Lorsque l'on est pathologiquement atteint, on s'adapte à son environnement comme on peut. « Comme on peut » étant la partie la plus importante de la phrase. Mon psychiatre m'avait placée dans la case des troubles obsessionnels compulsifs avec une légère tendance asociale. Généralement on dit TOC, c'est plus rapide à dire.

Du coup il fallait s'adapter, surtout lorsqu'on vivait dans une ville telle que New-York. Ville de la décadence, celle qui ne dort jamais. Autant vous dire que ce n'était pas de tout repos lorsqu'on travaillait en tant que lieutenant de police. Encore moins quand votre famille ne semblait pas assimiler le fait que je DETESTAIS tout type d'évènement impliquant foule ou personne avec qui communiquer.

Actuellement, j'en voulais particulièrement à Sharon, ma petite sœur, qui m'avait traînée jusqu'à un bal. Littéralement. Vous imaginez une petite sœur traînant la grande derrière elle alors que cette dernière est policière ? Je perdais toute crédibilité et prenais conscience que le respect n'existait plus en ce monde ! Qu'est que j'aurais pu faire ?! Elle m'avait menacée de foutre le bazar dans ma vie ! Le BAZAR ! Rien que d'y penser, j'en avais des frissons.

Un regard vers ma montre m'appris que cela faisait à peine six minutes qu'on était arrivée. J'avais déjà l'impression d'être une idiote dans mon coin obscur, seule à observer ces gens danser sur la piste. Evidemment, ma sœur s'était évaporée d'un claquement de doigt m'oubliant sans remord. Après tout, je n'étais là que pour être son chauffeur gratuit rien de plus. Qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour sa famille hein ? Bien sûre que je l'aimais ma sœur, sinon je l'aurais embarquée depuis longtemps au commissariat pour harcèlement moral et abus envers une personne handicapée. Oui, quand ça m'arrange je me fais passer pour une handicapée et alors ?

Les seules choses de bien étaient l'orchestre qui jouait de la musique classique et le buffet à volonté. Quoi que le buffet, je n'osais pas trop m'approcher car il y avait trop de monde à mon goût, entrain de déguster leur petits pains juste à côté. Y avait des PUTA** de tables partout dans la salle, et ces messieurs et mesdames « j'ai un balai dans le cul » n'y mangeaient pas ! Et après c'était moi que l'on traitait de folle !

Alors que je parcourai l'immense salle des yeux, à la recherche de Sharon, je vis la pire des choses : Une des nappes était mal mise. Le côté gauche pendait plus que le côté droit. Je pris une grande inspiration et tentai de penser à autre chose qu'à cette asymétrie accablante. Par exemple, à cette sœur perdue qui portait une jolie robe blanche.

Blanche.

Comme cette nappe.

Merde.

Automatiquement, je me mis en marche, rasant les murs pour atteindre la fameuse table. Heureusement, il n'y avait personne qui y mangeait. Je n'aurais donc pas besoin de m'expliquer. Retroussant mes manches, j'écartais les quatre chaises et entrepris d'enlever les couverts un par un. Je savais que les voisines de table, trois vieilles aux rouges à lèvres grinçant, me fixaient d'un air outré. L'une d'elle avait même une mèche rebelle qui gâcher sa si joli coiffure qu'elle s'était faite. Heureusement, le balais qu'elles avaient dans le cul les empêchait de tout commentaire et me permit par la même occasion de les ignorer royalement.

Concentrée sur ma tâche, je replaçai la nappe correctement et le soulagement m'envahit enfin. Remettant la vaisselle en place, je ne vis pas le jeune homme qui s'approcha de moi et donc du destin funeste qui m'attendait.

Je tressaillis en l'entendant me saluer. Je levai les yeux pour voir un homme bien battit sous son smoking découpé à la perfection, me souriant de toute ses dents parfaitement blanches. Il n'était pas beau à proprement parlé mais il avait un charme indéniable. Peut-être était-ce dû aux deux petites fossettes qui se formaient lorsqu'il étirait ses lèvres ou encore à cette cicatrice qui soulignait sa mâchoire et descendait le long de son cou jusqu'à disparaître sous ses vêtement. Quoiqu'une deuxième cicatrice en parallèle ne serait pas mal non plus.

Toujours est-il que je restais pétrifiée face à cette nouvelle rencontre, ne sachant pas quoi faire.

Ma sœur m'avait toujours dit de sourire à quelqu'un qui vous souriait. Alors voilà, je tentai une expression des plus avenantes tout en sachant qu'il y avait de forte chance pour que mon visage ne forme qu'une grimace horripilante. Avec un peu de chance, cela le ferait fuir.

- - Que fait une si charmante demoiselle toute seule ici ? demanda-t-il d'une voix grave.

Je levai les yeux au ciel face au compliment superficiel. J'avais peut-être vingt-sept ans mais ce n'était pas avec un chemisier noir qui retombait sur une jupe de la même couleur et mon visage effrayé que j'avais l'air charmante. J'étais petite, blanche comme un cul et aussi agréable qu'un cafard dans un restaurant. Moi aussi j'avais mes cases et il était clair qu'il était dans celle des hypocrites. Et d'après la montre qu'il portait au poignet droit et sa chevalière en argent, il devait être de ces hypocrites outrageusement riches.

Je le détestai tout de suite.

Je me détestai aussi pour devenir rouge comme une écrevisse. Je me faisais l'effet d'une collégienne qui découvrait le sexe opposé.

Dit quelque chose, n'importe quoi qui puisse nous faire sortir de là.

- -Je…j'accompagne ma sœur…disons que je n'avais pas le choix… bégayais-je, cherchant du regard une porte de sortie. Et vous ?

Je l'entendis pouffer face à ma question qui me paraissait tout à fait légitime. Je fronçai donc des sourcils, oubliant tout sourire alors que les yeux de mon interlocuteur pétillaient d'amusement.

- - Je dois vous avouer que je suis étonné que vous ne le sachiez pas puisque ce bal est en mon honneur, énonça-t-il. Je suis Corwyn Conrad, le nouveau chef de police de New-York.

J'eu un blanc.

Un de ces moments de vide total. Mon cerveau s'était instantanément arrêté à cette dernière révélation. Il y aurait eu une arme à portée, je me serais jetée dessus pour écourter mes souffrances. Comment avais-je pu passer à côté de ça ? En y réfléchissant, c'était facile : ma sœur m'avait demandé de l'accompagner le jour même et ce n'était certainement pas mes collègues de boulot qui allaient me le dire. J'étais dans une merde noire sans fond.

Corwyn Conrad était mon nouveau patron…

Je me sentis encore plus mal à l'aise et par réflexe je me mis à tordre mes doigts dans l'espoir que cela me soulagerait un peu.

- - Ne vous inquiétez pas, je ne mords pas et tant que vous n'avez rien fait de répréhensible vous n'avez rien à craindre de moi, ajouta-t-il. Peut-être une danse vous détendra-t-elle ?

Sur ces mots, qui sonnaient comme un glas à mes oreilles, il m'invita en me tendant la main.

Je n'avais pas besoin d'un miroir pour savoir que ma peau était passée du rouge écarlate au blanc cadavérique. Je maudissai ma sœur de toute mes forces et priai pour que l'homme en face de moi oubli cette altercation et pour ce qui allait suivre.

- -Non, chuchotai-je

Et sans attendre de réaction, ni savoir si il avait bien entendu, je pris mes jambes à mon cou et fuis loin jusqu'à rejoindre ma voiture. Ce n'était qu'en mettant le moteur en marche que je prévenai enfin ma sœur que je partai de cette fête qui n'avait duré que vingt minutes pour moi.

Voilà comment une jeune femme habillée comme à un enterrement fuyait les lieux du crime et priait très fort pour que tout cela n'ait pas de répercussion dans le futur.