Ma douce Adria,

J'espère que cette lettre te trouvera, en bonne santé. Je ne sais même pas si je l'enverrais tellement les mots que je pense coucher sur ce papier semblent délirants... Comme cela me fait tout drôle de t'écrire : j'ai l'impression qu'hier encore, j'étais dans notre arbre, à rêver d'aventures et d'expéditions dans des terres inexplorées. Les trois mois qui sont passés depuis mon départ, me semblent n'être que quelques heures à présent. L'excitation du voyage m'avait sûrement fait oublier à quel point tu me manquais… Mais ne te soucie surtout pas de savoir si je m'ennuie ! J'ai vu toutes ces choses que je rêvais de voir. J'ai vu l'océan si bleu et si grand, les montagnes si blanches et si majestueuse, les plaines si vertes et si vastes… J'ai traversé plusieurs villes, dont notre Capitale.

D'ailleurs, tu serais aussi déçu que moi en voyant les Grandes statues : elles qui semblaient prêtes à trouer le ciel par leur grandeur dans nos esprits, sont finalement de tailles respectables et pareilles a celles qui ornent notre modeste village. Au moment où je t'écris ces lignes, je me trouve dans un village aussi mystérieux que magique. Je suis arrivée hier, un peu par hasard. Je marchais dans la célèbre forêt d'Oma quand je me suis perdue. Je ne sais combien de temps je suis restée seule, au milieu de tous ces arbres. Je commençais à voir quelques étoiles quand un homme est venu à moi. C'était un homme si grand… Il doit bien faire de deux têtes de plus que moi ! Sur sa peau d'ébène, il y avait des motifs circulaires bleus indigos qui le couvraient de la tête aux pieds. Il ne portait qu'un pagne, malgré le froid. Il ne m'a rien dit.

Il m'a juste fait signe de le suivre. Alors je l'ai suivi sans dire un mot tant je me sentais seule et déboussolée. Nous avons marché quelque temps et quand l'homme devant moi s'est arrêté et m'a fait signe de regarder en haut, j'ai cru que mes yeux voyaient pour la première fois. Perché en haut des arbres, vivait tout un village. J'ai escaladé les arbres, aidée de L'homme. Les personnes qui vivent là, sont aussi innombrables que le nombre de feuilles qu'il y a dans cette forêt, et pourtant le silence était roi quand j'eus fini de grimper sur la dernière branche. Tels des oiseaux, ils y avaient construit leurs nids parmi celles-ci. Mille paires d'yeux m'ont dévisagé : je sentais couler leurs regards sur moi, comme si mon arrivée avait perturbé le cours du temps et leurs tranquillités.

Je n'ai jamais autant contemplé mes pieds que cette fois-là ! Je me suis arrêté, pleine de fatigue. J'ai relevé la tête. Devant moi se dressait une toile qui rendrait jalouse la plus géante des araignées ! Faites de fils entrelacés et si fins qu'une brise pourrait les emporter, la toile est aussi grande que l'océan. L'homme m'a adressé ses premiers mots à cet instant-là. Ce qu'il m'a dit, je vais essayer de te le retranscrire mots pour mots. Ce ne sont que des paroles rapportées et sous l'émotion, il se peut que quelques phrases soient modifiées. Mais voilà ce dont je me souviens : "Dame, si tu es venue jusqu'ici c'est parce que c'était écrit. Peu de personnes en ce monde ont la prétention de pouvoir dire qu'elles ont vu le peuple des tisseurs d'histoires. Ces fils que tu vois là, ce sont les vies de chaque être humain qui peuplent ce monde. Toutes les personnes que tu as croisées depuis ton ascension jusqu'ici sont responsables d'une histoire. Moi, je suis ton tisseur. Je connais ton passé et ton présent. Je peux voir tes différents futurs et ce que ta vie pourrait être." Je ne l'aurais pas cru. Mais il m'a montré. Il a pris un fil sans attaches, qui pendait seul au milieu des autres, qu'il a dit être le miens.

Et j'ai alors vu ma vie défiler sous mes yeux alors qu'ils étaient clos. Je me suis vue à cinq ans, la fois où je me suis cassée le bras en essayant de faire du vélo. Je me suis vue à huit ans, en train de jouer avec Isha, le voisin. Je me suis vue à quinze ans, tranquillement assise en lisant un livre. Je me suis vue à seize ans, les yeux pleins de larmes alors qu'on enterrait Valeck. Je me suis vue telle que j'étais il y a trois mois, te dire que je partais… Quand j'ai ré ouvert les yeux. Je me suis dit que ces hommes avaient un bien grand pouvoir. Pourtant ils n'en usent pas et vivent aussi modestement que toi et moi. Mon tisseur d'histoires, comme s'il lisait dans mes pensées, m'a expliqué que certains d'entre eux profitaient de leurs responsabilités et qu'ont les appelaient "les souillés". Ce sont des tisseurs d'histoires, comme eux, mais qui veulent se servirent de leurs pouvoirs pour contrôler les esprits. Ils ont volé leurs fils et sont partis s'établir dans les montagnes qui sont plus loin vers l'ouest. L'homme grand dit que la seule chose qui les empêchent de se faire la guerre, c'est de savoir que cela ne mènerait qu'à la souffrance à la mort et au déchirement d'un peuple. Il a ajouté que tant que les Souillés n'avaient pas, plus ou moins de fil qu'eux, l'équilibre perdurait.

Depuis, je suis restée plusieurs heures à regarder la toile. J'ai vu des tisseurs d'histoires les yeux tous brillants, couper des fils qui étaient désormais trop abîmés. Et chaque fois qu'un fil disparaissait un autre venait le remplacer. "Ainsi l'équilibre est maintenu" m'a dit une femme. J'ai voulu lui poser plusieurs questions. Mais elle n'a rien dit d'autre. Ça détruirait sûrement la mystérieuse aura qui entourent la personnalité des tisseurs d'histoires ! L'homme grand, m'a gentiment offert l'hospitalité. J'ai eu le temps de visiter le village depuis mon arrivée. Les maisons de bois et de feuilles, tiennent en équilibre par je ne sais quel miracle, adossées les unes contre les autres. Elles sont toutes décorées de fleurs aux centaines de couleurs et de parfums. Quand la nuit vient, elles forment leurs propres lumières, aussi brillantes que celle produite pour les étoiles.

Tout semble si joyeux et harmonieux dans ces maisons ! Cela me change de toutes ces bicoques grisâtres et sans chaleur que j'ai eu l'habitude de voir jusqu'ici ! Dans ces maisons-ci, nous n'y trouvons que le minimum vital. Cinq ou six chaises, une table, une salle d'eau et quelques parois pour délimiter les chambres des membres d'une famille. Les tisseurs se déplacent de ponts suspendus en ponts suspendus. J'ai essayé, il y a de cela deux jours, de traverser l'ensemble du village mais celui-ci ne semble n'avoir aucune fin. J'ai observé ce peuple.

Contrairement à nous, qui sommes toujours pressés et en mouvement, eux, prennent leurs temps. Il n'est pas rare de croiser un tisseur d'histoires, simplement assis à même le sol, les yeux fixant un point précis devant lui. C'est à peine si on les voit respirer. Leur société prône la liberté. Chaque famille à ses règles et il n'y a aucun chef, aucune hiérarchie. On pourrait croire que cela les mènerait à se battre, mais il n'en est rien. Je les admire. Je pense que cette simple et unique règle de liberté aurait été pour nous synonyme d'anarchie. J'ai assisté à un désaccord entre deux tisseurs d'histoires. L'un accusé l'autre de trop gaspiller. Le gaspillage est une sorte de péché, là-bas. Pour eux, rien ne doit se perde. C'est pour cela que tu pourrais facilement trouver chez eux, un ancien vêtement qui sert à présent de nappe ! Mais revenons à la dispute : tous deux, toujours calme, se sont expliqués paisiblement. Ne trouvant aucun terrain d'accord, ils sont tous simplement partis chacun de leur côté, sans faire plus d'histoires. On m'a dit que plus jamais ils n'en reparleraient. Quand je pense que dans notre village, il aurait fallu deux ou trois procès et quelques gardiens de la paix pour régler une si petite affaire !

Les tisseurs d'histoires ne se soucient guère des richesses. Ils n'ont pas de monnaie. Ils font des échanges entre eux. Si quelqu'un a besoins de nourriture, ils troquent des vêtements qu'ils auraient faits avec un autre. Si l'autre souhaite quelques médicaments pour apaiser une douleur quelconque, quelqu'un le lui donnera contre un vulgaire flacon de parfum… Ils sont solidaires entre eux, et n'hésitent jamais à aider leurs prochains. L'homme grand dit que les tisseurs d'histoires sont tous apparentés et qu'ils sont une seule et même famille. Je crois qu'ils sont bien plus solidaires entre eux que nous ne le serons jamais entre nous. Te souviens-tu de Madame Fishey et de la fois où elle a grondé Isha alors qu'il hurlait de douleur à cause de la maladie ?! Tout cela, à cause des cris de mon ami qui dérangeait son précieux sommeil ! Ici, personne n'aurait laissé Isha souffrir. Ils auraient tous préparé ces fameuses décoctions à bases de plantes dont ils ont le secret. Ils l'auraient veillé à tour de rôle et bordé inlassablement jusqu'à ce qu'il se rétablisse complètement.

Les tisseurs d'histoires vivent seuls et écartés du reste du monde. Je me demande si cela est volontaire de leurs part. Pourtant ils pourraient apprendre tant de choses de notre monde. Je suis persuadée qu'ils adoraient nos livres, eux qui ne conservent rien, pas même leur propre histoire ! Je pense rester encore un peu ici. Je m'y sens si bien ! Et j'ai encore tant de choses à apprendre sur ce peuple. J'ai fait le choix d'en savoir plus. La vie est faite de choix. Parfois bons, parfois mauvais. Je ne serais dire déjà, si celui-ci est bon. Mais je ne ferais pas les choses à moitié. J'espère te revoir très vite Adria et sache que tu me manques beaucoup. Donne un peu de mes nouvelles à Isha veux-tu ?!

Ta tendre Rose qui t'embrasse,

Fait, chez les tisseurs d'histoires, quelque part dans la forêt d'Oma, le trente-sixième jour de la saison Pluvieuse.

Ps : désolée pour la qualité du papier, j'ai eu beaucoup de mal à me procurer un support pour t'écrire.

Heureusement, j'ai rencontré ton propre tisseur d'histoires qui m'a donné ces quelques feuilles. Il te sait malheureuse de mon absence. Tu es constamment à mes côtés.

Rose