À l'École de Madame Nicole

Un silence de mort s'abattit dans la pièce. La Vouivre n'effectuait aucun geste brusque. Sa terreur des enfants et la situation délicate dans laquelle elle se trouvait la paralysaient sur place. Puis un pleur aigu jaillit comme une flèche et brisa ce fragile équilibre.

— Maîcreeeeeeeeeeeeeesse !

La Vouivre en profita pour hurler de concert, les yeux roulant dans ses orbites. Elle faillit trébucher à cause de l'armoire derrière elle et provoqua d'autres émois. Maudits semi-bipèdes brailleurs ! Finalement, les êtres gris étaient moins mauvais ! Elle voulut leur gronder de cesser leurs atermoiements, mais au même moment, la porte s'ouvrit en grand. Dans un carré de lumière qui écorcha les rétines de la créature, une silhouette humaine s'y découpait. Elle ne put recouvrer sa vue que lorsque l'entrebâillement ne fut réduit qu'à une mince fente laissant passer un éclat supportable.

La nouvelle venue portait un pull en laine rouge et une jupe longue blanche. Ses cheveux blonds encadraient un visage doux et parfait – un visage de princesse. La Vouivre interrompit ses sifflements stridents et analysa l'aura de cette femme, puissante et colorée. Elle ne distingua qu'au dernier moment la baguette brandie sur elle.

Non, sur son escarboucle !

— Les enfants, tout va bien. Elle ne fera rien.

— Mais maîtreze, z'est un dragon !

— Il sent la menthe en plus, c'est bizarre !

La Vouivre, malgré les circonstances, feula de colère. Non, non, et non ! Elle n'était pas un dragon !

Soudain, le bout de la baguette s'illumina de blanc ; aussitôt, son front la brûla. Son joyau ! Cette femme était une sorcière et le contrôlait !

— Voilà, comme ça tu ne pourras pas t'enfuir.

À son poignet tintaient des bracelets d'or. La Vouivre se rendit compte que si elle cherchait à effectuer le moindre mouvement, la maîtresse-sorcière la punirait en ordonnant à son escarboucle de lui causer de la douleur. Elle en avait l'intime conviction.

Cette fois, elle ne s'en sortirait pas.

— Le dragon me fait peur…, geignit un petit garçon roux.

Une fillette lui coupa la parole :

— Pourquoi elle sent la menthe ?

— Parce qu'elle a peut-être pris un bain, rétorqua madame Nicole le plus naturellement du monde.

— Séraphin, c'est une vouivre. Je suis là pour l'empêcher de vous attraper.

— C'est vrai ? murmura une enfant brune d'une voix étouffée.

— Oui, Laura. Elle pourra même venir en classe avec nous !

La maîtresse sorcière s'était exclamée d'un ton joyeux.

— Maîtresse Nicole, c'est chouette ! s'extasia une petite fille noire du nom de Fatou.

La Vouivre se pétrifia d'épouvante. Accompagner ces mioches dans une salle sous le pouvoir de cette maudite mégère aux airs de pimbêche ? Hors de question ! Elle voulut protester, mais madame Nicole pointa sur elle sa baguette aussi sombre que l'onyx – elle n'avait pas bien vu sa teinte tout à l'heure. Peuh, des sorcières sans artefacts ne valaient guère mieux que des guerriers sans armure. Elle la dévorerait quand elle réussirait à la débarrasser de ses gadgets. Quant aux semi-bipèdes, ils avaient de la chance qu'elle en ait une peur bleue…

— Bon ! déclara-t-elle en tapant dans ses mains. L'heure de la sieste est finie ! On se lève, on refait son lit et on remet ses chaussons en silence, s'il vous plaît. Ensuite, vous vous rangez l'un derrière l'autre.

Les mioches obéirent, tout en murmurant et en regardant en coin la Vouivre qui ne bougeait toujours pas. Les yeux verts de madame Nicole la défiaient, moqueurs. Ah ! Lorsqu'elle aurait attrapé sa baguette, sa geôlière ferait moins la fière, surtout quand elle hurlerait sous ses griffes acérées ! La créature se consola avec cette vision délectable.

Lorsque tous les demi-bipèdes furent dans le couloir, la maîtresse-sorcière tendit de nouveau la baguette vers sa proie et, d'une voix mielleuse, susurra :

— Maintenant, tu vas venir avec nous. Personne ne te tirera de là, encore moins ton superbe joyau que je veux pour ma collection.

La Vouivre lâcha un grognement outré. Ah non ! Cette pimbêche à talons hauts – comment pouvait-on être maîtresse d'école avec de pareilles chaussures ?! – ne toucherait pas à son bijou même si, en ce moment, il lui provoquait tant de misères ! Enfin, pour l'instant, elle était obligée d'obéir aux ordres…

La queue battant le sol, les oreilles aplaties, les ailes plaquées sur son dos et le regard rougeoyant mauvais, elle marcha à la suite de madame Nicole, derrière les semi-bipèdes qui continuaient à lui jeter des œillades à la volée. Un frisson de terreur sinua le long de ses reins. Les enfants humains, c'étaient les pires. Les animaux fabuleux comme elle, ils pouvaient leur causer moult tourments et tortures, parce qu'ils croyaient vraiment en elles ; la flamme héroïque brûlait en leur cœur.

— Allez vers le tableau.

Laura Williams, une Petite Section, fixait la Vouivre avec des iris bruns pétillants d'enthousiasme. Oh non… La demi-portion l'a-do-rait ! Tout, mais par ça ! Elle siffla de dépit mais, à cause de la maudite baguette de Madame Nicole qui contrôlait son escarboucle, elle était obligée de subir cette situation grotesque ! Par contre, quand elle se tourna sur le côté, Séraphin Canal de Grande Section la lorgnait avec hargne. Elle lui adressa un reniflement dédaigneux. Isabelle Hora, quant à elle, se contentait de sucer son pouce avec un air boudeur, tandis que la maîtresse sorcière les faisait s'asseoir en rond autour de la créature.

— Bon ! Alors heureusement que les tables ne sont pas en chocolat, parce que je peux vous assurer que cette vouivre se jetterait dessus.

Cette dernière lui lança un regard foudroyant. Beurk ! Elle détestait les sucreries ! Quelle menteuse, elle en était consciente en plus ! Les sorcières possédaient une connaissance poussée des êtres comme elle…

Laura éclata de rire ; la Vouivre se renfrogna, humiliée.

— D'abord, vous allez chanter la comptine que je vous ai apprise hier. Vous savez, celle avec les mains.

— Oh ouiiii !

Séraphin ronchonna. La créature émit un sifflement de détresse. Les humains chantaient comme des casseroles ! Tout, mais pas ça !

Petit escargot porte sur son dos…

Lentement, la maîtresse sorcière fredonna. Les semi-bipèdes la suivirent avec entrain.

Les chants humains étaient atroces pour les vouivres ; au contraire des dragons, leurs organes auditifs ne supportaient pas leurs voix, surtout quand elles étaient en grand nombre.

Elle ferma les yeux de désespoir et tenta de se boucher les oreilles. Malheureusement, les sons réussissaient à la meurtrir. Elle ne voyait pas les semi-bipèdes gesticuler leurs bras et leurs jambes, mais elle les entendait taper des mains en rythme parfois ! Combien de temps attendit-elle, éperdue, à la limite de la syncope ? Lorsque le silence reprit ses droits, elle rouvrit ses paupières et fixa la classe entière. La Petite Section Isabelle retroussa les lèvres.

— Elle est pas belle.

La Vouivre lui répondit par un grognement d'avertissement. Eh, elle était atteinte de pédophobie, mais il ne fallait pas exagérer ! Par quelle audace cette demi-portion osait-elle dire qu'elle était laide ?

Aussitôt, l'horrible mégère dirigea sa baguette sur la pauvre créature. Soudain, Laura piailla :

— Non maîtresse, s'il vous plaît ! Ne lui faites pas mal !

— Elle a été vilaine, il faut bien la punir.

— Non, Isabelle l'a traitée de moche, c'est elle qui a commencé.

— Je ne zuis pas méchante ! protesta l'intéressée !

— Moi, si on m'avait dit que j'étais moche, ben je ne serais pas content, renchérit Sofiane, un semi-bipède de quatre ans.

La Vouivre les considéra avec surprise ; ils prenaient sa défense au lieu de pratiquer leur magie enfantine sur elle – c'est-à-dire la tuer et combattre le Mal absolu ?

Madame Nicole abaissa lentement son arme avec une moue.

— Vous avez raison les enfants. Isabelle, dis pardon à la Vouivre.

La lèvre de la Moyenne Section tremblota. Elle serra ses petits poings, renifla, puis avoua un « pardon » à moitié mangé par ses grommellements. Les autres demi-portions éclatèrent de rire. Comme elle était drôle ! La tête qu'elle tirait en plus !

— Silence ! N'énervez pas la Vouivre, s'il vous plaît.

— C'est pas gentil de se moquer ! pleurnicha Isabelle.

— Oui, c'est vrai. On ne se moque pas de ses camarades, enfin.

Les enfants se calmèrent sous le regard indulgent de leur maîtresse chérie ; de temps à autre, elle scrutait la Vouivre et lui lançait un avertissement d'un simple clignement de paupière, ou d'un sourire sournois, ou même d'un retroussement de nez.

— On fait quoi, maintenant ? demanda Laura.

La sorcière soupira, puis ajouta d'une voix enrobée de sucre et de caramel, une mèche rebelle couleur vanille enroulée autour de son doigt fin :

— Ne faites pas trop preuve de témérité.

— Ça veut dire quoi ? s'enquit Séraphin.

Fatou fronçait les sourcils ; c'était un mot bien trop compliqué pour elle. Par moments, leur maîtresse leur parlait comme s'ils étaient des adultes. Ils en étaient fiers, mais il fallait avouer qu'elle les rendait confus quand elle employait des termes trop barbares.

— Ça veut dire que vous faites des choses parfois dangereuses sans réfléchir, comme essayer de toucher cette vouivre, par exemple.

Elle jeta un regard appuyé à Laura, qui avait avancé une menotte vers le flanc de la créature. Celle-ci recula, outrée et alarmée. Non, mais à quoi pensait cette mioche ? Elle n'avait toujours pas senti sa phobie incommensurable envers les enfants ? Pas un sou de jugeote, tsss !

La maîtresse-sorcière éleva la voix rompit les bavardages qui venaient de naître :

— Bon ! C'est l'heure de la récréation. Maîtresse Mélusine est dans le couloir, elle vous emmènera avec sa classe et vous surveillera. Moi, je vais rester avec la vouivre.

— Oooooh, pourquoi elle ne peut pas sortir ? s'exclama Sofiane.

— Parce qu'elle pourrait faire peur à maîtresse Mélusine et aux autres enfants.

— Ah oui, c'est vrai…

Madame Nicole se redressa après ces mots et tapa trois fois dans les mains – qui émirent un claquement pareil au bruit des talons aiguilles sur du carrelage. La Vouivre rétorqua par un de ses reniflements dédaigneux dont elle avait le secret.

— Allez ! Levez-vous et rangez-vous par deux vers la porte !

Dans un même temps, elle pointa sa baguette sur la Vouivre qui, à force, ne répondait plus aux provocations déguisées de l'horrible mégère.

Tout en babillant comme seuls des demi-bipèdes de leur âge savaient le faire, les enfants marchèrent petit à petit dans le couloir, où les élèves de maîtresse Mélusine attendaient. Lorsqu'enfin, elles furent face à face, Madame Nicole la dévisagea en chien de faïence, le regard aussi foudroyant que celui de Méduse.

— Un pas de travers, et je transforme tes écailles en ciboulette ! Avec ton odeur de menthe, elles seraient parfaites en agrément de ma salade.

La Vouivre décida d'agir comme si elle était atteinte de surdité soudaine. Elle contempla avec exagération la classe en évitant soigneusement de fixer la pimbêche aux talons hauts. Contrariée par cette attitude inadmissible, l'humaine se plaça devant elle, les poings sur les hanches, les iris couleur anis plantés dans ceux, rouge rubis, de la créature.

— Je te parle, dragon.

Un frémissement nerveux parcourut l'échine de la Vouivre. Non, elle ne devait pas riposter. Cette sorcière insupportable prenait son pied à l'insulter.

— Eh bien, quoi ? Tu as perdu ta langue ? Tu n'es pas aussi divertissante que je l'aurais imaginé.

Elle poussa un soupir théâtral, suivi par un mouvement digne d'une majorette qu'elle effectua avec sa baguette magique.

— Hmmm… Je crois que je vais te transformer en humaine. Oui, c'est une brillante idée. Oh ! en petite fille même. Les enfants vont a-do-rer !

La queue de la créature s'agita et renversa une table d'écolier. C'en était trop ! Elle ne se laisserait pas une seconde de plus humilier et rabaisser de la sorte !

— Oh, voyons, n'abîme pas le matériel de la classe, se contenta de lâcher d'un ton indolent la pimbêche.

Sans prévenir, La Vouivre se jeta sur elle ; bien entendu, la baguette de l'infortunée crépita et, d'un éclat noir corbeau, la ligota. Elle se tortilla en sifflant des insanités dignes d'un bestiaire fantastique.

— Tsss, tsss, tsss… Quel langage. Je vais te frotter la langue avec du savon ! Il est parfumé au citron en plus…

La maîtresse-sorcière ricana d'un rire cruel et victorieux. La créature continua de se rouler au sol, à tel point qu'elle envoya valser les règles accrochées au mur, les derniers dessins des enfants, les quelques gants ou écharpes abandonnés sur les portemanteaux et oubliés par leurs propriétaires, et un malheureux banc.

Sous un lancer de dés du destin, l'objet finit sa course sur l'horrible mégère. Les quatre fers en l'air – pardon, les deux chaussures à talons hauts pointant vers le plafond –, elle hurla d'une voix stridente, bien que moins insoutenable que les chants humains écoutés tout à l'heure. Elle avait lâché sa baguette magique, qui tournoyait sur elle-même. Les liens enchantés disparurent du corps de la Vouivre à moitié avachie qui, d'un mouvement sec, attrapa l'instrument qui l'avait torturée pour le briser en deux. Madame Nicole s'étrangla d'épouvante et de désespoir, les mains tendues vers les deux morceaux de bois devenus inertes, les yeux verts emplis de folie.

— Noooooon !

La créature ricana de triomphe. Bien fait !

Cependant, tandis que la maîtresse-sorcière sanglotait en tentant toujours de pousser le banc qui la bloquait, le visage rouge d'efforts et de larmes, la coiffure ruinée par sa chute, la Vouivre grogna d'inconfort à cause d'une chaleur familière émanant de son front. Son escarboucle ! Elle s'animait de nouveau ! Ah non, pas maintenant ! Elle n'avait même pas pu goûter à loisir un membre de cette adorable Madame Nicole !

Dans un élan de détermination, la Vouivre se jeta sur elle ; peut-être qu'avant d'être transportée ailleurs, elle réussirait à lui croquer un doigt. Les hurlements d'horreur de la maîtresse-sorcière la comblaient de jubilation autant que sa prochaine destination l'emplissait d'une angoisse inextinguible.

Alors que ses crocs allaient se refermer sur un des poignets alléchants de sa proie, la créature se sentit aspirée dans un tourbillon glacial qui lui coupa le souffle. Elle siffla ; sa vision mauvaise se brouilla dans un kaléidoscope de couleurs qui lui causa une migraine abominable. Elle geignit de douleur et se replia en position fœtale. Au moins, elle ne se trouvait plus en présence de mioches, mais qui sait ? Elle était peut-être tombée de Charybde en Scylla, pour reprendre une des expressions humaines qu'elle avait déjà entendues maintes fois dans l'époque où elle vivait…

La nostalgie n'eut pas le temps de se nicher en son sein. La Vouivre se retrouva brutalement projetée contre du plancher, à tel point que des échardes se glissèrent sous l'épiderme de son postérieur. Elle grogna de contrariété et, une par une, les retira avec ses griffes – en arrachant quelques écailles au passage, à cause de sa vue déplorable.

Lorsqu'elle recouvra enfin ses esprits, elle s'efforça de reconnaître l'endroit où son escarboucle l'avait envoyée. Elle força tellement sur ses yeux que sa migraine s'intensifia davantage ; elle tituba comme si elle était saoule. Cependant, elle avait constaté une chose bien plus catastrophique. Elle était entourée d'étagères qui dépassaient sa taille – ce qui n'était pas un exploit –, et toutes contenaient le savoir des humains sous toutes ses formes.

Elle était piégée dans une bibliothèque.