Efrain eut l'impression que le sol s'ouvrait sous ses pieds. Abasourdi, il souffla :

« Ça ne peut pas être autre chose ? C'est forcément ça ?

- Crois-moi, aucun doute. » Asséna May. Sa voix restait très atone mais un éclat d'inquiétude et de compassion continuait à danser dans ses prunelles.

« Te fous pas de ma gueule » résonna la voix de Tom, de plus en plus blanche, désincarnée. Sa perplexité se transformait à nouveau en colère noire, affiliée à un déni complet. Efrain la sentait bouillir en lui comme si c'était la sienne, et cela le terrifia d'autant plus qu'il comprit qu'elle était dirigée vers lui.

Tom était révolté. Il était inimaginable que lors d'une mission de routine, en plein combat contre May, il ait pu être assez imprudent pour être touché par le Nex. Il avait à peine croisé le regard d'un seul humain, il était impensable qu'il soit si malchanceux. Aveuglé par ses émotions, il laissa les flammes le gagner et marcher vers Efrain, décidé à tuer la source de ses problèmes. Efrain, toujours à terre, ne put que regarder les flammes qui se dirigeaient vers lui, avant qu'elles ne se heurtent à un mur d'eau qui se dressa hâtivement entre lui et le feu.

Il se redressa tant bien que mal et recula le plus vite possible, quasiment inconscient de sa propre souffrance et arrachant une grimace de douleur à Tom.

« Vous devriez plutôt vous asseoir et discuter » proposa May, moqueur, et de sa main tendue soutenant la frontière aqueuse qu'il venait de dresser. « Il serait dommage que vous vous entretuiez ».

« Recule, traître », grogna Tom. « Laisse-moi le tuer et je te laisserai peut-être partir ».

May répondit simplement par un léger ricanement, sans diminuer d'un centimètre la barrière qui séparait Tom et Efrain. Ce dernier, à travers l'eau tourbillonnante, pouvait toujours grossièrement distinguer les traits de Tom, tendus en un masque grimaçant et proprement terrifiant. Il se sentit révolté à l'idée que le démon percevait sûrement toute sa peur, et que très certainement cela l'amusait plus qu'autre chose. Ses pensées furent troublées par un bruit, une mélodie qu'il entendait difficilement sous le grondement de l'eau; c'était May qui chantonnait, assez bas, doucement, et la masse d'eau se mit à se moduler au rythme de la musique, ondulant et croissant jusqu'à devenir presque deux fois plus imposante qu'avant, et s'écraser sur Tom dans une gerbe d'éclaboussures qui s'éparpillaient et se rassemblaient immédiatement, comme aimantées.

L'eau le plaqua au sol, annihilant ses flammes et le réduisant à l'impuissance, tandis que la barrière s'effaçait lentement, se transférant autour de Tom. Efrain croisa les bras, essayant de dissimuler au mieux les tremblements et le malaise que lui conféraient cette sensation désagréable d'être compressé, avec toute cette eau qui pesait sur les poumons de Tom, les empêchant tous deux de faire le moindre geste.

« Vous mourrez tous les deux », dit simplement May. Tom, tentant de se dégager, grogna difficilement, ce que May interpréta comme la demande d'une précision. « Si tu le blesses, ou essaie de le tuer.

S'en prendre à son âme sœur a des conséquences terribles. »

À ces mots Tom protesta de plus en plus, se débattant au mieux pour se libérer du poids qui l'oppressait. May soupira à nouveau, et Efrain pensa que ça avait l'air d'être son moyen d'expression le plus courant. Les liens de Tom se desserrèrent un peu, juste assez pour lui permettre de se redresser et de fusiller May du regard. Cela ne semblait aucunement impressionner ce dernier, qui, prenant le temps de réfléchir, proposa :

« Je peux vous mettre à l'abri un moment, et peut-être même trouver une solution viable pour que vous surviviez tous les deux à la situation. Mais pour cela, il va falloir que vous me fassiez confiance et que vous me laissiez vous aider. Tu t'en sentirais capable, Tom ? »

La dernière phrase avait beau avoir été proférée avec toute l'ironie et la provocation dont May était capable, Tom y opposa un silence buté et froid. May reprit donc :

« Je doute que notre entrée dans l'immeuble d'Efrain soit passée inaperçue; trouvons un lieu calme et hors de la ville pour finir la nuit et aviser de ce que nous ferons ensuite. En attendant, paix provisoire. On est ok sur ce point ? »

Efrain hocha la tête fébrilement, très peu emballé à l'idée de rester coincé avec deux démons, mais néanmoins plutôt soulagé de n'être pas encore brutalement assassiné. Tom arborait une moue qui semblait contenir toute l'irritation du monde, et qui aurait pu faire pouffer Efrain si elle n'était pas un signe avant-coureur de son très probable trépas. Mais quelque chose dans son silence sembla être une marque de résignation, puisque May, après quelques secondes, acquiesça simplement :

« Bien, nous sommes d'accord. Allons-y. »

Se relevant, il rabattit sa capuche de manière à faire disparaître toute la moitié supérieure de son visage, dissimulant rapidement tout ce qui pouvait le rendre suspect. Tom l'imita, et ils sortirent tous les trois du vieux bâtiment, chacun se tenant à une distance respectueuse des deux autres.

Efrain, fermant la marche, pensa un instant à s'enfuir mais le souvenir de la douleur qu'il avait ressentie l'en dissuada. Il se doutait bien que cela avait un rapport avec la distance mise entre Tom et lui, et rien qu'en marchant trois ou quatre mètres derrière lui, il expérimentait de désagréables picotements sur son épiderme. May, tout devant, semblait parfaitement savoir où il se dirigeait. Pourtant ils arpentèrent plusieurs rues sans avoir l'air de suivre de direction précise, et Efrain commençait à s'inquiéter des regards des passants au vu de leur étrange convoi.

Ils finirent tout de même par s'arrêter face à un grand van vieilli, aux pneus à moitié dégonflés et aux couleurs défraîchies. Il avait tout d'un van hippie classique, des autocollants floraux parsemés de taches de rouille et d'essence aux colliers de perles tapissant les sièges éraflés. May marmonna entre ses dents un rapide « Ca fera l'affaire » avant de se diriger vers l'arrière du véhicule.

« … C'est à toi, n'est-ce pas ? Hasarda Efrain, sans trop y croire.

- Ferme-la, répondit laconiquement Tom en brisant d'un coup de coude la vitre passager.

- Tom, j'étais en train de déverrouiller la portière arrière, arrête de casser des trucs, maugréa May, pas le moins du monde inquiet du raffut qu'ils causaient.

- Hm...Les gars ? insista timidement Efrain, de moins en moins rassuré. De l'intérieur du van la voix de May lui enjoignit de faire le guet, et Efrain trépigna sur le trottoir, blême de nervosité. Finalement il vit May s'installer sur le siège conducteur, réussir à faire démarrer le véhicule sans encombres et lui faire signe de les rejoindre, ce qu'il fit avec une once de soulagement car la distance entre Tom et lui recommençait sérieusement à mettre à l'épreuve sa résistance à la douleur.

Le van était très mal rangé et sale et divers objets et ordures jonchaient le sol, mais l'endroit restait spacieux et plutôt confortable, malgré l'odeur entêtante d'herbe qui flottait dans l'habitacle. Avisant un poncho élimé étendu sur une couchette et une tasse sale posée sur la table, Efrain eut une pensée pour les propriétaires du van et soupira :

« On a de la chance qu'ils soient absents.

- Ce sont eux qui ont de la chance » lâcha Tom en s'installant sur le siège passager, tiraillant à nouveau Efrain en tirant sur leur lien. Il n'avait pas l'air de souffrir autant qu'Efrain de cet éloignement, et cela mettait ce dernier en rogne de devoir être celui qui cédait à chaque fois. Il se laissa tomber sur la banquette située au dos du siège de Tom, retenant à grand-peine un nouveau soupir de soulagement et d'irritation mêlés.

« Bon, fit May, nous devrions finir la nuit hors de la ville, peut-être dans les hauteurs en périphérie et là, discuter de la marche à suivre. Je vais vous demander si ça vous convient, mais pour être honnête, je me fiche de ce que vous direz, on suit mon plan. Cela vous convient-il ? »

Face au silence interdit de ses interlocuteurs, May exhiba une expression de satisfaction et démarra le van, les emportant au loin.