Au bout d'une heure Tom se réveillait, reposé mais toujours aussi irascible, Efrain tentait de s'occuper les mains et l'esprit comme il le pouvait pour ne pas sombrer dans la panique, et le van roulait toujours, dévorant inlassablement l'asphalte comme un bétail indolent, les emmenant si loin qu'ils semaient les villes, les bourgades, les longues vallées sèches, les forêts embrumées.

Le midi, l'après-midi, le soir passaient et le van ne s'arrêtait jamais, et Efrain, tout en dessinant machinalement des arabesques sur les vitres embuées, commençait à croire qu'on l'amenait dans ces villes remplies de démons dont il avait entendu parler, ces enfers sur terre où le moindre pavé qui les tapissait était témoin d'innombrables atrocités. Il commençait à sommeiller, et son esprit confus mélangeait les formes de la nuit avec de diffuses menaces, les lumières des phares avec les feux dans les yeux de Tom, le ronronnement du moteur avec de sourds grognements.

Il fut tiré de son sommeil agité par le van qui freinait par à-coups, ce que, au vu des gémissements répétés de la machine, il ne semblait guère apprécier. Mal réveillé, Efrain mit un moment à comprendre où il était. May et Tom lui tournaient le dos, assis dans les sièges conducteur et passager du cockpit – et Efrain avait beau être à moins d'un mètre de Tom, il ressentait tout de même un désagréable et insistant tiraillement qui l'avait poussé dans son sommeil à se pencher vers eux en s'affalant sur la table. Se redressant à demi, la vision encore floue, il scruta l'extérieur de son mieux; leurs ralentissements fréquents venaient de ce que la circulation était bondée, et le paysage envahi par des feux rouges, des klaxons, une géométrie confuse de grands bâtiments : ils étaient dans une ville.

Efrain eut un léger mouvement de panique en pensant d'abord avoir atterri dans les villes cauchemardesques qui avaient hanté son sommeil, mais il fut vite très clair que l'endroit ne semblait rien présenter d'exceptionnel. Tirant sur sa manche, il essuya fébrilement la vitre afin de mieux profiter de la vue de cette civilisation qui le rassurait immensément. Malgré la profonde obscurité nocturne, la ville resplendissait, et ses mille et mille néons papillonnants faisaient comme les reflets d'une pierre précieuse. Le métal qui tapissait les bâtiments semblait amplifier et renvoyer le moindre éclat, et chaque surface était un kaléidoscope éblouissant. Le vieux van lui-même voyait sa carcasse se consteller de reflets chamarrés, et la fine pluie, le bourdonnement grave des véhicules, le repos bleuté des structures, et tous ces austères flambeaux bariolés, tout cela conférait au tableau l'impression profonde et entêtante d'une mélancolie douce, résignée et calme, d'une beauté malheureuse qui apaise sans guérir.

Ces sensations glissèrent jusqu'à Efrain, qui aima immédiatement cette ville et ses lueurs. Il se rencogna dans la banquette, posa un œil prudent sur ses deux compagnons. Au-delà de leur apparence détendue et leur immobilité silencieuse, il se dégageait d'eux une tension, comme si chacun était prêt à bondir au moindre geste suspect de l'autre. Malgré sa confusion, Efrain avait vite compris que la trêve entre ces deux-là était fragile, et que pour le moment, son salut en dépendait. Il hésita un moment à leur demander où ils se trouvaient mais renonça, rechignant à troubler cette paix relative et se contentant de se remettre à admirer l'incessante procession des lampadaires. La ville semblait énorme, car ils continuèrent à la parcourir pendant un moment, et bientôt les grands bâtiments lumineux s'appesantissaient, s'assombrissaient, et la route se rétrécissait tandis qu'ils s'enfonçaient dans les quartiers plus populaires.

Descendant une pente douce, ils passaient devant de moins en moins de grandes enseignes et de plus en plus devant de petites supérettes, de bars miteux et d'immeubles aux façades salies, jusqu'à arriver au dessus d'une zone portuaire, envahie par des docks et des hangars rouillés. May gara le van, recommanda à Efrain et Tom de ne pas quitter le van, en sauta lestement et se dirigea tranquillement vers une ruelle adjacente.

Efrain redouta immédiatement que Tom n'en profite pour jouer la fille de l'air, persuadé qu'il n'aurait alors aucun contrôle sur la situation. Mais il ne bougea pas d'un pouce, et Efrain, faisant l'effort de sonder ses émotions, trouva dans le démon une grande et sourde lassitude à laquelle il n'avait pas vraiment prêté attention avant, et qui lui fit penser que Tom était tout aussi décontenancé que lui, raison pour laquelle il se montrait si raisonnable et silencieux – mais combien de temps avant qu'il ne se retrouve à nouveau en pleine possession de ses moyens ? Efrain s'interdit de se pencher sur la question, trop gagné par la lassitude de Tom pour trouver l'énergie d'une nouvelle inquiétude.

Bientôt, la silhouette de May reparut de derrière un pan de mur, et il fit un signe de la main à ses deux compagnons pour qu'ils le rejoignent. Rendu docile par le trop-plein de fatigue et de stress, Efrain se glissa hors du van, suivi à contrecœur par Tom qui se disait que décidément il détestait se voir dicter ses actions par May. Sur un autre de ses gestes, ils rabattirent leurs capuches de manière à dissimuler aux mieux leurs visages. Sans un mot, ils le suivirent en remontant une ruelle aux pavés sales et irréguliers, longèrent des murs rendus poreux par l'humidité et le sel marin qu'exhalaient les docks, et ils finirent par s'immobiliser devant un petit immeuble que rien ne distinguait des autres, si ce n'était l'ampoule allumée à l'intérieur dont l'éclat fendait l'obscurité de la rue et qui, à cette heure tardive, était l'une des seules sources de lumière à portée de vue.