L'homme grand avait toujours eu trop d'affection pour les âmes dont il avait la charge. "Ton devoir est de protéger et non pas d'aimer !" lui disait sa mère, "Aimer ce peuple, c'est détruire le tiens !" lui répétait son père. Mais l'homme grand n'avait jamais compris : Comment protéger quelqu'un sans s'attacher ? Il connaissait toutes ses âmes. Il n'en avait eu que trois, à la différence de son cousin qui lui, en était déjà à sa quinzième. Un manque de chance disait-il : les hommes se battent et meurent tués, les femmes travaillent à leur place et tombent de fatigue, les enfants crient famine et agonisent en souffrant… Les âmes sont fragiles. La vie des Hommes est tellement plus dangereuse que celles que mènent les tisseurs d'histoires.

La première âme qu'on lui avait confiée était celle d'un nouveau-né nommé Jonas. Le pauvre garçon était mort de maladie sous les yeux impuissants de l'homme grand. Cette mort lui avait fait mal. Personne ne devrait mourir si jeune… Sa deuxième âme était l'héritage que lui avait laissé sa mère. C'était celle d'une jeune fille a peine plus âgée que lui. Cette âme l'avait marquée à vie et Aurore était et resterait sans doute son âme favorite. Il le penserait toujours, même s'il avait été responsable d'un milliers d'Hommes. Aurore était innocente, une jeune enfant, cherchant encore sa place dans le monde. Elle était tombée amoureuse, sous les yeux brillants de son tisseur. Ils avaient fui leur village et étaient partis très loin. Ils avaient été heureux, pendant quelques années. Mais l'appel du sang, emmena le compagnon d'Aurore à une mort certaine, dans les combats d'une guerre perdue d'avance. Aurore n'avait même pas vingt-cinq ans et elle était enceinte. Elle avait expiré son dernier souffle alors que son bébé avait à peine inspirer son premier. Elle n'avait même pas eu le temps de voir la vie qu'elle laissait derrière elle…

Si l'homme grand avait souffert de la mort de Jonas, celle d'Aurore lui avait brisé le cœur. Il en voulait au monde et aux cieux d'enlever cette jeune fille aux vivants, mais il était surtout en colère après nourrisson. Nourrisson dont il aurait la charge, c'était une de leurs rares lois. Il avait supplié ses frères et sœurs d'accomplir un rituel d'échange, sans aucun résultat. L'homme grand avait même hésiter à rejoindre les Souillés et à jeter ce bébé aux oubliettes. Presque sept mois s'étaient écoulés et il devait maintenant se résoudre à s'occuper de ce dernier, d'une manière ou d'une autre. Il ne l'avait jamais vraiment vu avant. Tout changea quand il regarda pour la première fois son fils. Ce bébé était une magnifique petite fille, il fallait bien l'avouer. Elle avait déjà un petit duvet de cheveux châtains sur le haut de son crâne. Son nez était un peu tordu et constellé d'adorables petites tâches de rousseurs qu'elle tenait sûrement de son père. Des joues bien pleines et des lèvres vermeilles et charnues, qui donnaient naissances à de charmantes fossettes lorsqu'elle souriait, complétées le tableau. Mais ce qui avait frappé l'homme grand tel un fer chauffé à blanc, c'était les grands yeux bruns en amande si semblables à ceux d'Aurore. Tous les sentiments hostiles à l'égard de cette enfant c'étaient évaporés : il ne restait maintenant plus que l'amour qu'il avait ressenti pour la mère. Il avait confié, à l'aide d'un de ses frères, l'enfant à une femme d'âge mure apte à élever le bébé avec amour. L'homme grand avait la certitude que cette petite fille serait aussi douce, intelligente et gentille que l'avait été sa maman.

Sur tout ceci, Rose ne l'avait jamais déçu. Jamais. Peut-être avait-elle était élevé dans la misère, en manquant parfois de pain pour manger, d'eau pour se désaltérer et de vêtement pour se vêtir, mais ses dures choses de la vie lui avaient appris la modestie et la persévérance. Elle avait été une des petites filles les plus heureuse de ce monde : elle avait l'amour d'une mère adoptive et l'amitié sincère du neveu de celle-ci, le petit Isha. Alors, il se disait que finalement Rose n'avait manqué de rien. Elle avait été choyée et protégée durant toute sa vie. Le malheureux tisseur d'histoire avait manqué de s'étouffer quand la jeune fille de dix-sept ans avait décrété qu'elle partait voir le monde. Un monde qu'il jugeait bien trop dangereux et barbare ! L'homme grand aurait pourtant dut se douter que la petite Rosie finirait un jour par explorer l'univers. A force de voir Aurore en elle, il en avait presque oublié qu'elle devait sûrement posséder aussi, quelques traits de caractères de son défunt père. Malgré cela, il aurait tant voulu enchaîner Rose à sa maison pour ne lui faire courir aucun risque. Et pourtant… Une part de lui se disait que si elle partait voir le monde, peut-être pourrait ill. la rencontrer ? Après tout, il faisait presque partis de sa famille ! Il l'avait vu grandir, il avait aimé et protégé sa mère dont elle ne savait même pas le nom ! Il voulait la voir de près, en chair et en os et pas à travers ce maudit fil qui les séparait. Juste la voir une fois, rien qu'une fois ! Et lui dire quelques mots, rien que quelques mots… Ses frères et sœurs tisseurs l'avaient vite rappelé à l'ordre. Aucune âme ne venait ici, sauf exception. Il s'était résolu à ne jamais observer de près ses grandes prunelles chocolats.

Et pourtant, Rose n'était maintenant plus qu'à quelques mètres de lui et chaque pas qu'elle faisait, résonnaient aux creux des oreilles de son tisseur. Perché en haut d'un arbre, il la regardait, les yeux ébahis et grand ouverts. Il voulait tellement lui parler et la voir de plus près, et pourtant… Et pourtant, il ne bougeait pas et restait comme figé telle une statue. Il se donna une claque mentale et fit demi-tour. Et pourtant…