor, puis se décida à le saisir pour en parer de nouveau son front avec béatitude. Aaaaah… Quant à la question de l'humain, elle y réfléchissait. Était-il possible qu'elle se soit endormie dans son puits en n'ayant déjà plus son bijou ? Non. Sinon, ils ne seraient pas réunis en ce moment. Le vieillard sembla parvenir à la même conclusion, parce qu'il se gratta la nuque et renchérit :

— Ou peut-être que ça s'est passé dans ton sommeil. Hmmm…

Soudain, il s'exclama :

— Eh, mais je n'vois qu'une explication : t'es somnambule ! T'as dû pas mal bouger après avoir été transportée dans mon époque, et t'as semé ton escarboucle ! Va falloir que j'condamne mon puits si je n'veux pas d'autres trucs…

La Vouivre renifla d'indignation : elle, somnambule ? Ridicule ! Pourtant, combien de fois lui était-il arrivé de se retrouver à un endroit différent – sans parler du dernier réveil, merci bien ! – et d'être déboussolée ? De plus, comment allait-elle revenir chez elle, eh ? Si le sort de cette pourriture de mage l'avait transférée ici…

Si elle le pouvait, elle lui ferait subir un trépas éternel. Manque de chance, elle l'avait déjà dévoré. C'était d'ailleurs la cause de ses problèmes actuels !

Le vieil homme la relança tout en lui jetant un coup d'œil torve :

— Tu risques d'avoir des ennuis si tu restes. J'te conseille fortement de dégoter un exorciste pour qu'il t'aide.

Un exorciste ? Oh, enfin un mot connu ! Par contre, pourquoi l'exhortait-il à aller en voir un ? Ils ne renvoyaient pas les créatures dans leur ère. Ils chassaient les Sorcières, à moins qu'elle ne mélange tout. Les humains étaient si compliqués – et stupides parfois !

— Faudrait que t'ailles à la cathédrale de la ville. T'sais, là où y en a qui prient Dieu…

Il lui fallait regagner ce temple horrible ? Un frisson d'effroi secoua son corps et ses écailles. Le vieillard croisa les bras et la fixa avec un air goguenard.

— Entre nous, t'as pas le choix, ma belle.

Elle siffla il n'avait aucun droit de l'appeler ainsi ! Elle ne comprenait toujours pas qu'il ne hurle pas de terreur devant elle. Ah, si : il était tout puissant parce qu'il sentait à quel point elle était désappointée, perdue dans un monde qui n'était pas le sien. En plus, il avait détenu son sublimissime joyau !

Il ne se démonta pas, car il rétorqua avec un haussement d'épaules :

— Tu f'ras le chemin toute seule, mais évite de te r'fourrer dans les égouts.

Comment devait-elle s'y prendre, alors ? Elle n'allait pas déambuler dans la ville sous peine de finir embrochée ou empaillée !

— T'sais, il fait nuit, si tu voles à une altitude pas trop haute, tu t'feras pas avoir par les avions.

Des avions ? De quoi s'agissait-il encore ? Le vieillard lui sourit.

— Allez ! La cathédrale, tu la verras mieux d'en haut.

Et ensuite ? La créature se faufilerait de nouveau en son sein et attendrait qu'un exorciste vienne… Très bien.

Elle s'exécuta. Son voyage se déroula sans accroc. Elle croisa juste un oiseau en cours de route – une hirondelle ? –, mais il se contenta de piailler et dévia de sa trajectoire. Dommage, il paraissait savoureux et juteux à souhait. Le ventre de la Vouivre se tordit de faim. Il lui faudrait se nourrir dès qu'elle serait rentrée chez elle.

Elle réussit à atterrir doucement devant l'entrée du temple bizarre. Il n'y avait personne dehors. Alors qu'elle allait poser sa patte griffue sur la porte, elle fut saisie par un drôle de vertige qui lui retourna l'estomac. Allons donc, que se passait-il encore ? Elle grogna, faillit rugir, mais se retint. Elle se ramassa sur elle-même. Son escarboucle rougeoya.

La Vouivre n'eut que le temps de siffler avant que le paysage autour d'elle se contracte dans tous les sens. Ses paupières se fermèrent. Elle refusait de tomber malade face à cette vision !

Tandis qu'elle attendait que le phénomène s'arrête, elle réfléchissait. Pourquoi son précieux trésor s'était-il illuminé ? Avait-il tout provoqué ? Un éclair de lucidité jaillit au sein de son esprit et la frappa de stupeur. Bien sûr ! Son pouvoir s'éveillait ! Il ne s'agissait que de cela !

La transportait-il encore ailleurs ? Dans sa forêt chérie ? Ah, si seulement ! La Vouivre caressa cet espoir insensé.

Après de longues minutes, elle rouvrit les yeux.

Du blanc aveuglant la cernait de toutes parts. Elle grogna et leva une patte devant son regard. En examinant du mieux qu'elle le pouvait son environnement, elle aperçut un immense ovale sombre au loin. Elle s'en approcha en pensant qu'il s'agissait d'une sortie.

Elle se cogna contre une surface froide et invisible. Interloquée, elle posa ses griffes dessus. Elle s'étrangla de stupéfaction en se rendant compte qu'elle voyait la voûte céleste et que la nuit était tombée puisque des étoiles la parsemaient. Quoi, elle était de nouveau enfermée dans une construction humaine ?

Elle baissa la tête. Elle ne distingua que le vide béant au-delà de la fenêtre devant laquelle elle se trouvait. Ou plutôt, les ténèbres. Non. Le ciel paraissait entourer la chose où elle était prisonnière.

La créature tressaillit quand elle entendit un chuintement derrière elle. Lorsqu'elle pivota, elle avisa un curieux être à la peau grise plus petit qu'elle, avec un crâne disproportionné par rapport à son corps maigre et sans forme. Ses grands yeux noirs en amande la dévisagèrent. Il lui parla, mais la Vouivre ne comprit pas un traître mot.

Elle s'était encore fourrée dans un sacré pétrin.