Il pleuvait, et l'eau ruisselait doucement dans ses cheveux blancs, se perdant dans leurs ondulations pour certaines gouttes, courant sur l'arête de son nez ou le long de ses tempes pour d'autres. Elles ne le distrayaient cependant aucunement, tant il était concentré sur l'obscurité face à lui. Ses yeux d'un bleu trouble brillaient de l'éclat que peut seulement conférer une tension extrême, une consécration de tout l'être à la même tâche.

Il avait cru voir quelque chose –une ombre- se mouvoir deux ou trois toits plus loin, et c'était mauvais signe. Après une après–midi si chaude, la pluie nocturne qui s'écrasait sur la ville créait un nuage de vapeur qui commençait à lui faire perdre toute trace de ce qui avait bougé. Il grimaça de dépit tout en se mordant le pouce, et raffermit sa position, car le toit sur lequel il était installé devenait de plus en plus glissant. Pas assez naïf pour mettre sa vision sur le compte de la paranoïa ou de l'erreur, May se leva de mauvaise grâce, repéra une ruelle désaffectée et s'y laissa tomber, puis il jeta sa capuche sur ses yeux, enfonça ses poings dans sa poche ventrale et, vérifiant que son étrange tignasse ne débordait pas trop, il se mit en route, marchant droit vers l'endroit où il soupçonnait un danger.

En chemin, il se mit à orchestrer son prochain départ; si l'ombre était bien ce qu'il pensait, il ne faudrait pas rester ici une minute de plus; et même si elle ne l'était pas, le plus prudent était toujours de ne pas trop traîner dans le coin. Il serra les dents, contrarié à l'idée de n'avoir pu vivre dans cette ville qu'une vingtaine de jours. S'il continuait à se relâcher ainsi, il finirait par se faire prendre. A cette pensée, il fronça les sourcils et pressa le pas. Arrivé sur les lieux, il fouilla chaque recoin, prit le temps de tout examiner en détail, sans rien trouver qui puisse confirmer ou infirmer sa vision. Pas vraiment rasséréné, il tourna les talons.

En passant devant le Cesareo, un restaurant et cabaret de la haute, il croisa un de ses gérants, qui réprimandait vertement un employé. A sa vue, l'homme eut un léger sursaut, puis il afficha une mine intensément soulagée et se précipita vers lui. May se rappelait son visage pour avoir chanté quelques soirs dans leur établissement car leurs payes étaient plutôt généreuses; arrivé à son niveau, l'homme lui tendit la main, attendit en vain que May la lui serre, puis la laissa retomber, pas décontenancé pour un sou, tout en déblatérant d'une voix pressante :

« Ah ! Messer Raphaëllo, vous ne pouviez pas tomber mieux ! J'espère ne pas vous déranger ? Vous ne semblez guère occupé, peut-être pourriez vous nous consacrer votre soirée ? Pour tout vous dire, la chanteuse qui devait se produire ce soir est malade, et c'est toute notre programmation qui s'en voit chamboulée ! Il nous faudrait absolument quelqu'un qui puisse prendre le relais pendant une petite heure, oh ! Rien de trop complexe, seulement histoire d'instaurer une ambiance agréable pour nos clients. Evidemment, vous seriez grassement rémunéré, qu'en pensez-vous ? »

Après avoir esquissé un demi-sourire à l'idée qu'il s'était présenté à cet homme sous le nom d'une Tortue Ninja, il jeta un regard hésitant au restaurant, puis à la ruelle d'où il venait. S'il devait s'en aller assez rapidement, il aurait besoin de cet argent. Se retournant vers l'homme d'une manière brusque, ce qui fit sursauter ce dernier à nouveau –il avait souvent cet effet sur les Humains- il discuta un moment avec lui du travail et du montant de la paie, puis il le suivit à l'intérieur.

Installé dans une loge, il attendit d'être sûr d'être totalement seul avant de se débarrasser de ses vêtements trempés. Il choisit méticuleusement une perruque assez volumineuse pour couvrir à la fois ses cheveux blancs et ses cornes. Essorant sa queue, il l'enroula soigneusement autour de sa taille, et prit des habits assez larges afin qu'on ne puisse pas la deviner. Les démons n'avaient guère bonne réputation. Il disposa la perruque de manière à ce qu'elle recouvre aussi ses oreilles, dont les pointes légèrement effilées pouvaient alerter un œil averti. Prudent, il prit le temps de vérifier une dernière fois son apparence avant de se diriger vers la scène.

May avait pour le chant un talent et une maîtrise assez impressionnants, et il lui était extrêmement simple de captiver un public. Cela lui avait permis de toujours gagner de l'argent assez facilement, en offrant sa voix de ville en ville. Seul problème, son chant était l'un de ces signes distinctifs qui lui faisait courir le risque de se trahir, et il ne mettait jamais à chanter sans avoir auparavant scruté un moment la salle, à la recherche d'une impression de dissonance, avertissement de ses sens quant à la présence d'un des siens. Comme il n'expérimentait ni frisson ni malaise, il fit un geste de la main désinvolte en direction des musiciens, qui lancèrent la musique.

Aux premières notes qu'il modula la salle entière fut comme engluée, stoppée net; il se fit très vite un silence religieux tandis que chacun se laissait gagner par la mélodie. Lorsqu'au bout d'une heure, May se retira, plusieurs personnes demandèrent à le féliciter en coulisses mais le personnel, s'excusant, les informa qu'il était parti sitôt avoir quitté la scène.

À peine avait-il fermé la porte sur lui, rendu à la rue et les poches remplies, que May eut une sensation familière et très désagréable. Il se retourna juste à temps pour voir une masse chuter dans sa direction.

Il se jeta à terre, parvenant in extremis à l'éviter. Son assaillant se releva, la tête et les épaules noyées dans une large capuche. May ne put retenir un grognement; l'ombre l'avait trouvé avant lui, et cela le contrariait énormément.

Il crispa les doigts de sa main droite, prêt à se battre; mais il était bien trop imprudent de rester dans la rue, à la vue de tous. Il fit alors semblant de courir vers son adversaire, se déporta au dernier moment, prit appui sur le rebord d'une gouttière et rebondit sur les toits, cherchant un endroit qui lui offrirait des conditions optimales de combat. Son ennemi, sur ses talons, contraignit May à s'arrêter en le frôlant d'un jet de flammes. May fit volte-face, déterminé à éliminer le gêneur. Autour de ses doigts à demi-repliés apparut de l'eau qui, mue par une force inconnue, commença à tourner autour de sa main, tout en accélérant et en croissant très rapidement. D'un geste, May l'envoya comme un lasso vers son adversaire, qui l'évita d'un bond. Ils luttèrent un moment, mêlant eau, feu et combat à mains nues, dans une violence extrême qui faisait se tordre les gouttières et s'envoler les tuiles.

Dans un élan de colère, May se jeta contre son assaillant, et ils s'écrasèrent tous deux sur un toit qui se brisa sous le choc, faisant tomber les deux combattants dans une habitation. Ahanant et toussant à cause de la poussière du béton, May, remarquant que l'autre avait perdu connaissance, se laissa choir un moment et resta là, assis, reprenant son souffle, et observant le nuage de poussière s'amenuiser doucement, jusqu'à laisser voir la face blanche et terrifiée d'un jeune adulte assis à son bureau.