Rose et l'homme grand marchaient tranquillement dans la forêt profonde. C'était encore une de leurs nombreuses balades qu'ils accomplissaient tous les jours depuis l'arrivée de la jeune fille. Elle s'était liée d'amitié avec son tisseur et la famille de ce dernier, surtout sa plus jeune cousine qui avait quelques années de plus qu'elle, Luna. L'homme grand lui avait construit une petite maison semblable aux autres et à côté de la sienne. Rose l'avait tout de suite adorée, avec ses fleurs multicolores et son toit de mousse. La jeune fille se sentait bien, malgré la lassitude qu'elle ressentait suite à la vie monotone des Tisseurs d'histoires. Mais dés fois, dès que l'occasion se présentait, ils descendaient, elle et l'homme grand, des arbres et rejoignaient la terre ferme pour s'aérer la tête. Ils parlaient beaucoup, chacun leurs tours et depuis maintenant quatre mois, aucun ne s'étaient lassés des paroles de l'autre.

L'homme grand dévorait les moindres mots de Rose qui lui racontait dans les moindres détails la vie au-delà de la forêt. Rose écoutait attentivement l'homme grand qui lui récitait les coutumes des tisseurs d'histoires. Ce jour-là, ils avaient tellement marché, que quelques montagnes se dressaient fièrement devant eux. Le souffle coupé par leurs grandeurs, ils n'entendirent absolument pas la femme qui s'approchait silencieusement d'eux :

-Ayan, je ne m'attendais pas à te revoir un jour, susurra l'intruse.

L'homme grand, qui n'avait pas entendu son nom depuis maintenant de nombreuses années, se retourna tranquillement et salua à son tour la femme :

-Céleste, je ne m'attendais pas à ça non plus.

-Comment te portes tu ? Questionna Céleste.

-Comme un charme. La vie dans les montagnes ne semble pas t'avoir changée.

-Oh, bien au contraire Ayan, je ne suis plus celle que tu as connue. Les faiseurs d'histoires m'ont appris tant de choses… Contesta-t-elle.

-Les "faiseurs d'histoires" ? Ironisa Ayan. Est-ce ainsi que les Souillés s'appellent désormais ?

Rose qui était restée en retrait depuis le début, s'approcha. Les tisseurs d'histoires parlaient très peu des Souillés. La jeune femme savait que les Souillés étaient des anciens tisseurs d'histoires, qui partaient avec leurs fils. Elle savait aussi qu'ils manipulaient ces derniers, au lieu d'en prendre soin comme les tisseurs d'histoires. Au final, elle connaissait très peu de choses et elle avait enfin l'opportunité d'en apprendre plus… Elle s'apprêtait à prendre la parole quand Céleste la devança :

-Ta remarque ne m'atteint pas, ricana-t-elle. Si tu savais tout ce dont nous sommes capables… Notre savoir dépasse le vôtre. Savez-vous à quoi ressemble notre monde ? Savez-vous à quoi servent le soleil et la lune ? Savez-vous que bien au-delà de vos arbres se trouvent des entendues bleues et liquides ? Savez-vous au moins ce qu'est un livre ? Non, vous ne savez rien… Vous êtres des enfants bien innocents !

-L'innocence n'a rien d'un défaut ! Notre peuple se contente de savoir ce qu'il doit savoir. A quoi cela sert-il de savoir que le soleil brûle et que la pluie mouille ? Cela ne nous aide en rien à protéger les âmes dont nous avons la charge ! Tout ce savoir est futile !

-Futile ? s'exclama la faiseuse d'histoire. Futile, dis-tu ? Votre enclavement sera votre perte ! Si au moins vous vous intéresseriez au monde qui vous entoure… Vous vivez en marge d'un monde dont vous vous dîtes responsables. Vous ne le connaissez même pas… pire encore : vous ne le comprenez pas ! Comment le pourriez-vous ? Vous ne descendez de vos arbres qu'en cas d'urgence. Vous ne partagez rien. Vous ne communiquez avec personne. Comment prendre soin d'un monde qu'on ne peut apprivoiser et dont on ne connaît rien ? Je le répète encore : votre enclavement sera votre perte ! Menaça Céleste.

-Notre responsabilité quant aux âmes est notre devoir. Nous n'avons pas le temps pour ces choses-là. Notre mission est plus importante que de courir voir le monde des Hommes. Nous le comprenons. Nous vivons avec eux à travers la Toile. C'est ainsi qu'il en est depuis la création de cette terre et c'est ainsi qu'il en sera pour les générations à venir.

-Là est votre plus grand défaut : vous ne croyez pas aux changements ! Vous, les tisseurs d'histoires, êtres trop axés sur le passé pour vous concentrer sur le futur ! Il faut supprimer les anciennes coutumes pour les remplacer par de nouvelles ! Il suffirait d'améliorer ce qui doit l'être… Les relations limitées que vous entretenez avec les âmes ne vous permettent pas de les connaître vraiment. Voir un Homme à travers un fil n'est pas suffisant pour le connaître.

-N'as-tu donc aucun respect pour les traditions ? Rétorqua l'homme grand. Briser définitivement la barrière qui nous sépare des Hommes serait une grave erreur ! Imagine donc ce qu'ils pourraient faire de notre Toile…

-Et c'est là que tu as tort, mon frère… Votre peur des hommes vous conduit à être leurs esclaves ! Vos vies sont réglées sur les leurs. Vous dépendez d'eux autant qu'eux dépendent de vous ! !

-Leurs peurs des hommes ?! Coupa Rose Céleste n'avait pas encore vu la jeune fille.

Celle-ci, avait écouté avec une grande attention, la discussion entre les deux personnes. Plusieurs choses l'avaient heurtées. En quoi briser l'obstacle qui sépare les Hommes des Tisseurs serait-il dangereux ? Après tout, elle était bien ici, avec celui qui veillait sur sa vie. Elle l'avait rencontré alors pourquoi pas les autres ? De plus, son monde avait bien le droit de connaître les tisseurs d'histoires ! Ce sont ces derniers qui sont responsables d'eux et pourtant personne ne les connaît. Tout le monde ignore leur existence. Comment confier quelque chose d'aussi précieux que sa propre vie à un peuple qui nous dédaigne ? Rose regardait les tisseurs d'histoires sous un œil nouveau. Céleste se posta devant celle-ci.

-Toi, tu n'es pas une tisseuse d'histoires. Cela se voit. Et pourtant tu es ici. Je serais même prête à parier que ton tisseur est Ayan.

Ce dernier, mal à l'aise se dandina. Ne venait-il pas d'affirmer qu'il était primordial de séparer pour toujours les deux mondes ?

Cependant, Céleste n'en tenait pas compte et s'adressa avec un ton mielleux à la jeune fille :

-Comment t'appelles-tu ?

-Rose. Répondit-elle simplement.

-Rose, l'homme qui te fait face a peur de ton espèce, il la craint ! Accusa l'ainée du groupe en pointant du doigt l'homme grand

-C'est absolument faux ! S'indigna ce dernier. Les Hommes sont imprévisibles et parfois dangereux pour certains. Nous avons peurs de leurs gestes et de leurs inventions, mais pas d'eux. Je ne te crains nullement Rose ! Les Souillés vivent dans la haine, souvent tristes et anéantis par le chagrin d'avoir perdu une de leurs âmes. Ils manipulent les fils. Les âmes qu'ils prennent avec eux n'ont aucun choix, aucun libre arbitre ! Ils influencent leurs décisions sans aucun scrupule.

-Petite Rose, murmura Céleste. Combien d'enfants as-tu vu mourir de maladie ? Combien de femmes as-tu vu pleurer leurs maris morts aux combats ? Combien d'hommes as-tu vu mutilés et gravement blessés ?

-Un bon nombre… Répondit Rose sur le même ton

-Tous ces Hommes étaient sous la responsabilité d'un Tisseur et non d'un faiseur. Un faiseur d'histoire aurait changé le cours du destin et soigné ces innocents, au lieu de les voir mourir sans rien faire. Ce sont des meurtriers, Rose ! Nous avons le pouvoir de changer les choses…

Le terme "meurtriers" était sans doute mal choisis. Les tisseurs d'histoires n'étaient pas méchants, il ne voulait aucun mal aux Hommes. Ils étaient même tristes quand un des fils devait être coupé. Rose le savait très bien. En quatre mois, elle avait eu le temps de s'intégrer à ce peuple. Elle avait vécu sur leur mode de vie et elle pouvait maintenant dire que leur quotidien banal et trop calme à son goût ne lui convenait pas à long terme. Rose avait sûrement trop idéalisé les Tisseurs. Leur mode de vie semblait sans faille, et pourtant Céleste les avait trouvés. Elle pensait tout connaître, que les tisseurs œuvraient pour le bien alors qu'ils n'œuvraient que pour le destin. Elle pensait aussi que la fraternité et la solidarité dont faisaient preuves les responsables de la Toile étaient sans limites alors que ces derniers et les faiseurs d'histoires faisaient partis du même peuple, au départ. Peut-être s'était-elle contentée de voir la beauté des maisons fleuries, du ciel étoilé quand la nuit tombe et de la simplicité de leur mode vie. En quatre mois, Rose ne connaissait finalement que très mal les tisseurs d'histoires. Ayan rétorqua posément :

-Ce pouvoir en pervertit plus d'un ! Déclara sèchement l'homme grand. Les faiseurs d'histoires se croient supérieurs aux humains. Ils manipulent leurs fils comme si vous n'étiez que de simples marionnettes sous leurs mains. Les faiseurs font faire aux hommes de mauvaises choses dans le seul but de prendre le contrôle de votre monde. Ils abusent de leur responsabilité et de leur pouvoir ! Influencer le destin n'est pas sans risque…

-Nous ne sommes pas tous comme cela, Rose. Nous offrons bien plus qu'une protection pour les âmes. Nous leurs offrons des opportunités et la chance de voir leurs rêves s'accomplirent. Un petit coup de pouce ne changera pas le destin pour autant.

-Les notions de libre arbitre et de choix te sont toujours inconnues… Les âmes, sous leurs jougs prennent des décisions qu'elles ne prendraient jamais d'elles-mêmes. C'est indigne ce que les Souillés font. Nous connaissons les différents avenirs qui attendent nos âmes, en fonction de leur choix. Les Souillés se permettent de modifier ces avenirs.

-Ne prend pas un cas pour une généralité ! Nous ne sommes pas tous comme cela ! Vociféra la Souillée.

Rose sentait à présent qu'aucun des deux interlocuteurs ne pourraient admettre qu'ils avaient peut-être tous les deux raison et tort à la fois. Rose, elle-même ne savait juger quel mode de vie était le meilleur. Ils étaient tous les deux bien trop différents. Au fond, les deux civilisations avaient toutes deux des points faibles et des points forts. En réunissant les qualités des faiseurs et des tisseurs, ils pourraient créer une toute autre forme de communauté œuvrant pour les mêmes valeurs et pour le bien des vies dont ils avaient la charge. Les tisseurs ne seraient plus divisés entre eux. Des âmes innocentes pourraient être sauvées, le monde des Hommes et le monde des Tisseurs seraient reliés… Il ne s'agirait plus de prendre soin ou de manipuler les fils mais de les contrôler, tout en respectant les traditions et les coutumes. Pourquoi ne travailleraient-ils pas en commun ? Et tandis que Rose se posait toutes ces questions, les deux adultes continuaient leur débat, en haussant parfois le ton pour avoir le dessus. Elle se dit alors que tisseurs ou faiseurs, Ayan et Céleste étaient juste comme elle. Des Hommes.