Dernier personnage à découvrir!


Makxim

1996, Moscou

Attraper les lacets, serrer à s'en blanchir les doigts, croiser, recommencer, nouer, repasser dans les crochets, faire une seconde boucle.

Une fois certain que la bottine lui maintenait bien la cheville, il rabattit son pantalon par-dessus le cuir usé par les heures d'entrainements. A neuf ans, la vie de Makxim se résumait au patinage. Sans qu'on lui ait laissé le choix, il pratiquait ce sport tant affectionné par son pays. En Russie la glace se comparait à une religion. Que ce soit par l'artistique, la danse ou le hockey, tous les gamins savaient patiner. Longtemps il était passé entre les mailles du filet, s'épanouissant davantage sur un plancher que sur de la glace. Le rêve de devenir danseur étoile ancré à ses chevilles, mais son grand-père le rattrapa en plein vol.

Son grand-père tenait la place du chef suprême de la famille, bien plus que son père, souvent absent pour le travail. D'ailleurs pour éviter tout conflit inutile, il se rangeait toujours à son avis. Dans la famille il ne pouvait y avoir qu'un seul commandant, et tous respectaient ses ordres. Un beau matin le grand-père avait décrété que Makxim était l'espoir de cette famille, et qu'il devait faire du patinage artistique. Le visage de sa mère s'était crispé, et elle avait tenté de s'opposer à son propre père, avant de capituler. Bien trop rapidement au goût du garçon. Hélas on ne désobéissait pas au vieillard. Malgré lui il fut entrainé à la patinoire, sans avoir pu prononcer un mot.

Il se souvint de la tête de ses futurs entraineurs. Tous s'étaient montrés sceptiques. On ne commençait pas si tard cette discipline -bien qu'il y ait de rares exceptions- jamais Makxim ne deviendrait un grand champion. Leurs mots auraient pu blesser un si jeune garçon, mais il y avait vu une échappatoire. Peut-être pourrait-il finalement retourner à la danse ? Hélas c'était mal connaître son grand-père, devant sa détermination ils s'étaient tus, et avaient commencé l'entrainement.

Il se trouva que Makxim possédait des qualités hors du commun, notamment une détente qui les impressionna. La danse avait forgé son corps, et ce dernier avait appris l'équilibre tout comme la grâce. Il avait sué pour devenir le prima, alors sur la glace il revenait vers ce qu'il maitrisait déjà, et reproduisait les mêmes mouvements. Son grand-père assista à ses débuts criant des conseils, mais surtout des reproches pour qu'il recommence jusqu'à la perfection. Toute la journée il enchainait les sauts et les chutes. Souvent les larmes aux yeux, il continuait sans se soucier de la douleur. A cet âge-là le corps était tenace. La peur n'était qu'une vague notion, balayée par la détermination.

Ses premières années il évolua dans les patinoires, reléguant l'école au second plan. En Russie, il n'était pas rare que les enfants fassent vivre leur famille par la pratique de leur sport. Sa famille voyait en lui le prodige du patinage. Ses entraineurs disaient qu'avec sa silhouette de danseur si fine et élancée, qu'il était l'étoile montante de la discipline. Jamais on n'avait vu une telle progression. Le bouche à oreille fut tel que sa réputation se créa, avant même d'avoir participé à une quelconque compétition. Plusieurs fois, il surprit les spectateurs s'agglutiner dans les gradins pour suivre ses entrainements.

Sans s'en préoccuper, il se coupa d'eux, et poursuivit sa routine sportive. Pourtant, dans les couloirs il était impossible de ne pas entendre ce qui se murmurait. Nombreuses étaient les comparaisons avec une étoile, on le caractérisait de performeur. Incertain de sa compréhension de ce terme il préférait l'ignorer, se concentrant sur l'essentiel. Avec le temps il apprit à aimer le patinage, et s'y investit entièrement. La glace devint sa vocation.

oOo

2002, Hamar

En 2002, les jeux olympiques furent l'événement le plus suivi par la Russie. Une foule de sportifs russes obtint la consécration tant rêvée, et les yeux se rivèrent sur la relève que l'on prédisait tout aussi glorieuse. L'heure de Makxim sonna, il entra dans la lumière lors des championnats mondiaux junior. La saison était bien lancée puisqu'il avait brillé sur la glace de son pays, écrasant toute la concurrence. Depuis ses débuts il y a déjà six ans, il n'avait cessé de progresser. Désormais adolescent, cette période pourtant ingrate de la vie n'eut aucune influence sur lui. Sa morphologie se métamorphosa, mais il l'apprivoisa rapidement. Fixé sur ses objectifs il resta égal à lui-même, poursuivant les entrainements avec la même rigueur. Son moral tint bon malgré les échecs de triples sauts, il garda un rythme intensif mettant un point d'honneur à conserver la souplesse de son corps, ainsi que sa tonicité et sa finesse. Sa marque de fabrique. Il redoubla d'effort pour que le changement de son corps, qui devenait celui d'un homme ne perturbe ses performances sportives. Sur la glace, personne ne lui résistait.

Cette compétition ne fut pas différente, malgré les enjeux que l'on ne cessait de lui rappeler sans qu'il ne percute leur importance. Avec un sang-froid impressionnant, il obtint le plus haut score. Il conquit le monde sur le concerto numéro 23 de Mozart. Son entraineur lui imposa ce choix musical, ne lui demandant pas son avis. Makxim n'accordait aucune importance à la musique, et à tout ce qui allait avec, comme le costume ou la chorégraphie. Il se préoccupait uniquement de patiner à la perfection. Ceux qui l'encadraient se chargeaient de ces détails, mettaient toutes les chances de leur côté en sélectionnant une musique très classique comme l'affectionnait tant la Russie traditionnelle. La prestation lui valut le surnom de l'ange aux ailes de fer. Le monde entier adopta cette appellation. L'adolescent ne la comprit que bien plus tard, alors qu'il se vit en photo. Ses cheveux noirs volaient autours de son visage, encadrant ses yeux turquoise qui brillaient aux halogènes de la patinoire. Le costume blanc dont on l'avait affabulé moulait le moindre de ses muscles, donnant une silhouette davantage élancée.

A quinze ans, sur la glace il volait plus qu'il ne patinait. Ses sauts pleins d'explosivité le propulsaient vers le ciel, bien plus haut que tous ses camarades d'entrainements de son âge. Sa vitesse de rotation en pirouette impressionnait, tant sa silhouette devenait floue. Makxim arborait une technique impeccable. A la fin du programme, il sortit tout juste essoufflé. Seule la fine pellicule de sueur coulant le long de son front qu'il s'empressa d'essuyer, trahissait son épuisement. Sans aucunes émotions le visage de marbre, comme à chaque compétition il recueillit les résultats. Sans surprise il montait sur le podium. Les photographes mitraillèrent la remise des médailles, et gravèrent le visage sans aucun sourire de Makxim. L'adolescent semait le trouble dans les esprits. Aimait-il vraiment ce sport dans lequel il brillait ? Certes ses performances étaient de haute technicité, sa grâce n'avait d'égale que les danseurs de l'opéra, mais il demeurait immuablement froid. Le visage inexpressif.

Juste après cette victoire, imperturbable il continua à se donner à corps perdu dans l'entrainement. Ses journées entières se déroulaient sur la glace sans une distraction, ou même un interlude. Il ne recevait que de rares cours scolaires, et sa famille s'était organisée autour de son emploi du temps. Elle déménageait avec lui, au gré de ses changements de base d'entrainement. A chaque départ en compétition, elle suivait ne l'abandonnant jamais. Ses parents comptaient sur lui pour rendre leur vie meilleure. L'adolescent faisait vivre ma famille sans rien leur demander en retour, comme si tout était normal.

Son éducation stricte l'empêchait de se plaindre des entrainements, pourtant rudes qu'il effectuait. Pourquoi gémir sur son sort ? Il n'était pas malheureux. De toute manière, en dehors de la patinoire sa vie était le néant absolu. Il n'avait aucun ami, et ses compagnons d'entrainement étaient davantage des rivaux que de potentiels soutiens. Il s'isolait totalement dédiant sa vie à la glace. La certitude que cette période ne serait pas éternelle résonnait en lui. Beaucoup d'autres patineurs avaient dû faire les mêmes sacrifices durant cette période à se battre pour de l'or. Il ne consacrerait pas toute sa vie au sport, sa carrière serait brève, alors autant tout donner maintenant pour ne rien regretter. Le reste viendrait bien assez vite, pour ne pas s'en préoccuper dans le présent.

Le bonheur de ses victoires fut contrebalancé par un drame familial. Peu de temps après son sacre de champion mondial junior, son grand-père décéda. La veille il était allé se coucher, pour ne plus jamais se réveiller. Une fin indolore. Sa mort ébranla toute la famille. Le vide laissé plongea la maison dans un silence pesant. Cette atmosphère ne changea rien en la détermination de Makxim qui garda la tête haute. Ce fut le seul à ne pas s'écrouler. Le jour même comme tous les matins alors que le froid était plus saisissant que jamais, il prit le chemin de la patinoire. Comme tous les jours il enchaina ses exercices, il refit inlassablement son programme. Aucune larme ne coula. Aucune émotion trahissant sa peine ne fut visible sur son visage. Qu'aurait-il pu montrer ? A l'intérieur de lui tout était glacé. Il s'entraina jusqu'à l'épuisement, afin d'atteindre cette perfection à laquelle son grand-père rêvait.

Encore et toujours sans jamais faiblir, pour tutoyer les étoiles.