L'inspecteur de police II

Il avait cherché d'autres solutions. Il croyait en la liberté de la presse. Mais l'auteur de l'article du Canard Enchaîné se tenait devant lui, en détention provisoire pour une des nombreuses contraventions généralement tolérées par la police, sauf lorsque le contrevenant était journaliste d'opposition systématique qui détenait des informations sur un criminel. Ici, des téléchargements illégaux avaient suffi.

« Vous avez le droit de garder le silence. Vous savez quand même ce que signifie cette expression ? J'ai bien trop souvent entendu des blagues disant que c'était le droit ironique de fermer sa gueule. Et oui j'ai de la famille en province et ils savent que je suis policier. Mais en fait c'est un droit très précieux. Il signifie que la police n'a pas le droit de vous faire parler de force. De vous torturer. Alors on va procéder gentiment. Bien sûr cette phrase est surtout un cliché des années 2000, et bien sur les droits de l'Homme ont bien diminué depuis. Alors si ca se passe mal on continuera moins gentiment. Ca vous convient ? »

Toute réponse : un air assassin. Idéaliste va. Travailler pour une publication papier, de nos jours, et j'ai vu son C.V. un salaire deux fois meilleur serait possible, juste pas au Canard. Ouais, idéaliste.

« Je cherche à identifier l'individu qui vous a fourni vos informations pour votre article à sensation sur les travaux publics en banlieue. Je n'ai pas de réelles informations sur l'individu en question, mais un intérêt pour les comics américains et les justiciers masqués est probable. Toute aide sera la bienvenue et participera à ce que les forces de l'ordre oublient vos téléchargements illégaux de centaines de fichiers mp3, de films et d'épisodes de séries en mp4, de livres universitaires en PDF, de comics (tiens, vous aussi ?) en cbz, et ainsi de suite. D'ailleurs, pensez vous que l'omniprésence des DRM est là pour aider les nobles protecteurs de la loi tels que moi à faire chanter les petites gens telles que vous ? Allez savoir ce que les Illuminatis ont prévu.

Mon speech commence à fonctionner. Maintenant ca devient dur.

« Bref, on peut oublier ces horribles délits. Les vôtres et ceux de toute votre gentille famille bien sûr. Lorsqu'un juriste à la télé évoque les peines maximales pour ce genre de petits délits, on les oublie vite, mais la loi reste là au cas où on a besoin de faire appel à elle. Après, je ne dis pas que je me sortirais indemne de cette histoire. De telles condamnations mobilisent des juges,

et ils sont bien payés les bougres, il faut des raisons pour prendre de leur temps. Vous connaissez les objectifs présidentiels de réduction des dépenses publiques. C'est sûr que le quartier de la Défense s'en porte bien, mais baisser l'impôt sur les sociétés a des conséquences un peu partout. Mais je pense que mes problèmes avec la hiérarchie ne vous consoleront pas si vous et votre famille êtes à la rue. Alors le choix est simple. Veinard. Tout perdre et m'égratigner, ou abandonner votre petite morale journalistique et conserver un état financier stable. Alors ?

Regarder dans les yeux d'un air méprisant. C'est ça la technique qui au Poker signifie « j'ai un carré d'as ». Peu importe le montant exact des peines.

Et voila qu'on baisse les yeux. J'ai gagné.

« Oui, je vous apporte du papier ».

Il prit un moment avant de monter dans le bâtiment du ministère de l'Intérieur et repensa à ce qu'il avait fait et à ce qu'il allait faire. Ses collègues étaient du genre enthousiaste sur leur travail. Mais ils n'avaient pas été chargés d'une telle affaire.

Le journaliste lui avait fourni certaines indications sur sa source : masculin, probablement vers les 25 ans, portait un masque de Guy Fawkes. Le masque était populaire chez certains militants et activistes, rêvant peut-être de réitérer l'attentat commis quelques années auparavant par un anarchiste portant ce masque. Si bien qu'on trouvait certains bars remplis de gens le portant. Des bandes de potentiels terroristes, célébrant un acte stupide qui a amené au pouvoir un tyran bien pire, un théocrate. La source lui avait remis une clé USB et s'en était allés. Des emails envoyés auparavant avaient convaincu le journaliste du sérieux de la source et ils sont convenus d'un rendez-vous.

Il fit sa demande auprès du ministère : surveillance automatique de l'ensemble des journalistes du Canard Enchaîné, pour détecter automatiquement tout e-mail envoyé par une personne inconnue de l'adresse de réception et fournissant des données inhabituelles pour l'adresse de réception. Les éléments de preuve qu'il avait donnaient du poids à ses demandes et la violation relativement faible de la vie privée de journalistes d'opposition ne posait pas trop de problème. Une surveillance humaine ou une surveillance plus poussée aurait posé un problème de budget ou un problème légal, et il n'avait pas le droit de poser le premier problème et pas le temps de résoudre le second.

Il avait le sentiment de faire quelque chose de fondamentalement mal. Mais il n'avait pas vraiment d'autres pistes ni d'autres moyens d'action. La surveillance qu'avait effectué pour lui le ministère lui avait bel et bien indiqué qu'une personne inconnue de la boîte de réception avait contacté un autre journaliste, pas du Canard Enchaîné mais qui avait travaillé pour par le passé, et qui avait contacté un journaliste régulier du Canard à la suite de ce mail, ce qui avait déclenché la détection automatique. Le contenu du mail correspondait parfaitement. Il se trouvait désormais dans le bar où ils devaient se retrouver.

Le journaliste finit par entrer et un des Guy Fawkes lui fit signe. Le journaliste s'assit et le coupable posa une clé USB sur la table. L'inspecteur avança immédiatement vers eux et procéda à une arrestation. Le coupable était étrangement calme et conciliant. Avant de sortir l'inspecteur jeta un regard vers l'ensemble des masqués. Ils le regardaient sans rien faire. Je ne peux pas m'en empêcher, je dois le faire.

« Alors quoi, vous faites rien ? Vos idées ne résistent plus aux balles ? » Il sortit avec le coupable.

Dans la voiture qu'il conduisait jusqu'au commissariat, le coupable se mit à parler.

« Vous savez inspecteur, je connais beaucoup de choses sur vous. Et je dois dire qu'on se ressemble. On a simplement pris des chemins différents. »

L'inspecteur garda le silence.

« Dites-moi, avez-vous déjà eu à prendre une décision aux conséquences importantes, dont aucun des choix possibles ne parait plus mauvais qu'un autre et dont les conséquences ne vous affecteront pas ? Par exemple, si vous étiez un chevalier dont le chef de l'ordre de chevaliers était sur le point de tuer le chancelier qui finançait des guerres civiles mais qui avait légalement reçu son autorité du Sénat ? Non, c'est un mauvais exemple… »

« Ecoute je ne sais pas à quoi tu cherches à faire référence. Tu vois on a beau se ressembler il se trouve que j'ai un travail à faire, là. Je n'ai pas le temps de d'écouter ou plus généralement de m'obséder pour des histoires de chevaliers ou de croisade contre la corruption. Tu penses agir pour la justice ? Tu penses te tirer d'affaire en me parlant ? »

« Et bien oui. »

Il y eu un long moment de silence.

Après un moment, son téléphone portable vibra, indiquant une notification. Il le déverrouilla et ouvrit le mail qu'il venait de recevoir. Le mail avait en pièce jointe un fichier PDF qu'il téléchargea.

« Je vous avait dit que je vous connaissais bien. Quand j'ai appris que votre commissariat était chargé de l'enquête, j'ai pu déduire que vous seriez chargé de cette enquête. Vous étiez le seul inspecteur sans activité récente. Et oui j'ai pu surveiller chacun des inspecteurs. A partir du moment où vos noms sont diffusés publiquement plus rien ne m'est inconnu. Bref j'ai pu savoir ca de vous, et bien plus. Je connais tous vos activités sur Internet depuis des années et cela en dit long sur une personne. Je sais que vous pensez que ce que je fais est juste, vous avez simplement besoin d'échapper aux conséquences des actions auxquelles vous mènent cette pensée. Et c'est ce que je vous offre avec ce PDF. Il vous indiquera comment faire accuser une de mes connaissances professionnelles, pour ainsi dire, qui a la malheureuse habitude de gagner son argent par effraction de comptes bancaires. Sachez que personnellement je le gagne par spéculation boursière et que l'ensemble de mes activités illégales a pour objectif cette « croisade contre la corruption » que vous avez évoquée. Bref le choix est votre. »

« Et tu veux me faire croire que tu es vraiment si intègre ? »

« C'est sur que vous pourriez le vérifier. Mais ca impliquerait de me ramener au commissariat et au final de me faire condamner car les preuves sont bien là contre moi. Donc vous avez toujours un choix binaire. Me ramener où me libérer. »

Il m'a piégé. Je suis vraiment devant un dilemme personnel. J'ai toute liberté de choisir sans conséquences personnelles, et je ne sais pas quoi choisir. »

Il le regarda d'un air décidé.

Je ne sais vraiment pas quoi faire.