Au bout de quelques secondes, Efrain ouvrit les yeux à nouveau, la tête enflammée par une douleur intense mais, à sa plus grande surprise, apparemment encore vivant. A ses côtés, Tom massait sa tempe endolorie, étouffant quelques jurons entre ses dents. De l'autre côté d'Efrain, May, pas le moins du monde intéressé par ses compagnons, avait récupéré le verre vidé et s'était penché par-dessus le comptoir pour le remplir, profitant de ce que le barman et l'autre homme avaient tous les deux les yeux fixés sur Tom, qui semblait supporter assez bien les balles tirées à bout portant.

Le premier à briser ce silence stupéfait fut l'homme, qui, pris de court, bafouilla :

« Qu'est-ce que… Merde… Comment… ? »

Tom, se redressant tout à fait, haussa à nouveau les sourcils, invoquant la première excuse à laquelle il pouvait penser :

« Ma…Capuche est pare-balles.. ?

-Te fous pas de ma gueule, explosa l'homme dont la colère se teintait maintenant d'une forte dose de peur, putain qu'est-ce qui se passe ? »

La tempe encore fumante, et se teintant progressivement d'une couleur violacée, Tom fixa une seconde l'homme sans rien dire, puis arbora à nouveau ce large sourire de défi qui montrait son contentement d'avoir pu prouver son écrasante supériorité. Ses lèvres fines révélèrent une dentition anormalement acérée, tandis que ses prunelles s'avivèrent d'une nuance rouge-orangée.

Une réflexion sembla faire son chemin jusqu'à la conscience de l'homme face à lui, car il recula soudain de quelques pas hésitants, sans quitter son adversaire des yeux. Abaissant sans le remarquer son arme, il balbutia, privé d'un coup de tous ses moyens :

« T'es un… Putain, t'es un démon, c'est ça ? »

A ces mots, l'ensemble des clients du bar, qui suivaient la rixe du coin de l'œil, se tendirent comme un seul homme; certains glissèrent une main dans leur poche pour y saisir leur arme ou leur téléphone, d'autres estimaient la distance jusqu'à la porte, d'autres restèrent simplement immobiles, attentifs à l'évolution de la situation.

Conscient que la tension était dangereusement montée d'un cran, May se décida à reprendre la situation en main. Il finit sa bière d'une gorgée ample, reposa la chope vide avec assez de force pour attirer l'attention de la majorité des clients, et il ferma les yeux. Ses jambes qui battaient de manière désordonnée dans le vide se mirent à adopter un rythme plus régulier, plus doux et fluide. Ses doigts se mirent à tapoter le bois usé du comptoir, et de ces gestes commença à se faire entendre une mélodie qui semblait sortir de nulle part.

C'était assez léger, clair et harmonieux, et gagnait en volume à chaque seconde, jusqu'au point où l'on aurait pu croire que des instruments étaient dissimulés dans les murs. Efrain se rappela l'air qu'il avait entendu dans le hangar, et comprit que, d'une manière qui lui échappait, c'était May qui faisait ces sons, sans ouvrir la bouche, simplement en battant une mesure que lui seul percevait. Au moment où la quasi-entièreté de la salle, perplexe, avait dirigé son attention sur ce nouveau phénomène, May se mit à chanter.

C'était une chanson assez populaire, à l'air connu et aux paroles changeantes; et la voix de May, expressive et aérienne, avait une telle présence, une telle virtuosité, que tous ne purent s'empêcher d'oublier et Tom et la rixe et le danger, pour écouter, les bras ballants et l'âme charmée, les couplets désinvoltes du ténor. La version des paroles qu'il avait choisie était inconnue à Efrain, et son refrain se résumait à peu près à ceci :

I ran across the desert for miles and miles

To save your skin

I faced the devil and his hundred red smiles

To save your soul

How come, honey

How come, oh tell me

That you still despise me?

Il n'appuya pas sa dernière note, laissa simplement la chanson s'achever dans l'échoppe désormais totalement muette, et, d'un geste, il réclama au barman une seconde bière. Efrain –et Tom avec, même s'il aurait préféré mourir que de le reconnaître- furent frappés de la facilité qu'il avait eu à réduire au silence et à l'irrésolution une salle de malfrats qui était décidée, quelques minutes auparavant, à ne pas les laisser partir vivants.

Sa bière à la main, il se tourna vivement, fit un petit sourire arrogant en direction de son public toujours désorienté, et, sautant à bas de son tabouret, il se dirigea gaiement vers l'homme qui avait tiré sur Tom.