Il avait rêvé de kilomètres d'armoires semblables à la sienne, qui ondulaient au rythme d'une musique dont son esprit n'arrivait pas à se souvenir.

Si bien que lorsque le camion poubelle était passé dans sa rue, accompagné de la cacophonie qu'entrainait le ballet de poubelles, il s'était réveillé en sursaut, un cri s'échappant de ses lèvres.

Et il avait soufflé, rassuré lorsque son cerveau brumeux lui rappela qu'hormis Jasper qui grognait dans son demi-sommeil, aucun de ses octogénaires de voisins n'avait dû l'entendre.

Quatre heures trente, tout au plus, pensa Kirill alors qu'il enfouissait sa tête sous son oreiller, essayant de se soustraire aux bruits de la nuit soudainement trop envahissants.

Qui avait eu la merveilleuse idée au conseil municipal de demander à l'un des compagnies d'éboueurs de venir récupérer les ordures même le dimanche ?

Sûrement ce foutu maire qui envoyait une autre personne faire ses courses à sa place, le dimanche sans aucun doute avant de lui déposer sur le plan de travail de sa cuisine et qui ne pensait pas que les gens pouvaient avoir une vie le week-end.

Au point où avançait la société, il n'était pas franchement surpris mais il avait quand même en travers de la gorge de se réveiller aussi tôt un des derniers jours d'un week-end où il ne travaillait pas.

Après plusieurs minutes à se tourner et se retourner tout en ayant l'impression qu'il crevait de chaud alors qu'il ne devait pas faire plus de quinze degrés dans la chambre, le tout agrémenté d'une pause toilettes ainsi que verre d'eau, il attrapa son jean, dégageant ses écouteurs emmêlés de l'une de ses poches avant de les fourrer dans ses oreilles.

C'était l'un de ces jours où il bénissait presque l'inventeur des écouteurs intra-auriculaires qui même sans musique, occultaient merveilleusement bien des bruits extérieurs.

Il ne tarda pas à se rendormir, des images d'armoires ondulants, flottants encore dans sa rétine.

Le second réveil se fit plus en douceur pour Kirill.

Il extirpa en baillant l'écouteur qui était encore présent dans son oreille et l'abandonna sur le matelas avant de sortir entièrement ses bras de l'épaisse couverture.

L'air frais lui irisa les poils et il bailla en frissonnant avant de sortir du lit.

Les paupières encore lourdes de sommeil, il se dirigea vers la cuisine, ses mains tâtonnant contre les murs pour éviter toute rencontre entre ses pieds nus et l'angle d'un mur.

Les yeux à peine plus ouverts, il dénicha un fond de paquet de pain de mie et du beurre avant de lancer la bouilloire et de réchauffer un peu de lait au micro-onde.

Il s'installa ensuite à même le sol de la cuisine et entama sa tartine dans l'espoir de se réveiller suffisamment pour ne pas mettre de l'eau chaude partout sauf dans sa tasse.

Il n'abandonna sa contemplation de la petite fissure qui courrait de l'encadrement de la fenêtre jusqu'aux plinthes que lorsque Jasper s'affala à ses côtés en éternuant.

- Lait dans le micro-onde, chocolat dans le placard, comme d'habitude.

L'absence de réponse lui fit tourner la tête et il s'aperçu que Jasper le fixait sans vraiment le regarder.

- Un soucis ?

- Tu n'es pas obligé de te lever aujourd'hui non ? Répondis simplement Jasper, frottant le coin de ses yeux pour retirer les petits restes de la nuit.

- Il est presque midi.

- Et alors ?

- Alors, j'ai des projets pour nous deux. Dès que nous serons assez alertes pour éviter un accident.

Jasper le regarda quelques secondes de la même manière qu'il le faisait lorsqu'il ne comprenait pas vraiment tout mais qu'il ne jugeait pas nécessaire de chercher à obtenir une explication avant de se lever en baillant et de préparer sa tasse.

Kirill resta assis sur le sol froid encore de longues minutes même après la disparition complète des dernières miettes présentes sur ses doigts.

Mentalement, il calcula l'étendue de ses économies et le montant qu'il pouvait sortir pour rendre Jasper un minimum plus présentable qu'il ne l'était actuellement avec ses vêtements trop courts.

Ça allait être onéreux, même s'il passait par ce site peu cher qu'il utilisait pratiquement quotidiennement mais ça ferait l'affaire, bien que ça prendrait sûrement un mois pour qu'il reçoive tout.

Mais ça valait le coup, autant pour les repères de Jasper que pour sa propre stabilité mentale.

Il s'étira en baillant longuement avant de se lever, abandonnant sa tasse dans l'évier pour se diriger ensuite vers la salle de bain.

La douche rapide lui permit de fignoler son plan, si bien qu'à peine enroulé dans sa serviette, il fila dans le salon pour noter sur son bloc-notes les diverses choses dont Jasper aurait besoin pour toute l'année.

- Tu ne vas pas attraper froid ?

- T'en fait pas, je me dépêche. Tu es suffisamment réveillé ? Ajouta Kirill.

- Je crois ?

- Alors va te laver les dents pendant que je m'habille.

Kirill abandonna le stylo et le bloc-notes sur la table basse avec son ordinateur portable avant de filer dans la chambre, grimaçant lorsque les frissons prirent possession de sa peau.

Enfin correctement couvert, il monta le chauffage avant de s'installer sur le canapé et démarra l'ordinateur pour se positionner sur le site.

Jasper le rejoignit quelques minutes plus tard et à la figure fatiguée qu'il arborait, il sût directement que le reste de la journée risquait d'être longue.

Voir extrêmement longue.

- Prêt ?

- C'est lumineux.

- Mais très utile.

- Tu n'as pas mal aux yeux après ?

- Si, souvent.

- Alors ce n'est pas utile si ça te fait mal après.

Kirill acquiesça, le premier sourire de la journée émergeant sur ses lèvres.

C'était logique, exprimé ainsi mais aucun adulte, ni même un adolescent ne réfléchissait de cette manière dans la société actuelle.

Ça rend donc la chose un peu magique et cette façon de penser allait sans aucun doute éclairer ses journées d'adulte désabusé.

Ne prenant pas la peine de répondre, il lança une recherche dans l'espoir de trouver le manteau correspondant au mieux aux goûts de l'adolescent.

Mais il décida rapidement qu'il allait lui-même devoir faire les choix lorsqu'il s'aperçu que Jasper haussait les épaules à tout ce qu'il lui montrait, visiblement indifférent aux couleurs et aux matières des différents articles.

- Est-ce que ça te plaît au moins ? Demanda finalement Kirill alors qu'il remplissait le panier avec ses propres goûts.

- C'est juste des couleurs et des formes. Je dois vraiment…Choisir ?

- En général on aime porter des choses qui nous plaisent.

- J'aime ce que tu appelles les dessins animés mais je ne pense pas que je peux les porter.

- Je doute trouver des vêtements à ta taille à l'effigie de ces dessins animés effectivement…

Et tu risquerais surtout d'être encore plus mis au banc de la société pensa Kirill alors qu'il validait le panier d'achats et enregistrait les dates approximatives de livraison.

Les achats faits et le virement depuis son compte épargne sur son compte courant effectué, Kirill glissa ses doigts autour du poignet de Jasper qui s'épaississait de jour en jour et le tira doucement vers l'armoire de la chambre.

Il vida ensuite la moitié de la penderie ainsi que certains des tiroirs avant se tourner vers l'adolescent.

- Tu pourras mettre tes habits ici lorsqu'ils arriveront.

- Mais les tiens, ils ne vont pas te manquer ? Fit Jasper, désignant les vêtements aux diverses couleurs qui décoraient le lit défait.

- Ils seront plus utiles à d'autres qu'à moi, t'en fait pas. Et puis je mets rarement autant de couleurs, je préfère les choses sobres.

Jasper approuva en laissant ses doigts effleurer les différents tissus.

Kirill n'avait jamais été très patient, peu importe le moment de sa vie bien qu'il découvrait de nouvelles limites bien plus lointaines avec Jasper mais il était quand même soulagé de ne pas avoir à tout expliquer au jeune homme, même lorsqu'il ne comprenait pas.

Ça venait sûrement du fait que Jasper adorait le dictionnaire et qu'il n'allait sûrement par tarder à déchiffrer les définitions des mots qu'il ne comprenait dans celui-ci.

Peu importe la raison, ça soulageait Kirill et l'empêchait de devoir faire face à certaines de ses lacunes et à la pauvreté de son vocabulaire lorsqu'il se mettait à stresser suite à une question.

- Jeudi après-midi je ne travaille pas. Je t'emmènerai là où je dépose les vêtements et je prendrais de quoi faire des crêpes quand on rentrera. Je pense que tu aimeras même plus que les pâtes.

Jasper ne fit que lui sourire grandement avant de l'aider à plier les vêtements pour les glisser dans des sacs poubelles pour les transporter plus facilement.

Parfois Kirill se retenait de l'empêcher de glisser un pull ou une paire de chaussettes dans l'un des sacs mais il tint bon, se persuadant qu'il avait lui aussi besoin de faire table rase d'une partie de son passé et que s'accrocher à ces choses ne l'aiderait pas à se sentir heureux, contrairement à ce sourire.

Il n'était pas le seul à avoir besoin d'aller mieux et il n'allait en aucun cas y arriver en se terrant dans son coin et en se fermant aux nouvelles choses.

Mais surtout, le faire seul n'était ni envisageable, ni possible.