Perséphone


Elle ouvre la fenêtre en grand pour laisser passer l'air du matin et sa fraîcheur printanière. Il fait encore un peu frais - après tout, avril vient seulement de commencer - mais les fleurs ont besoin d'un peu d'aération pour rester jolies comme au jour de leur éclosion.

Perséphone a toujours aimé les fleurs, du plus loin qu'elle se souvienne. Elle se rappelle, encore jeune comme un bourgeon, de jeux sans fin avec les nymphes au milieu des prairies multicolores, où tout n'était que danses, chants joyeux et couronnes de fleurs tressées. Ces temps-là ont un air de lointain, un quelque chose que les siècles ont fait faner, pour le meilleur ou pour le pire.

Elle n'est plus Coré, l'éternelle adolescente au cœur de miel dont la bouche ne savait exprimer que de douces chansons. On ne gouverne pas au Enfers pendant mille ans en se contentant de faire résonner un joli rire. Les siècles l'ont endurcie, polie et aiguisée, ont changé la petite fleur en pierre précieuse. Elle-même s'avoue assez satisfaite du reflet qu'elle renvoie dans le miroir, ce qui n'est pas le cas de tout le monde.

Sa mère a toujours été la première à lui reprocher cette évolution, depuis la toute première fois où elle est remontée des Enfers. Mais Perséphone ne veut pas se contenter de rester une enfant toute sa vie : elle a grandi, et tant pis si c'est plus vite que ce que Déméter espérait. Les filles deviennent un jour des femmes, les moissonneurs finissent toujours par venir faucher le blé : c'est une des vieilles lois du monde. Sa mère devrait le savoir, elle qui passe son temps à fouler la Terre-Mère, à écouter ses chuchotements et à la faire fleurir de toutes parts.

Et pourtant elle s'est acharnée à chercher sa petite fille adorée là où elle n'était plus. Comme si elle ne devait jamais grandir. Comme si l'idée même d'évolution lui paraissait impensable.

Perséphone aime le changement, elle. Le cycle des saisons, les renversements de forces, les ruptures entre les époques, ... Perdre un peu de puissance ne l'a pas dérangée outre mesure, quand Zeus leur a fait quitter les Enfers. Au contraire, elle a vu ses premiers automnes et de magnifiques hivers, tout en fleurs de givre et glace étincelante.

Elle aime Hadès : son amour a des racines profondes dans son cœur et ses branches touchent les cieux. Elle irait partout tant que sa main serait dans la sienne. Et partout, avec un mari qui veut découvrir encore et toujours cette nature dont il a été si longtemps privé, c'est beaucoup.

Ils passent leurs vacances sur les sommets de Suisse, au bord des Grands Lacs, à la lisière de l'Amazonie. Son voyage préféré restera toujours l'Australie et ses forêts étranges, peuplées d'animaux qui lui rappellent les créatures fantastiques de son temps.

(Une fois, ils ont cru apercevoir deux silhouettes connues sur le bord d'une route africaine. Ils ont appelé, mais ni Artémis ni Apollon n'a répondu)

Ici, les fleurs poussent en quantité, des petits amas de pâquerettes aux hautes tiges des tournesols. Perséphone s'est fait un devoir de remplir leur jardin de toutes les couleurs qu'elle pourrait trouver. Et comme l'espace disponible s'est vite restreint à un petit chemin nécessaire pour atteindre le fond du jardin, il a fallu qu'elle trouve autre chose.

C'est là qu'elle a créé sa boutique : une petite bicoque en plein centre-ville, coincée entre une pizzeria et une bouche de métro. La vitrine déborde de compositions florales et de bouquets frais, surmontés d'un "Chez Perséphone" tracé élégamment sur la paroi de verre.

(Certains clients lui disent parfois qu'elle doit vraiment aimer la mythologie grecque pour avoir choisi ce nom. L'ironie involontaire de la remarque ne manque jamais de la faire sourire)

Cette boutique, c'est son petit monde à elle. Il y a l'odeur des tiges fraichement coupées et la musique d'ambiance qui provient de la chaine hi-fi qu'elle a calée entre un pot de tulipes hollandaises et son stock de cactus. Il y a le bouquet de roses blanches qu'elle doit livrer la semaine prochaine pour un mariage. Il y a les photos d'elle et Hadès dans leurs cadres sur le comptoir. Il y a le calme et la beauté qu'elle a toujours désirée, et même plus.

(Elle aurait aimé que sa mère voie ça : qu'elle est encore un peu la déesse des fleurs, qu'elles ont encore des choses en commun)

Quand l'heure sera venue fermer à clé la porte de sa boutique, Perséphone rentrera à la maison. Elle embrassera son mari comme si c'était la dernière fois, consultera son répondeur pour voir si sa mère a appelé, puis elle ira arroser ses parterres dans les couleurs du crépuscule.

Elle se sentira heureuse.