Il y a fort longtemps, au centre du pays, dans une grande ville de pierre comme on en fait plus, vivait le Roi du Pays.

On a oublié son nom.

On n'a pas voulu s'en souvenir.

On l'a jeté comme une pierre dans un puit à sec.

Ce n'était pas un bon roi, pas de ceux dont on se souvient, des siècles après, avec reconnaissance ou amusement.

On se souvient même plus des rois paresseux ou guerroyant que de celui-là.

Il monta sur le trône quand son père mourut et déjà, à l'époque, on murmura que l'ancien roi, qui n'était pas si vieux, avait été aidé dans son passage de vie à trépas.

On le murmura, car il aurait fallu être fou, à l'époque, d'accuser le Roi ainsi.

Le nouveau Roi était plus violent que son père, bien moins patient et peu préoccupé de l'avis de son peuple.

Il ne voyait dans les serfs que des esclaves à martyriser, tout juste bon à le fournir en nourriture et en jeunes filles à déflorer. Les nobles l'encourageaient dans sa folie, le suivaient dans ses violences et ses fêtes orgiaques, au lieu de le conseiller à mieux. Ses chevaliers s'abaissaient à commettre ses crimes à sa place et un regard de travers vous aurait valu la corde au cou ou l'épée au cœur.

Sa mère mourut peu après, affligée de la mort de son époux, mais aussi des mille cruautés de leur fils.

Pendant des années, le Royaume périclita. Les serfs, affligés d'impôts et des méfaits de leur roi, mourrait de faim et de maladie. La moindre sécheresse, la moindre récolte ratée, et la mort s'abattait sur eux, s'ils n'avaient pas déjà eut le malheur de courroucer le Roi de leurs plaintes. Les chevaliers, tiraillés entre leur devoir de servir leur roi et l'horreur que leur inspiraient ses ordres, rechignaient à lui obéir de plus en plus. Seuls les nobles le suivaient encore dans ses délires, mais par peur, désormais, plus que par plaisir.

Vint un jour où le Roi, par ennui, décida de torturer et tuer un de ses chiens. C'était un beau matin gris, d'une force peu commune, habilement dressé par le maitre-chien à la chasse au loup. Un chien magnifique, d'une loyauté sans faille, et qui était probablement la seule créature du royaume à aimer inconditionnellement le Roi.

C'était un chien qui aurait fait la fierté de tout monarque digne de ce nom.

Mais le Roi n'en était pas digne.

Et quand, après une longue agonie, il finit par trancher la tête de l'animal, quelqu'un se dressa contre lui.

Il s'agissait de la fille du maitre-chien. Une jeune femme, dont on dit qu'elle n'était pas jolie, ni même amène, et dont la seule beauté consistait en ses longs cheveux blond qu'elle portait libre quand elle ne soignait pas les chiens.

Elle avait élevé le mâtin gris dès la naissance, comme tous les chiens de son père et peut être que c'était d'elle que le chien avait appris à aimer, mais c'est du Roi qu'elle apprit à haïr.

Elle avait assisté à l'agonie du chien, comme à celle des serfs autour de la ville. Elle avait vu les proies du Roi pourrir devant des enfants affamés, les femmes pleurer leurs époux ou leur vertu, les chevaliers refuser de tuer et être eux même mis à mort.

Elle n'était pas bonté et bienfaisance.

Elle n'appela pas à la pitié du Roi, ou à sa conscience par des prières sincères et des mots de paix.

Elle se dressa devant le roi et lui parla comme on parle à un insecte piqueur ou à un serpent venimeux.

«Traite ton peuple comme tes chiens et tu seras le Roi de Rien»

Le Roi, comme on s'en doute, n'aima pas la remontrance.

Il ordonna au chevalier le plus proche de la tuer.

Le chevalier refusa.

Le Roi prit alors son épée et éxecuta le chevalier, d'un coup de lame dans la gorge.

Il ordonna au second chevalier de la tuer, et celui-ci accepta, craignant la mort de la main du Roi.

Mais il refusa de la torturer et la violer, comme l'encourageait son seigneur.

Il prit son épée et perça le cœur de la fille du maitre-chien, d'un seul coup.

Elle ne mourut pas sur le champ, mais suffisamment rapidement pour qu'elle n'eut que le temps de prononcer trois derniers mots au Roi.

"Roi de Rien."

Le Roi n'aima pas plus sa dernière bravoure. Il la décapita lui-même, puis ordonna à ses chevaliers de diviser son corps en cinq morceaux, et de les disperser dans le reste du royaume, dans les mares les plus boueuses, les forêts les plus épineuses, afin que personne ne trouve ses restes et ne leur donne une sépulture.

La tête, il la garda, suspendue par ses beaux cheveux blonds dans sa salle du trône, comme un macabre lustre régnant au-dessus de sa cour.

Le maître-chien implora pitié, et demanda qu'il leur rende au moins la tête de sa fille, mais le Roi refusa d'entendre raison.

La mort dans l'âme, le maitre-chien prit le deuil.

En ces temps-là, le deuil durait bien longtemps.

Il y avait le petit deuil, qui prenait sept jours, pendant lesquels on préparait le corps et les funérailles. On le lavait, on le veillait puis on le mettait en terre, nu et drapé d'un linceul de lin brut.

Le maitre-chien dut se contenter d'enterrer le mâtin gris et une poupée de bois coiffée de laine à la place de sa fille chérie.

Puis, venait le grand deuil, où on pleurait le défunt pendant vingt et un jours, priant pour que son âme trouve la paix.

Personne n'osa prier à proximité du Roi, bien que tous savait que jamais la fille du maitre-chien ne trouverait la paix.

Et le retour de deuil, quand le corps dans le caveau n'était plus réduit qu'à des os, qu'on rassemblait et qu'on enterrait à nouveau, cette fois dans l'ossuaire familial.

Le maitre-chien pleura en ramassant les ossements du matin gris et la poupée de bois, pliant ses membres pour qu'elle entre dans l'urne qu'il avait lui-même gravée pendant son grand deuil.

Il la déposa dans l'ossuaire de sa famille, là où il s'était réservé une place, longtemps auparavant, à la mort de sa mère. Puis il ferma l'ossuaire et en souda la serrure, afin que personne d'autre ne puisse y reposer.

Le lendemain, quand le Roi et sa cour s'éveillèrent, serfs et serviteurs avaient disparu de la ville.

Il n'y avait plus de maitre-queue dans la cuisine, plus de palefreniers dans l'écurie, plus de servantes à faire les lits, de paysans à labourer le sol, ni de bêtes dans les prés.

Et le chenil était vide des matins du Roi et du maitre-chien.

La seule chose qui restait était trois mots, tracés sur tous les murs, à l'encre et au charbon, en lettres élégantes ou maladroites.

"Roi de Rien"

Le Roi entra dans une colère noire. Il tempêta, il jura qu'il allait leur faire payer cette traitrise, il ordonna aux chevaliers de poursuivre les fugitifs et de les ramener de force, de tuer les meneurs s'il fallait, pour donner l'exemple.

Les chevaliers partirent sur leurs cheveux de guerre, dans leurs armures de métal, leurs épées et boucliers à la main.

Mais ils découvrirent rapidement que le peuple n'était pas parti, tel un grand troupeau de moutons, en une foule compacte.

Ils étaient partis par petits groupes, divisant entre eux les bêtes et la nourriture, partageant les chariots pour que chacun ait sa chance et prenant tous des directions différentes.

Les chevaliers n'étaient pas nombreux, car il faut un village pour entretenir un chevalier, ses armes et son cheval, et dans la ville du Roi, ils n'étaient qu'une quinzaine.

Alors ils se séparèrent aussi, partant dans autant de direction qu'ils purent.

Le Roi attendit.

Patiemment d'abord, ruminant sa vengeance, puis de plus en plus fébrilement.

Et quand, enfin, un chevalier revint, seul, couvert de poussière, il ne comprit pas.

C'était le plus agé de ses chevaliers, un homme qui avait servit son père avant lui, qui avait assisté avec impuissance à laruine du Royaume qu'il avait servi toute sa vie.

Le chevalier se déhauma devant son Roi, mais ne mit pas un genou à terre.

Et il raconta.

Il raconta comment les serfs s'étaient séparés et comment les chevaliers étaient partis à leur poursuite.

Il raconta comment ils avaient rattrapés les plus lents, mais que ceux-ci, les voyant arriver, avaient préféré se tuer que de revenir.

Il raconta comment les chevaliers les avaient enterrés sur place, sous des monticules de terre, sans caveau ni ossuaire.

Il raconta ceux qui avaient luttés, qui, à dix serfs, hommes et femmes confondus, avaient mis à terre le chevalier qui les avait interceptés et avaient abandonné son corps, décapité puis démembré en autant de morceaux que celui de la fille du maitre-chien.

Il raconta comment les chevaliers survivants s'étaient rassemblés à nouveau, la veille, devant la ville, les mains vides.

Il raconta comment ils avaient décidés, eux aussi, de ne pas revenir.

On raconte que son agonie fut lente et douloureuse, mais qu'il riait encore quand le bourreau le décapita.

Quand les chevaliers eurent rejoint les serfs, quand ils eurent dépassés les limites du royaume, quand personne ne les rattrapa après des semaines de fuite, ils s'arrêtèrent.

Serfs et chevaliers abattirent des arbres, ils bâtirent des maisons pour tous, labourèrent les champs et montèrent un mur.

Chaque petit groupe de fugitifs, tout autour du royaume, construisit un mur, aussi longs qu'ils purent, barrant le chemin vers leur ancien pays. Les chevaliers se mêlèrent aux serfs, leurs enfants continuèrent à étendre les murs et les villages. Parfois, ils relièrent les murs entre eux, parfois par un fossé, parfois par une palissade.

Cela prit des générations, mais les villages s'étendirent, nommés Salvemur, Murbarrez, Murmatin ou Haumur.

Certains devinrent des villes.

Certains eurent des rois.

Et les parents racontèrent aux enfants l'histoire du Roi de Rien, leur interdisant de franchir les murs.

Et personne ne revint au royaume.

Car là-bas, la cour s'étiolait. Le Roi avait vidé les forêts à chasser pour se nourrir. Les nobles de bas rang avaient été chargé de reprendre les taches abandonnées par les serfs, mais la première récolte fut désastreuse et il n'y en eu pas de seconde. La maladie balaya les rares survivants et très vite, il ne resta que le Roi, seul dans sa salle du trône.

Seul sous la tête de la fille du maitre-chien.

On dit qu'il est mort, assis sur son trône, sous la tête de sa victime.

On dit aussi qu'il vit toujours, devenu le monstre que son âme habitait, et qu'il capture les voyageurs égarés, ou les enfants turbulents pour les dévorer.

On dit qu'il hante son palais, spectre aigri et tourmenté, hurlant de rage chaque fois qu'il entend la fille du maitre-chien murmurer:

Roi de Rien.

Roi de Rien.

Roi de Rien.

FIN