Assis sur le lit, Vince regardait les murs familiers avec des sentiments mitigés. Il n'avait jamais vraiment aimé sa chambre, sans être capable de dire pourquoi. On aurait pu penser que c'était parce qu'elle n'était pas à son goût, mais nul ne l'avait empêché de la personnifier.

Malgré les années, il n'avait jamais investi les lieux, comme s'il ne se sentait que de passage. Et pourtant, il s'était promis d'y revenir au plus vite une fois sa maîtrise obtenue afin de prendre la relève de ses parents. Enfin, c'était son objectif avant qu'il ne rencontre Ileana, et que leur lien, comme la volonté de sa Dimidiam, ne viennent bouleverser ses plans. Néanmoins, le jeune homme n'était pas à une contradiction près ; il avait toujours eu du mal à trouver sa place. Sa mère avait espéré que le départ de son fils aîné permettrait à Vince de s'ouvrir, mais il n'en avait rien été.

À présent que Roraima n'était plus et que son avenir en tant qu'Agent était fortement compromis, s'occuper des Chenus redevenait une possibilité, mais il avait beau y penser, il n'arrivait pas à déterminer s'il souhaitait l'envisager à nouveau.

Un flux d'énergie très lent passa à proximité. Il lui parvenait étouffé, conséquence de sa perte de puissance. Vince se sentait faible. D'instinct, il savait qu'il ne pourrait pas manier la matière dans d'aussi grandes quantités que par le passé. Dans la dimension de sa folie, ses ancêtres étaient toujours immobilisés sur leur socle. Il ressentait leurs présences, mais c'était diffus et lointain. Ils étaient devenus des fantômes.

Une douche s'imposait ou au moins, il faudrait qu'il se change avant d'aller manger, mais il en était incapable. Cela faisait dix bonnes minutes qu'il s'était assis et qu'il fixait les portes de la penderie en face de lui sans trouver la force de bouger.

Il finit par mettre le doigt sur ce qui le paralysait : la peur. Même s'il ne se considérait pas comme invulnérable, sa magie était une ressource précieuse dans les situations les plus délicates. A présent que son Don était amputé d'une part de sa puissance, il se sentait démuni. Il ne pouvait plus compter que sur lui-même ou presque alors que le monde pouvait déclarer la guerre aux Mages à tout moment. Face à la précarité de leur situation, l'absence de Janaya ne se fit que plus douloureuse.

— Vince ?

Il réalisa qu'Ileana était entrée. Elle le dévisageait avec curiosité, mais son expression dut l'alerter car ses sourcils se froncèrent.

— Ça ne va pas ?

— L'Équilibreur a étouffé ma Surcharge.

— Tu ne réponds pas tout à fait à ma question, remarqua-t-elle. Étouffé ? Tu ne devrais pas dire soigné ? Je ne ressens plus rien.

— Il a bridé ma magie… Mes ancêtres sont toujours présents, mais ils ne peuvent plus interagir avec moi.

Ileana s'assit à ses côtés sur le lit. Il reconnut un de ses T-shirts et son vieux jogging. Elle avait attaché sommairement ses cheveux et des mèches trop courtes s'échappaient de l'élastique pour encadrer son visage. Elle avait meilleure mine que la dernière fois qu'il l'avait vue.

— Tu peux toujours les voir ?

— Oui. La pièce existe encore. Ils sont là, mais ils sont… immobilisés.

— Ça a l'air de te déranger…

Il hésita à répondre. Avouer que ses ancêtres lui manquaient, n'était-ce pas la preuve qu'il était bel et bien fou ? Et s'il était effectivement devenu malade, qu'est-ce qui l'attendait ? La maison de repos de l'Orichalque ? Il ne le supporterait pas. Mais d'un autre côté, la question ne lui était pas adressée par n'importe qui. Il devait la vérité à sa Dimidiam, ne serait-ce que parce que son avenir aurait forcément un impact sur le sien.

— Je crois que je m'étais habitué à leurs présences, avoua-t-il. Et être amputé si brutalement de ma puissance est assez déstabilisant.

— Tu penses que tu pourras te faire à leurs absences ?

— Je n'en sais rien. Je suppose. Après tout, ça ne fait pas si longtemps qu'on se connaissait !

Ileana resta songeuse, insensible à sa tentative d'humour.

— Quel type d'Équilibreur c'était ? chercha à savoir Vince.

— Qu'est-ce que tu veux dire ?

— Certains s'appuient sur la religion, d'autres sur l'alchimie, d'autres encore les plantes ou les pierres…

— Ta mère a fait un comparatif avec un magnétiseur. Je ne l'ai pas vu utiliser quoi que ce soit et il n'avait pas l'air d'être religieux.

— C'était un Mage ? Un Sensible ?

— Ni l'un ni l'autre.

Le silence s'installa et Vince finit par le rompre.

— Comment va Jaelyn ?

— Il l'a également soignée. Sa magie est stabilisée. Mais elle n'a presque rien dit depuis qu'on est arrivé. Elle est partie se coucher tôt hier soir, est venue tard dans la cuisine ce matin. Enfin plus tard que moi. J'ai dormi plus de dix heures et ça ne fait pas très longtemps que je me suis réveillée.

— Quelle heure est-il ?

— Un peu plus de onze heures. D'après ce que j'ai compris, Jaelyn a pu appeler sa famille hier soir.

— Sa mère, la rectifia-t-il. Elles ne connaissent pas leur père. Elle qui était si ravie qu'elles sortent des favelas…

La tristesse assombrit son regard. Il se revoyait enfoncer le corps de son amie dans le béton. Un mélange de culpabilité et de honte lui noua l'estomac. Elle méritait tellement mieux.

— Vince ?

— Mmh ?

— C'est quoi les Chenus ? Cet endroit est étrange… même dans les énergies qui y circulent. Il m'a semblé ressentir comme un trou noir sous le salon.

— Tu maîtrises de mieux en mieux ta Sensibilité !

— Je te vois venir : ne détourne pas le sujet de la conversation ! Qu'est-ce que c'est que cette ruine ?

— Un Subsidium.

— Un quoi ?

— Un endroit qui rassemble des objets sur le monde magique : livres, parchemins, artefacts... Il en existe une petite centaine en Europe.

— La bibliothèque est normale.

— C'est dans le trou noir.

Il vit son regard s'illuminer. Elle retrouvait sa curiosité naturelle et Vince appréciait ce trait de caractère.

— Il va falloir attendre un peu avant d'y aller, précisa-t-il. Vu l'heure, ma mère ne va pas tarder à nous demander de venir manger.

Ileana lui adressa une moue boudeuse avant de répondre :

— C'est effectivement ce que m'a dit Aymeric lorsque je suis descendue.

— Promis, on y fera un tour cet après-midi.

— Tu as intérêt, je serai là pour te le rappeler !

Vince ne comptait de toute façon pas oublier. Lui-même était pressé de s'y rendre pour vérifier certaines de ses théories.

À la dérobée, il notait de nombreux changements dans l'attitude et le maintien d'Ileana. La disparition de sa Surcharge semblait l'avoir apaisée et lui avoir permis de gagner en confiance. De nouveau, les progrès de sa Dimidiam lui mirent du baume au cœur et rendirent les coups durs qu'ils avaient vécus ces derniers jours moins amers.

— Je vais me doucher avant de monter, dit-il.

— D'accord, je retourne dans le salon. Tes parents étaient sortis, je pense qu'ils ne tarderont pas à rentrer.

— Avec notre arrivée, il est possible que les réserves ne suffisent pas !

— Ta maman m'a proposé de me donner des cours d'anglais. Elle m'a expliqué qu'en général vous mettiez les informations de la BBC et que ça m'aiderait à comprendre.

— Si l'idée te plaît, ça semble une bonne chose !

— À tout de suite, donc ?

— Ouais, j'arrive.

Ileana quitta la pièce, mais il fallut encore de longues minutes à Vince avant de prendre la direction de la salle de bain. Il se sentait bien malgré la sensation de faiblesse. Il n'était plus fatigué, sa magie était plus apaisée qu'elle ne l'avait jamais été, mais son estomac n'en restait pas moins crispé.

Il fit une rapide toilette et enfila de nouveau les vêtements qu'il portait durant le voyage puisqu'il n'avait plus rien à sa taille dans les placards. En chaussettes, il monta l'escalier vers la pièce à vivre et l'omniprésence des lents courants magiques s'effaça au profit d'autres, plus changeants. La maison n'avait pas bougé depuis la dernière fois qu'il était venu. Un chat noir et blanc se frotta à ses jambes et Vince le caressa en souriant.

— Salut vieux. Toujours là ? Et vaillant à ce que je vois !

L'animal ronronna et s'éloigna en direction de la cuisine où s'était installée Ileana. Il grimpa sur le plan de travail et se posa sur le journal qu'était en train de lire la jeune femme. Cette dernière essaya de le chasser, mais renonça face à l'obstination féline et finit par le câliner. Ravi d'être arrivé à ses fins, Archi se coucha de tout son long sur le papier à présent froissé des nouvelles journalières.

À l'autre bout de la pièce, Aymeric avait suivi le manège, aussi amusé que Vince. Il avait troqué son ordinateur pour un thriller qui lui ressemblait bien plus. Lorsque leurs regards se croisèrent, son aîné le salua d'un petit signe de tête. Vince fit un pas en direction du plateau de viennoiseries et de fruits frais qui lui tendait les bras quand la porte s'ouvrit. Éloïse et Kamil entrèrent, tous deux les bras chargés de sacs.

— Vincent ! s'exclama sa mère.

Elle lâcha les courses qui s'éparpillèrent par terre. Le jeune homme renonça au grignotage quand elle se précipita pour le prendre dans ses bras et lui rendit son étreinte.

— Je suis tellement soulagée de te voir debout. Tu m'as fait si peur. Ça fait des jours que je me ronge les sangs pour toi.

Bientôt, Vince ne comprit plus ce que sa mère lui disait. Elle sanglotait. Il lui enviait cette facilité qu'elle avait à exprimer ses sentiments et à les inonder d'amour sans rien attendre en retour. Plus calmement, Kamil s'approcha et ébouriffa les cheveux de son fils.

— Content de te voir parmi nous bonhomme.

Bien que ce soit moins visible, il était tout aussi ému, les yeux plus brillants que d'habitude.

— Éloïse, tu vas finir par l'étrangler, tenta-t-il de la raisonner.

À regret, elle libéra Vince qui s'empressa de faire un pas en arrière au cas où il lui traverserait l'esprit de recommencer. Éloïse remit un semblant d'ordre dans sa coiffure et sa tenue.

— On a fait quelques achats annonça-t-elle, ravie ! J'avais peur de manquer donc j'ai préféré refaire le plein !

— Tu en as pris assez pour un régiment ! s'amusa Aymeric.

— On ne sait pas combien de temps vous allez rester. Au moins tout l'hiver… J'ai pris quelques vêtements, mais c'est vraiment en attendant. On s'occupera de ça lors d'une prochaine sortie.

En crabe, Vince s'approcha de la cuisine petit à petit, la main tendue en direction d'un croissant.

— Vincent, n'y songe pas ! Il est trop tard, le menaça Éloïse en fouillant dans les sacs. On va bientôt manger.

— Mais je n'ai pas mangé depuis… je ne sais même plus.

— Alors juste du pain. Je mets le repas à réchauffer dès que j'ai fini de ranger les courses.

— Oui, maman, grogna le jeune homme.

Il attrapa un quignon dans lequel il mordit avec enthousiasme. Il regarda un instant sa mère faire des tas soignés avec les vêtements neufs, puis se tourna vers Ileana qui s'était remise à lire le journal malgré les trous laissés par Archi.

— Alors ? Ça dit quoi ?

— Je… j'ai du mal à y donner du sens.

— À ce point ? s'étonna Vince.

— Ça expose tout et son contraire. Que les Mages existent, puis ils précisent qu'il n'y a aucune étude à ce sujet et qu'il ne faut pas donner de crédit à ce qu'on trouve sur Internet. I peine un encart sur Roraima…

— Ah ? Il y a des nouvelles ? Rasma a fait une annonce ?

— Si c'est le cas, ils ne l'évoquent pas. L'Américain est enfermé aux États-Unis, mais les raisons qui l'ont poussé à agir sont encore floues. Pour le moment, il est accusé d'avoir tiré des missiles. Lui affirme qu'il a été manipulé par des individus.

— Ils expliquent qui ils sont ?

— Non. Tu as des idées ?

— Difficile à dire… je ne pense pas que ce soit des briseurs : ils auraient trop à y perdre. Jusque-là, on n'existait pas, donc les crimes qu'ils commettent à notre encontre non plus. Dès que leur petit commerce de mages psychologiquement détruits sera connu, ils vont avoir plus de mal à agir et seront officiellement sanctionnés. Pour le moment, le flou qui entoure notre existence et le manque de réaction des autorités mondiales font que la situation leur est favorable, mais je doute que ça perdure une fois que l'existence des Mages sera plus officielle.

— Alors qui ?

— La communauté magique n'est pas une entité soudée… Entre ceux qui souhaitent dévoiler notre existence, ceux qui ont une dent contre Rasma ou pourraient avoir un intérêt financier dans l'effondrement de la colonie, difficile d'émettre une seule hypothèse.

— Des Mages pourraient être à l'origine de ce désastre ? s'exclama Ileana, choquée.

— Oui, ou des alchimistes.

— Ça fait deux fois que tu l'évoques, c'est quoi ?

— Un Autre qui pratique la magie à l'aide de symboles. Les résultats sont assez approximatifs et impactent énormément les courants d'énergie.

— Je serais curieuse de voir ça…

— Tu détestais arriver sur les lieux après de telles expérimentations. La présence de l'alchimiste, d'autant plus quand il était encore vivant, te provoquait des nausées.

— Je suis moins pressée finalement.

Il lui adressa un sourire taquin qu'elle lui rendit. Éloïse déposa une pile de vêtements dans les mains d'Ileana.

— Voilà quelques affaires, j'espère que ça ira !

— Je n'en doute pas, répliqua Ileana.

Aymeric se rapprocha d'eux et se pencha à son tour sur le journal.

— Ils ne disent pas le quart de la réalité. Pour avoir une vision globale, il vaut mieux lire les informations que diffuse notre camp ! Je pourrais vous montrer ça après le repas.

— J'ai promis à Ileana d'aller voir le Subsidium, précisa Vince.

— Si on lui montre la pièce, elle n'écoutera rien ensuite.

— Si on ne lui montre pas, elle n'écoutera rien non plus.

Ileana émit un grognement de mauvais augure.

— Ça ne vous dérange pas trop de parler comme si je n'étais pas là ? Je suis assez grande pour faire la part des choses.

—… mmh oui, laissa échapper Aymeric, peu convaincu.

Vince riait ouvertement.

— Voilà Jaelyn ! Vincent, Aymeric, mettez la table ! s'exclama Éloïse.

Ileana jeta un regard scandalisé aux deux frères qui se dirigeaient vers le vaisselier.

À cet instant, Vince aurait pu oublier les derniers mois et la mort de Janaya. Et sa perte de puissance. Et son estomac, toujours si noué, que même la bouchée de pain avait du mal à passer. Il sut qu'il se ferait reprendre par sa mère parce qu'il ne mangerait rien pendant le repas.