Prévisible, tellement prévisible.

Franchement Nils, tu t'attendais à quoi ?

Même quand quelque chose te plaît à fond, tu trouves toujours le moyen d'être sacrément à la bourre.

Va falloir que tu te fasses une raison mon vieux, c'est définitivement inscrit au plus profond de chacun de tes petits gènes et malgré tous les trésors d'ingéniosité que tu pourras pondre, ça ne changera pas.

Je grommelais encore de longues secondes, maudissant mon cumulus pour m'avoir fait prendre une douche plus longue, alors que je savais pertinemment que je ne pouvais m'en prendre qu'à moi-même d'être aussi en retard.

Mais qui dit habitude, dit énorme galère pour inverser la tendance.

J'étais en retard sur mon horaire de départ pour mon entretien d'embauche, c'était un fait et c'était aussi sacrément embêtant.

J'inspirais profondément, essayant de boutonner correctement ma chemise avant de passer un rapide coup de brosse dans mes cheveux bouclés, histoire de limiter un minimum la casse.

Puis je quittais mon appartement au pas de course, le ventre vide et priant pour arriver à l'heure sans faire de malaise.

J'étais déjà dans un état pitoyable, il était donc préférable qu'en plus, je ne me ridiculise pas.

Et dire que je me retrouvais dans cette situation à cause d'une foutue obsession pour les hommes aux cheveux longs.

Je me pressais dans les rues de mon quartier, saluant d'un sourire la vieille épicière au coin de ma rue, occupée à réarranger les fruits de ses étales et m'engouffrais dans le métro, croisant les doigts pour qu'il ne tarde pas trop.

Le trajet jusqu'au centre prenait habituellement quinze minutes et le Café où j'avais postulé la semaine dernière, sur un coup de tête, se trouvait à tout juste trois minutes de marche.

J'avais donc prévu trente minutes de trajet, au cas où une quelconque panne surviendrait sur ma ligne et il me restait exactement vingt-deux minutes de marge.

Suffisant si aucun imprévu pointait le bout de son nez mais avec mon karma, décidé à faire en sorte que je sois toujours en retard, ça devenait bien plus délicat.

Je glissais ma carte sur la borne, passant le tourniquet avant de me précipiter sur le quai, mes yeux se plantant directement sur le panneau annonçant les prochaines rames.

Quatre minutes, ça me montait à dix-neuf minutes avant d'arriver à ma station de destination.

Donc trois minutes pour arriver au Café, ce qui voulait dire courir pour essayer d'arriver un minimum en avance.

C'était faisable mais je risquais d'y laisser mes poumons, courir étant vraiment ce que j'exécrais le plus au monde.

Encore une fois Nils, tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même et à tes idées stupides, mon gars.

Je me calais contre l'un des piliers retenant la voûte de la station et passais en revue les différents points qui faisait de moi un candidat idéal.

J'étais motivé et pas besoin de préciser que la vue du patron expliquait cette soudaine motivation.

Pas trop vieux, vu que je venais tout juste d'avoir vingt-cinq ans, ce qui était un bon point pour le marché du travail.

Et surtout bourré de diplômes.

Bon non, pas vraiment au final, seulement plusieurs qualifications au niveau du management qui malheureusement ne me serraient d'aucune utilité pour être serveur dans un Café.

Mais ça avait quand même de la gueule sur un CV, il ne fallait pas se mentir.

Bien entendu la question qui viendrait sûrement serait :

Pourquoi postulez-vous dans un domaine d'activité qui n'est absolument pas en rapport avec le vôtre ?

Je ne pourrais décemment pas répondre que c'était parce que j'étais l'héritier d'un patrimoine assez conséquent qui me permettait largement de ne pas travailler une seule seconde de ma vie et que donc je faisais ce que je voulais.

Bien entendu que non, c'était le refus assuré.

J'en étais donc rendu à mentir, ce qui craignait à mort lors d'un entretien et dire que le management n'était pas ma vocation.

Ce qui n'était pas totalement faux au final mais avoir des qualifications en management était bien plus crédible aux yeux de la société que de dire que j'étais peintre.

J'entrais rapidement dans la rame, croisant les doigts pour que je n'ai pas un retard supplémentaire et je m'accoudais contre l'une des vitres.

Mes yeux glissèrent sur mon reflet dans la vitre d'en face et je grimaçais, sûrement pour la millionième fois depuis mon pied droit avait quitté la chaleur de mon lit.

J'étais littéralement en bordel.

Un épi inconnu au bataillon, au sommet de mon crâne saluait les gens malgré le coup de brosse qu'il s'était mangé et ma chemise voyageait à moitié dans mon jean, craignos de chez craignos tout de même.

Une adolescente gloussa devant mon air désespéré avant de m'adresser un léger sourire.

Bon au moins, malgré mon état déplorable, mon charme ravageur semblait toujours fonctionner.

A moins que ce ne soit un sourire d'excuse, salement mangé par un peu de pitié.

Etrangement bien plus probable, tout compte fait.

Je m'extirpais de la rame, quittant enfin les odeurs lourdes de transpiration et marchais au pas de course, sans un regard pour ma montre.

Valait mieux pas se stresser un peu plus en voyant l'horaire.

Comme promis à mon cher cerveau, je m'en tenais au plan échafaudé un peu plus tôt et actionnais le mode 'course' de mes jambes, priant pour ne pas me manger un poteau ou un cycliste sur le trajet.

Chose qui heureusement n'arriva pas mais je butais tout de même contre la marche d'entrée du Café, manquant de m'étaler de tout mon long contre la vitrine.

Je reculais de quelques mètres, essayant de remettre de l'ordre dans ma coiffure ainsi que dans mes vêtements et revenais devant le Café, laissant mon regard analyser la vitrine, comme si c'était la première fois que je la voyais.

Ça ne sert à rien de me mentir, j'essayais simplement de reprendre mon souffle, histoire d'éviter de m'étaler comme un cachalot asphyxié, sur la première table à ma disposition.

Ce serait vraiment la pire manière de se ridiculiser.