Il s'agit ici de la version retravaillée du texte que j'ai laissé en chapitre 2.


Le petit salon de Versailles attendait l'arrivée de ses monarques. Depuis déjà quelque moment, Peter Kinzing, David Roentgen et leurs assistants avaient fini d'installer précautionneusement la joueuse de tympanon. Sous les voûtes peintes, la table de l'instrument, en bois généreusement ciré, renvoyait la lumière des larges fenêtres et le reflet indistinct des murs somptueusement tapissés. L'automate elle-même ne dépareillait pas dans la richesse du décor. Les efforts conjoints des meilleurs artisans de leur ville, leurs soins et leur minutie sur plusieurs mois, avaient permis de produire une figure de femme digne d'être présentée dans les cours européennes. Le considérable investissement en bois précieux, dentelles fines, tissus soyeux, n'avait pas été vain.

C'était après tout la troisième visite de Kinzig et Roentgen à la cour de France, et après avoir reçu respectivement les titres d'horloger et de mécanicien de la reine, ils ne pouvaient se permettre de créer un effet inférieur à leurs précédentes œuvres.

Kinzing avait profité de la matinée pour régler le ressort du principal cylindre en laiton, ajuster les délicates cames qui actionneraient les bras, vérifier que les cordes du tympanon en forme de clavecin étaient bien accordées, arranger chastement la robe de soie et de dentelle qui recouvrait le mécanisme et les jambes, repoudrer avec soin la chevelure relevée à la dernière mode, et finalement tourner doucement la clef du remontoir avant de le bloquer.

Nerveux et tendus, les deux associés n'attendaient plus que l'arrivée des souverains, pour enfin tirer la manette qui commanderait le mouvement de l'automate.

L'ouverture des portes donna le signal. Dans un parfait ensemble, sans même lever les yeux vers le couple royal qui rentrait, les artisans s'inclinèrent tête basse et dos courbé. Ils restèrent ainsi à guetter le geste de main qui indiquerait que les monarques avaient fini de s'installer dans leurs fauteuils, et qu'ils étaient donc autorisés à se relever pour commencer la présentation de la joueuse de tympanon.

Les courtisans prirent place autour du couple royal, par ordre de préséance et de faveur, selon le diktat de l'étiquette. D'abord les princes, puis les intimes, puis les ducs, les marquis, comtes et vicomtes, jusqu'aux derniers qui restèrent debout près des murs et des portes. Mais même les plus insignifiants courtisans, cantonnés aux angles du petit salon, loin des souverains et loin de la joueuse de tympanon, s'estimaient chanceux d'avoir été conviés à cette présentation, une faveur royale ne se refusant pas.

En se relevant, les artisans satisfaits s'assurèrent que, grâce à la table sur laquelle elle reposait, la petite joueuse de tympanon se trouvait à la hauteur de leurs majestés assises.

Dans le silence expectatif, Louis XVI inclina légèrement la tête, Peter Kinzing enclencha la manette, et l'automate prit vie.

La cour écouta, immobile et silencieuse, le premier air de tympanon. Les regards restèrent concentrés sur les expressions du roi et de la reine, expectatifs. A la fin, quand les bras relevèrent les mailloches, un sourire de Louis XVI et un acquiescement de Marie-Antoinette assurèrent le succès de la présentation. D'autres sourires et murmures approbateurs parcoururent aussitôt la petite assemblée.

Conformément à la bienveillance des souverains, la joueuse interpréta les sept autres airs. La reine eut la bonté d'y reconnaître une aria de Gluck, et les courtisans louèrent la justesse et la grâce mélodieuse de son interprétation au tympanon. On remarqua la légèreté et la liberté avec laquelle les bras graciles balançaient les mailloches sur les cordes dociles.

En se penchant vers la reine, une princesse attira ensuite son attention sur la finesse des tissus et la délicatesse des dentelles, qui, bien que n'étant pas tout à fait à la dernière mode, contrairement à la souveraine, pouvait néanmoins mériter un jugement de satisfaction. La souveraine acquiesça, et même les plus humbles baronnes convinrent que cette tenue était en effet digne de jalousie, tant les nuances rosées de la robe mettaient en valeur le teint pâle de la joueuse.

Le roi, en se penchant légèrement en avant, fit alors remarquer le mouvement délicat des yeux, et les princesses s'extasièrent sur les expressions variées qui naissaient dans la mobilité de ce regard. Un comte convint que cela ajoutait une grâce indéniable à l'élégance harmonieuse de ses traits, et à la noblesse de son port de tête. On décida qu'il se dégageait d'elle une indéniable présence.

Une intime osa enfin avancer que la joueuse, dans son évidente perfection, constituait un hommage admirable aux charmes et au talent musical de la reine. Ce compliment fut approuvé par un sourire chez le roi et une modeste inclinaison de tête chez la reine. Il fut donc repris de bouche en bouche, commenté, consigné, conservé pour être répété auprès des absents et des intéressés.

Le roi lui-même ajouta finalement à ce succès, puisqu'il s'intéressait aux questions d'horlogerie, en posant quelques questions sur le mécanisme.

Ce fut bientôt le signal de la sortie. Les courtisans quittèrent le salon à la suite des souverains, les princes d'abord, puis les intimes, puis les ducs, les marquis, comtes et vicomtes, par ordre de préséance et de faveur, pendant que la joueuse de tympanon regagnait son immobilité première, la tête gracieusement penchée, un sourire invisible aux lèvres, sur les cordes désormais silencieuses du tympanon.