Chapitre 1 : La main dans le sac

Tyrsse se réveilla à l'aube. Un doux soleil d'hiver commençait paresseusement à filtrer à travers la lucarne de sa chambre, et elle se permit de savourer pendant quelques instants la chaleur des rayons venant lui caresser le visage. Le calme de la maisonnée n'allait pas durer, et c'est avec une certaine résignation que la jeune fille se décida à se lever tout en prenant garde à ne pas réveiller sa mère qui dormait toujours à ses côtés. Elle enfila une chemise à manche longue en lin brun, ainsi que ses habituelles braies marron que sa mère abhorrait tant. En effet, il était inconcevable pour cette dernière qu'une femme puisse porter un vêtement habituellement réservé aux hommes.

« Même les paysannes n'enfilent pas ce genre de vêtement. » avait-elle un jour dit à sa fille.

Mais Tyrsse n'avait que faire des reproches sur sa tenue vestimentaire. Elle ne cherchait ni l'élégance, ni la féminité. Non, la praticité et le confort étaient les principales raisons pour lesquelles Tyrsse portait ces vêtements, ce qui était assez compréhensible au vue de ses activités.

La jeune femme descendit à pas de loup les quatre escaliers qui la conduiraient au rez-de-chaussée. Bien qu'elle ne pesât pas grand chose, le bois de certaines marches craquaient sur son passage - bruit qui lui arrachait toujours une petite grimace. Elle ne voulait surtout pas subir les foudres de Krur, qu'il valait mieux éviter de contrarier le matin. Qu'il valait mieux éviter de contrarier tout court, murmura ironiquement une petite voix dans sa tête.

Arrivée en bas des escaliers, la faim lui tenaillant l'estomac, elle se dirigea vers la cuisine. Elle passa devant le long comptoir de la Grande Salle et ouvrit une porte qui se trouvait à son extrémité. La cuisine était bien évidemment déserte à cette heure matinale, et Tyrsse se servit dans les placards comme à son habitude. Ce n'est pas qu'elle n'aimait pas Martha, la cuisinière qui régnait sur sa cuisine comme un roi sur son royaume, mais Tyrsse aimait la solitude. Elle appréciait d'autant plus ce moment d'accalmie en sachant qu'à peine quelques heures plus tard les clients et employés envahiraient l'endroit. Elle savoura donc sa tranche de pain frais recouverte de beurre.

Ce repas aurait pu paraitre frugale aux yeux de bon nombre de personnes, mais pour Tyrsse il était synonyme de plaisir simple. Elle aimait la simplicité dans les petites choses anodines, et elle pensait qu'être pauvre vous faisait d'autant plus apprécier les bonheurs simples lorsqu'ils s'offrent à vous. Ces bonheurs simples que les riches et les nobles balaieraient d'un revers de main dans un soupir dédaigneux. Elle le savait car elle avait été à leur place fut une époque … La jeune femme chassa ces souvenirs douloureux de son esprit, débarrassa sa table et chipa une pomme avant de retourner dans la Grande Salle. A peine avait-elle franchi le seuil de la porte qu'elle entendit un raclement de gorge sur sa droite. Elle tourna la tête et eut la désagréable surprise de voir Krur. C'était un homme grand et charpenté, et nul ne pouvait douter de sa force physique en l'apercevant.

« Encore en train de chaparder dans les cuisines à ce que je vois, constata-t-il.

— Juste une pomme, répondit-elle calmement tout en levant la main dans laquelle se trouvait le fruit.

— Tout ce que tu prends, tu le payes. Tu connais les règles de la maison.

— Je me suis toujours acquittée de mes dettes jusque maintenant, répliqua Tyrsse qui commençait à être agacée, sachant pertinemment où cette conversation allait mener.

— Jusque maintenant oui, releva-t-il. Mais comment feras-tu le jour où tu ne pourras plus me payer ? Si tu acceptais ma proposition de travailler pour moi, tu serais nourrie et logée.

— Ma réponse n'a pas changé à ce sujet. Et elle ne changera jamais. »

Sur cette dernière précision, elle tourna les talons et se dirigea vers la sortie tout en attrapant sa cape au passage.

« Tu as de la chance que ta mère soit la favorite, l'entendit-elle maugréer dans sa barbe mal rasée, au moment où la porte se refermait sur elle ».

La rue était baignée de soleil et quelques commerçant avaient déjà ouvert leur boutique. Toutes les devantures étaient richement décorées durant la fête du Solstice Hivernal, qui avait débuté la veille. La ville d'Ys se remplissait alors d'animation en tout genre, et nombre d'étrangers se pressaient dans ses rues. La réputation de cette fête n'était plus à faire, et elle attirait chaque année un nombre impressionnant de familles fortunées venues de tout le pays, mais également des familles plus modeste, ainsi que des commerçant et des artistes à n'en plus compter. Tyrsse allait sans conteste réaliser un de ses meilleurs ''chiffre d'affaire'' de l'année durant les neuf jours que durerait la fête.

Elle flâna dans les rues, appréciant le calme de la ville. Elle se plaça à un point stratégique, un peu surélevé, d'où elle pourrait avoir une bonne vue sur la foule qui se presserait dans les rues. L'attente ne fut pas des plus désagréable, le soleil lui réchauffant les mains et le visage. Moins d'une heure après qu'elle soit arrivée, bon nombre de personnes se pressaient déjà dans les rues, et Tyrsse repéra dans la foule uns homme richement vêtu. Avec sa carrure massive et son pourpoint rouge brodé de fils d'or, il ne passait pas inaperçu. La jeune femme le suivit de loin pendant quelques instants afin d'observer son attitude. L'homme ne semblait pas méfiant, il avançait tranquillement en regardant les étales de part et d'autre de la rue, s'arrêtant parfois devant certaines d'entre elles afin d'examiner un article qui l'intéressait. Lorsqu'il s'arrêta devant l'étale du marchand de cuir, Tyrsse tenta sa chance.

Le marchand de cuir vendait toutes sortes d'objets, et il était très réputé à Ys. Il était même devenu le fournisseur attitré du Roi et de son armée. Cela n'avait donc rien d'étonnant de voir la foule se bousculer afin d'admirer ses produits. L'homme au pourpoint semblait fort intéressé par une paire de bottes, ainsi que par une grosse sacoche. Alors qu'il examinait les produits, Tyrsse se glissa discrètement derrière lui et dénoua furtivement les lacets qui maintenaient sa bourse attachée à sa ceinture. Une fois son larcin accompli, elle fourra rapidement la bourse dans la petite sacoche qu'elle portait. Au moment où elle se détourna, elle senti une poigne ferme lui saisir le poignet.

« Où tu crois aller comme ça, petite voleuse ? lui demanda l'homme qu'elle venait de détrousser. »

Tyrsse tenta de se dégager, mais il avait bien trop de force. Comme elle ne répondait rien, l'homme continua de parler.

« Tu vas me suivre sans faire d'histoire. Les gardes seront ravis de t'emmener faire un petit tour en cellule. »

Sur ces mots, et sans lui lâcher le poignet, il parti en direction de deux gardes se trouvant non loin de là.

« Messieurs, les salua l'homme au pourpoint.

— Messire Bryth, répondirent-ils à l'unisson tout en s'inclinant. »

Tyrsse déglutit, se sachant dans le pétrin : les gardes royaux connaissaient le nom de l'homme qu'elle venait d'essayer de voler. Il devait donc s'agir d'une personne très influente, et cela n'augurait rien de bon pour elle.

« Cette jeune fille, continua en désignant Tyrsse, vient à l'instant de tenter de me dérober ma bourse. » Les gardes la toisèrent.

« Cela est-il vrai ? demanda l'un d'eux à Tyrsse ». La jeune femme ne répondit pas, se contentant de continuer à fixer ses pieds, la tête baissée. L'imposant Bryth la secoua.

« Il est d'usage de répondre lorsque quelqu'un s'adresse à toi, jeune fille, lui rappela-t-il de sa voix grave. » Mais rien n'y fit.

« Si j'étais ton père, crois-moi que je t'aurais déjà donné une bonne leçon, poursuivit Bryth devant le mutisme de sa prisonnière. »

A l'évocation de son père, Tyrsse sentit une profonde colère monter en elle. Elle aurait voulu crier à cet homme condescendant qu'elle aimerait bien en avoir encore un, de père, et qu'elle n'en serait pas là s'il n'avait pas été lâchement assassiné, faisant basculer sa vie et celle de sa mère du faste à la pauvreté. Mais elle ravala la boule de colère qui s'était formée dans sa gorge, et se contenta de fusiller l'homme d'un regard noir. Ce qui ne fit strictement ni chaud, ni froid à ce dernier.

« N'êtes-vous pas censés surveiller la foule afin d'éviter aux bonnes gens ce genre de contrariété ? »

L'homme faisait bien deux têtes de plus que les gardes, et ces derniers se regardèrent, visiblement mal à l'aise.

« Vous … vous avez tout à fait raison m'ssire, balbutia l'un d'eux. » Visiblement, il ne voulait pas le contrarier.

« Nous allons l'emmener tout de suite dans une des geôles du palais, et ce afin qu'elle soit jugée au plus vite pour ce larcin commis à votre encontre, poursuivi l'autre garde. »

Sur ces mots, il saisit fermement Tyrsse par le bras. Le dénommé Bryth lâcha le poignet de la jeune femme, tout en lui lançant un regard sévère avant de faire volte-face et retourner vaquer à ses occupations.

« En avant, intima le deuxième garde qui saisit tout aussi fermement que le premier l'autre bras de Tyrsse. »

Ils avançaient lentement à cause de la densité importante de la foule, et Tyrsse vit là une possible occasion de se sortir de ce mauvais pas.

« Comment vous appelez-vous ? demanda-t-elle d'une voix douce.

— Tiens donc, tu n'es pas muette après tout, ironisa le garde à sa droite. »

Tyrsse l'observa du coin de l'oeil. Il semblait un peu plus âgé qu'elle, sûrement dans le début de sa vingtaine. Des mèches de ses cheveux noirs lui tombaient sur le front, tandis que son visage affichait un air hautain. Son collègue était un homme beaucoup plus âgé, probablement d'une cinquantaine d'année au vue de sa barbe grisonnante. Il paraissait bienveillant, même en gardant une expression neutre. Tyrsse décida de s'adresser plutôt à lui.

« Je m'appelle Maryana, inventa-t-elle. Je viens des Montagnes bleues, à l'Est.

— Les montagnes bleues, dis-tu ? demanda-t-il.

— Oui, c'est ça. Je suis venue ici après la mort de mon père. » Elle espérait leur inspirer un peu de sympathie à l'évocation de cet évènement, et pourquoi pas un peu de pitié.

« Tu n'as donc pas de parents pour s'occuper de toi ?

— Non, pas vraiment, mentit-elle en haussant les épaules. Je suis livrée à moi-même, et je dois faire ce qu'il faut pour survivre dans la rue.

— Pauvre petite, compatit le vieux garde. J'ai une fille qui doit avoir à peu près ton âge tu sais et …

— Ne sympathise pas avec cette voleuse, Brody, le coupa sèchement son collègue.

— Détend-toi Corb, ton excès de zèle va t'rendre aigri. Pour une fois qu'on nous fait la causette au lieu de nous insulter ou de nous dégueuler dessus.

— Ca ne doit pas être de tout repos tous les jours, fit mine de compatir Tyrsse.

— Tu l'as dit ma p'tite ! On en voit de toutes les couleurs comme on dit, surtout en ce moment avec la Fête du Solstice Hivernal … Ah, nous voilà arrivés. »

Ils se trouvaient au pied d'un grand bâtiment en bois sombre, s'élevant sur deux étages. Il ne s'agissait pas des cachots royaux, mais simplement de cellules où étaient gardés momentanément les fauteurs de trouble de tout genre avant d'être jugé. Seuls les criminels les plus dangereux ayant commis les crimes les plus graves étaient placés directement dans les cachots royaux avant de passer devant le juge de la ville.

Brody toqua à la porte, et il n'y eut à attendre que quelques secondes avant qu'on ne vienne leur ouvrir.

« Bien le bonjour, Jo ! On t'amène quelqu'un, s'exclama Brody en rentrant, suivi par Tyrsse et Corb. »

Jo était un homme taciturne, au teint très pâle et avec d'énormes cernes violettes tirant sur le noir sous les yeux. Tyrsse trouvait qu'il avait l'air plus mort que vivant, mais cela ne semblait perturber qu'elle. Sans doute les deux gardes étaient-il habitués à l'apparence du geôlier.

Ce dernier alla s'asseoir derrière un bureau branlant, saisit une plume qu'il trempa dans un encrier d'argent et lança un regard interrogateur vers le trio.

« Maryana, répondit Brody à sa question silencieuse. »

Jo nota le nom de la jeune fille sur son registre, tandis qu'elle examinait le lieu. Ils se trouvaient dans une petite pièce, qui semblait faire office à la fois de vestibule et de bureau. En face de la porte d'entrée, une seule autre porte. Tyrsse se demandait où elle pouvait bien mener.

« Crime ? demanda Jo sans quitter son cahier des yeux.

— Vol avec malice, sans violence et sans armes.

— Merci de le préciser, murmura Tyrsse sur un ton quelque peu malicieux.

— Je t'en prie, dit Brody avec un petit rire.

— Simple respect de la loi, précisa sèchement Corb. Chaque délit sera puni différemment selon qu'il y ait usage de violence ou non, et qu'il y ait usage d'arme ou non. Bien que ce que vous faites soit méprisable, nous respectons la loi, nous, ainsi que les procédures. »

Corb leva les yeux au ciel devant ce petit rappel protocolaire, ce qui fit échapper un petit rire à Tyrsse, ce que Corb n'apprécia pas du tout. Pendant ce temps, Jo avait eu le temps de noter la date, ainsi que le numéro de cellule dans laquelle serait emmené Tyrsse par la suite.

« Il me manque l'identité de la victime, leur fit-il remarquer.

— Lord Arann' Bryth. »

Jo nota scrupuleusement le nom avant de tourner le registre vers Brody.

« Une signature de vous, et vot' collègue. »

Les deux gardes apposèrent chacun leur signature respective au bas de la page.

« Très bien, dit Jo en refermant son registre. Cellule numéro cinq pour la d'moiselle. Vous connaissez le chemin. »

Brody ouvrit la marche.

« Passe devant, marmonna Corb en s'adressant à Tyrsse. Pas question que tu tentes de t'échapper. »

La jeune fille s'exécuta sans un mot et emboita le pas à Brody, Corb et Jo derrière elle. Ils passèrent la porte que Tyrsse avait repéré un peu plus tôt. Elle s'ouvrait sur une vaste salle, vide à l'exception de deux grands bancs en bois placés contre les deux murs latéraux, et d'un escalier en pierre au fond de la pièce, qui descendait vers le sous-sol. Ils l'empruntèrent en silence, des torches aux flammes vacillantes éclairant leur chemin.

Arrivés en bas, une grand allée s'étendait devant eux, avec des cellules de part et d'autre dont la plupart étaient occupées. Ils s'engagèrent dans l'allée, et s'arrêtèrent devant la cinquième cellule. Jo saisit le lourd trousseau de clés accroché à sa ceinture, et déverrouilla la porte en bois.

Un homme était déjà à l'intérieur, enchaîné au niveau de la cheville. Il ne bougea pas lorsque Jo entra, suivie par Tyrsse, gardant les yeux baissés vers le sol.

« Même traitement, dit le geôlier en prenant une chaîne qui trainait au sol. »

Tyrsse soupira mais ne broncha pas. Elle avait joué, elle avait perdu, et elle l'acceptait. Elle évalua tout de même la distance qui la séparait de l'autre prisonnier, et fut soulagée quand elle constata que leurs chaînes respectives étaient trop éloignées pour qu'il puisse y avoir un quelconque contact physique.

Une fois bien attachée, Jo sortit de la cellule.

« Bon courage, lui dit Brody qui avait commencé à s'attacher à la jeune fille malgré tout. »

Tyrsse lui répondit par un mince sourire, et la lourde porte se referma. Pendant quelques instants, le bruit de leurs pas qui repartaient se fit entendre, puis le silence se fit. Tyrsse se laissa glisser au sol.

Elle examina la cellule. Une fenêtre laissait filtrer un peu de lumière, mais elle était bien trop haute pour tenter une évasion. Le sol était étonnamment propre, avec de la paille fraiche à disposition. L'air était humide, et de la moisissure s'était formée sur les murs.

Le regard de Tyrsse glissa sur son compagnon de cellule. Il avait relevé la tête et la regardait. Son regard bleu contrastait avec son visage sale et ses cheveux noirs emmêlés.

« Je t'attendais, dit-il. »


J'espère que ce premier chapitre vous a plu ! N'hésitez surtout pas à laisser une petit review pour me donner voter avis, votre opinion ou votre ressenti :) A très bientôt !

Neel'ahne