Cet après-midi-là, Flint, Luna, Gabriel et Cassandra eurent l'ordre de partir vers Xu Fahn afin d'y accueillir l'Ambassadeur d'Archenwald. Misaki ne pouvait plus se permettre de partir en missions, donc elle avait passé une entente avec Flint comme quoi elle gérerait les papeteries pour leur groupe et lui serait leur Capitaine, lorsqu'ils seraient sur la route. Cela convenait parfaitement au grand blond.

Le jeune homme n'avait pas vraiment expliqué la raison de ses ailes à Luna et Cassandra, qui semblaient toutes les deux préoccupées par leurs propres affaires personnelles. Gabriel, quant à lui, était curieux de rencontrer l'Ambassadeur.

Leur équipe était plus petite sans leurs élémentaires et sans la présence de Shayne et Misaki. Pour cette raison, les conversations étaient plus rares et plus courtes, ce qui avait le don d'ennuyer la chasseuse, qui avait grand besoin de se changer les idées.

Ils se rendirent au village maritime dans une calèche tiré par des chevaux, l'un des seuls chars qui n'avait pas été saccagé par les démons et les membres du culte.

Luna n'était pas très heureuse qu'on l'ait interrompu durant sa lecture pour qu'elle doive faire cette mission diplomatique. Son nouvel ami, avec qui elle avait passé une bonne partie de la journée, lui avait offert un nouveau grimoire de magie dans lequel elle avait découvert quelques maléfices qu'elle comptait apprendre tranquillement.

— Alors, ce Wyatt… dit Cassandra en tournant la tête vers la magicienne. Est-ce qu'il t'a fait des avances ? Il m'a l'air d'avoir le béguin pour toi…

La magicienne, qui essayait de lire dans son grimoire, le referma rapidement et sursauta sur son banc tout en bégayant :

— Mais qu'est-ce qu-que t-tu racontes, Cass?!

— Il avait l'air de flirter avec toi tout à l'heure, taquina l'elfe.

— Tu r-racontes n'importe quoi…

— C'est ça… Il ne m'empêche pas de croire qu'un bien-aimé te ferait le plus grand bien. Tu es toujours si seule…

— Cause toujours, grogna l'adolescente. Tu dis ça parce que tu vois Shayne dans ta soupe.

L'elfe se mit à rire, puis retourna son regard vers l'extérieur de la calèche.

Devant les deux jeunes dames, Flint conduisait, alors que Gabriel somnolait à ses côtés. Le brigadier à la chevelure blonde ne se préoccupait pas de ce que pouvait bavarder les deux dames. Il était curieux de rencontrer l'individu attendu par le Conseil de Baldt. Il avait pris soin de rendre visite à son père, une dernière fois, avant de partir pour la grange et atteler les chevaux. Son père se sentait beaucoup mieux et passait beaucoup de temps en compagnie de Mlle Prescott. Le tout nouveau Capitaine, trouvait cette relation entre elle et son père, un peu étrange, mais appréciait quand même qu'elle faisait partie de sa vie.

— Kyran m'embête, ronchonna alors Luna, toujours à l'attention de Cassandra. Je trouve bizarre qu'il a pris cette décision de nous envoyer et pas une autre brigade. Je lui avais clairement dit ce matin que je ne voulais pas qu'on me dérange pour la journée.

— Oui, mais nombreux sont les brigadiers blessés, et beaucoup sont morts au combat, dernièrement, expliqua Cassandra. On n'avait pas le choix.

La magicienne tourna ses yeux, puis retourna son attention vers son manuscrit. Elle se demandait comment déchiffrer un certain passage, qui avait été écrit dans une langue plutôt vieille. Il lui faudrait plus de temps à consulter cet ouvrage. Elle sourcilla un moment, en tournant quelques pages. Elle remarqua que le grimoire avait aussi quelques marges où Wyatt y avait laissé des notes dans la langue commune. Elle commençait à reconnaître son écriture, pour avoir déjà vu sa signature à quelques reprises.

L'elfe de son côté posa son regard autour du compartiment dans lequel étaient toutes les deux entassées, il n'y avait que de la place pour trois passagers au moins. Son arc avait été déposé avec l'épée de Flint, à sa gauche, la hache de Gabriel était sous son siège avec un panier de provisions et Luna n'avait pas vraiment besoin d'équipement, autre que sa magie. Les élémentaires se sentiraient de trop, s'ils étaient présents à bord du véhicule. Il n'y avait que de la place supplémentaire pour l'ambassadeur et sa mallette. Gabriel avait opté de rester près de Flint, tandis que celui-ci conduisait les chevaux, au grand soulagement de Luna qui n'avait pas envie de suffoquer.

Cassandra songea à la conversation qu'elle avait eue avec Windy, quelques heures avant son départ pour l'au-delà. Toute cette histoire de dimension parallèle et du royaume des elfes disparus était très difficile à digérer.

L'elfe ressentait depuis peu une source de magie étrange, émanant du nouveau Capitaine, cela l'inquiétait. Elle l'avait vu l'autre jour, alors qu'il fit apparaître ses ailes, durant l'invasion du culte. Cependant, elle n'avait pas eu la chance de lui en parler. Sûrement qu'il avait été très occupé avec les esprits élémentaires, pour leur dire comment ça lui était arrivé… Luna n'avait pas l'air de s'en soucier. L'archère ne pouvait pas s'empêcher de se poser mille et une questions et s'ennuyait de bavarder avec Windy.

— Alors… commenta Luna, qui tourna son regard vers l'elfe. Que se passe-t-il entre toi et notre cher Shayne ? Il y a quelques semaines, nous avons remarqués, moi et Misaki, que tu passes beaucoup plus de temps avec lui.

Cassandra avait opté un peu plus tôt d'ignorer toutes allusions qu'il y avait quoi que ce soit entre elle et Shayne, mais puisque la magicienne avait décidée d'aborder le sujet, il serait mieux pour elle d'en parler.

— On flirte un peu, c'est tout… dit l'elfe en gloussant.

— Ah bon ? J'ignorai qu'il était ton genre.

— À vrai dire, il m'a prise par surprise l'autre soir en m'offrant une fleur… Depuis, je dois avouer que j'apprécie sa compagnie. Il est charmant, sous ses allures de beau mec ténébreux…

— As-tu l'intention que ça devienne sérieux votre truc ? demanda alors Luna, intriguée. Il est immortel, tu sais…

— Les elfes ont une longévité assez généreuse, d'après les rumeurs, plaisanta la chasseuse. Alors pourquoi ne pas passer l'éternité avec lui ?

Luna secoua sa tête puis claqua de la langue. L'elfe n'avait vraiment pas la même mentalité qu'elle. Parfois, elle ignorait comment entamer une conversation avec elle, tellement elles étaient différentes. L'adolescente était une intellectuelle solitaire, sarcastique et silencieuse. La demoiselle de son côté avait un fin sens de l'ouïe, de l'odorat et aimait bavarder avec ses amis, quand elle n'était pas occupée à ses tâches habituelles. Les seuls sujets qu'elles avaient en commun étaient la fabrication de potions, la Septième Brigade et leurs connaissances sur les herbes sauvages.

Après quelques saisons passées ensemble, Cassandra avait fini par comprendre qu'elle et Luna avaient beaucoup de progrès à faire, si elles souhaitaient améliorer leurs relations.

N'y a-t-il pas plus banal que de discuter d'herbes sauvages avec sa compagne de calèche ? se dit la chasseuse, en essayant de trouver un sujet de conversation. Ah ouais… Nous sommes orphelines

Ce sujet était banal à ses yeux ; elle n'avait guère l'envie d'ennuyer Luna avec ses pensées. Cassandra réalisa qu'elles n'étaient pas les seules orphelines de ce groupe. Gabriel avait été rejeté par son créateur. Flint et les autres quadruplés avaient grandis sans leur mère, et leur père était souvent absent. Shayne s'était retrouvé sans famille, durant les nombreuses années où il a survécu en tant que vampire. Au moment où l'elfe se décida d'en parler avec la magicienne, la charrette s'arrêta nette. Le grand blond héla les chevaux. Gabriel se réveilla en sursaut. Que s'était-il passé à l'extérieur ?

— Tout va bien, Flint ? demanda Luna, à travers une petite portière qui recouvrait une partie de son visage, derrière lui.

— Nous sommes arrivés, annonça le Capitaine.

— Déjà !? grogna Gabriel. Bon sang, ce fut rapide !

À vrai dire, le trajet n'avait duré que deux heures, Flint avait emprunté plusieurs raccourcis dans les bois pour diminuer la longueur du trajet. Ils descendirent donc tous les quatre du véhicule et ramassèrent leurs armes. Légèrement embêté de ne pas avoir dormi un peu plus, Gabriel tituba derrière son mari, se donnant de petites tapes dans les joues, tout en essayant de se réveiller.

Il s'avéra qu'aucun autre bateau ne devait être accosté au port, ce jour-là. La plupart des véhicules marins importaient des épices, des légumes et certaines nourritures marinés, en boîtes. Les échanges étaient nombreux et partaient et venaient de cette ville. La République pouvait se compter chanceuse que Xu Fahn était encore dans les parages, après les nombreuses batailles qu'avaient connues ces terres.

Flint décida de s'approcher d'un marin s'en venait du port. Peut-être pourrait-il lui dire où se trouvait les voyageurs de Lanartis, qui étaient arrivés récemment.

— Eh, marin ! dit-il. Avez-vous une idée où je pourrai croiser l'Ambassadeur d'Archenwald ? J'ai reçu l'ordre de le ramener à Baldt.

— Ah, lui ? dit le marin. Il se trouve à notre taverne locale, comme les autres voyageurs qui sont arrivés durant la matinée.

— Merci pour l'info, formula Flint.

De leur côté, Cassandra et Luna restèrent près de la calèche et attendirent que leur jeune chef revienne avec l'ambassadeur. Flint marcha en direction de ladite taverne. Puisque ce n'était qu'un simple aller-retour, ni l'elfe, ni la mage ne voyait l'intérêt d'aller visiter les boutiques ; quoique ce ne fût pas l'envie qui leur manquait. Gabriel décida de rester avec elles, les mains dans ses poches. Il n'était pas encore très réveillé.

Le Capitaine finit par trouver la taverne, entra à l'intérieur et s'approcha du barman. C'était un petit homme moustachu à la tête chauve.

— Salut, je viens pour l'Ambassadeur… commença-t-il.

Le barman l'interrompit en pointant une personne, du doigt. Il était blasé à la présence de Flint. Le Capitaine remarqua que l'homme au comptoir semblait épuisé. Sûrement était-ce dû à la récente invasion de la capitale, qui l'avait forcé à travailler davantage. Pour cette raison, il ne dormait pas assez. Le tavernier de Baldt vivait à peu près la même chose, tellement les citoyens de la ville étaient stressés.

Flint se tourna vers ce qui semblait être un jeune homme, portant un chapeau à plume, au coin de la grande salle. C'était rempli de bonnes gens, plusieurs discutaient dans la bonne humeur, accompagnés de rires. Le grand blond avait de la difficulté à discerner les conversations, tellement il y avait du chahut. En s'approchant de la table au fond de la pièce, le jeune homme au chapeau à plume leva son visage, mit ses mains sous menton, puis esquissa un sourire au Capitaine.

— Dis donc, tu n'as pas changé d'un poil depuis la dernière fois que je t'ai vu, dit l'Ambassadeur. Enfin, si, la dernière fois que je t'ai vu, tu n'avais pas cette bague au doigt. J'en déduis que notre cher Gabriel a enfin demandé ta main en mariage, n'est-ce pas ?

— Ce visage… commenta Flint, en état de choc.

— Prends tout ton temps, mon frère, répliqua le jeune homme.

— Non mais pince-moi si je rêve…

L'Ambassadeur ôta son chapeau pour le mettre à côté de son sac de voyage, laissant tomber une longue chevelure blonde sur ses épaules. Son visage n'avait pas été revu depuis au moins une dizaine d'années, mais il lui rappelait beaucoup les traits de son père et de son oncle. En face de Flint se tenait sa sœur… qui n'avait jamais été une femme en fait. Flint réalisa avec maladresse que sa sœur était en fait… son frère.


Il y avait trop de gens dans cette pièce. Flint ne voulait pas faire de scène, alors il emporta l'individu à l'extérieur, où ils s'installèrent sur un banc, collé à autre bâtiment. Déconcerté et confus, le Capitaine essayait de se ressaisir.

— Pourquoi… n'en as-tu jamais parlé avant ? demanda Flint en penchant sa tête d'un côté. C'est… déstabilisant. Comment dois-je t'appeler maintenant ?

— Je m'appelle Lucas Markios, enchanté de te rencontrer à nouveau, Flint. Il est vrai que ma nouvelle apparence et ma voix puissent te secouer, mais je partage toujours les souvenirs du temps où je me faisais passer pour une fille. Gwenaëlle était pour moi un fardeau, durant toute mon enfance et mon adolescence… mais je ne regrette pas ma nouvelle vie.

— Tu veux dire… Tu as quitté notre nation, sans même nous dire pourquoi… Tu sais que je t'aurais suivi hein ? Tu étais ma sœur… enfin… Tu…

— Je sais… soupira l'Ambassadeur. Nous étions comme les cinq doigts de la main, nous quatre et Gabriel…

— Tu… Tu m'as manqué… dit Flint, au bord de rage.

— Je sais… Ça n'a pas été facile de renoncer à mon ancienne vie, mais il le fallait… Sinon j'étais à deux doigts de me suicider.

Flint regarda l'Ambassadeur avec effroi. Comment pouvait-il penser une chose pareille ? Il essayait de trouver les mots pour rassurer Lucas, mais rien ne lui venait à l'esprit.

— Cette nouvelle va causer l'effet d'une bombe, dit-il en riant maladroitement.

Lucas opina de la tête, en souriant.

Non seulement elle a désertée la république pour devenir un citoyen de Lanartis, elle… non il… Oh bon sang, je risque de lui faire de la peine si je ne m'adapte pas, et vite, se dit Flint.

Le Capitaine se souvint que son frère ne s'était jamais sentit bien dans sa peau, depuis leur jeunesse. Maintenant, il comprenait pourquoi il avait pris ses distances durant toutes ces années.

Flint ignorait par où Lucas est passé durant les dernières années, mais le voilà transformé sous ses yeux.

On dirait moi et Kyran, tout craché, se dit le grand blond. À part quelques centimètres de différences, il nous ressemble beaucoup.

— Flint… marmonna Lucas. Est-ce que… tu comprends maintenant, pourquoi je n'osais plus me dévoiler à la famille ?

Le Capitaine hocha, compréhensible.

— J'ai perdu une sœur le jour où tu es parti de Baldt… dit Flint.

Il baissa sa tête, au bord des larmes.

— Si tu savais toutes les larmes qu'on a versées, moi et Sarah… poursuivit celui-ci. Si tu savais toutes les nuits que j'ai passées à vouloir t'étrangler…

— Je sais… Je suis désolé… répondit Lucas, en baissant son regard.

— Mais… J'ai en retour un frère… et… Nash n'est même plus là pour faire ta… rencontre. Il… Il… Il aurait voulu faire ta connaissance.

Flint ne pouvait plus retenir ses émotions. Il serra Lucas dans ses bras et se mit à pleurer, en présence de celui-ci.

Instinctivement, l'Ambassadeur serra son frère dans ses bras. Ils restèrent ainsi, pendant une bonne dizaine de minutes. Lucas avait beaucoup souffert à cause de leur ignorance, mais Flint reconnaissait cette tendresse familière, lorsque qu'il passa ses mains autour de la taille de son quadruplé.

L'Ambassadeur plaça une longue mèche de sa chevelure derrière ses épaules, puisque celle-ci obscurcissait sa vue. Ensuite, il dit :

— Lorsque je suis arrivé à Lanartis, je n'étais personne. J'ai erré dans les rues comme un mendiant ; je ne connaissais pas qui que ce soit et j'ignorais ce que je faisais là-bas. Pendant plusieurs années, j'ai passé ma vie à me chercher, avant de me rendre compte un soir que je ne me suis jamais sentie comme une femme… J'ai alors commencé de nombreuses thérapies et on a vite finit par comprendre que j'étais l'une des rares personnes de ce monde qui ne s'identifie pas au genre assigné à sa naissance… On m'a donc conseillé de suivre des procédures qui arrivent plus souvent qu'on le pense, bien que ça ne soit pas fréquent… J'ai appris à m'aimer et à me respecter à travers tout ça. Je n'ai pas laissé cette nouvelle me décourager. J'ai pris mon courage à deux mains et j'ai décidé graduellement d'abandonner mon ancien prénom et de changer mes pronoms pour ceux des hommes, auxquels je me suis toujours identifié dans le fond… Ensuite, il y a plusieurs trucs que je préfère ne pas mentionner, car c'est très personnel. Tout ce que je peux te dire, c'est que le traitement a fonctionné.

Il prit une grande inspiration, avant de regarder son frère. Le Capitaine était épuisé et confus, malgré toutes ses larmes. Il gardait en lui une profonde tristesse, datant de leurs jeunes années. La mort de Nash n'avait fait qu'empirer les choses. Lucas réalisait à présent, à quel point sa présence avait un effet positif sur son quadruplé. L'Ambassadeur regrettait de ne pas lui avoir laissé de nouvelles, mais il n'avait pas le choix à l'époque. Il avait pris ses distances, dans le but de se protéger.

— D'où t'es venu le nouveau prénom ? demanda Flint. Il est… cool.

Le grand blond essayait de retenir ses émotions, essuyant ses yeux.

— Il m'a été donné par mon supérieur à Archenwald, expliqua Lucas, mais ça c'est une autre histoire. J'ai fini par rejoindre l'armée et j'ai grimpé dans les rangs, avec beaucoup de patience et d'expertise. Toutefois, je n'ai pas envie de m'étaler sur les détails. Je préférerais garder tout ça pour la route.

— Oh, c'est vrai. Tu es en mission pour Lanartis…

— En effet, déclara l'Ambassadeur. Le Roi Davis d'Archenwald, quatrième du nom, et Dame Floraine, son épouse, essaient de réviser les contrats de marchandises entre la République et le Royaume. Les derniers incidents ont attirés beaucoup d'attention sur votre ville et le Roi s'inquiète que cela puisse nuire à la réputation de nos terres et des vôtres. Beaucoup de vos villes portuaires ont été détruites par les bêtes et sans doute des membres du culte de Perséphone. Tu dois bien t'en souvenir, avec nos cours d'histoires ; nos traités de marchandises permettent au Royaume de Lanartis d'acheter nos produits et vendre les leurs sur vos terres. Notre économie a beaucoup souffert de cette récente guerre, mais il est vrai que la vôtre est davantage dans le jus.

— Que proposent-ils alors ? demanda le Capitaine, clignant des yeux.

— Ils comptent envoyer de l'aide pour restaurer vos villes et reconstruire les villages portuaires. Lanartis a autant besoin de votre poisson, que vous de nos matières premières. Je vais m'arranger avec le Conseil, une fois que je serais de retour à Baldt. L'essentiel est que nous puissions rétablir les liens entre les deux nations ; c'est pourquoi je suis ici, en tant qu'intermédiaire.

— Eh bah ça alors…

Lucas hocha, en riant. Flint de son côté offrit à son frère de l'emmener au reste du groupe, qui devait l'accompagner à Baldt. Ils entrèrent donc dans la taverne pour ramasser les affaires de l'Ambassadeur, puis ressortirent par la porte d'entrée.

En s'approchant des autres, Luna et Cassandra étaient indifférentes à Lucas, bien que soucieuses. Gabriel, quant à lui, était sous le choc lorsqu'il vit cet individu, ressemblant à son mari. Rapidement, le colosse reconnu l'Ambassadeur qui le saluait déjà de façon familière. Le blond au chapeau à plume, fit le salut militaire, comme il le faisait souvent pour saluer les soldats d'Archenwald.

Gabriel ressentit un frisson en observant cette personne familière s'approcher. Ce n'était ni Kyran, ni Sarah… Mais le quatrième enfant qu'il a élevé. Ses yeux s'écarquillèrent lorsqu'il réalisa cela.

— J'ai l'impression de voir un fantôme, dit-il.

— Bah, c'est le cas de le dire. Gwenaëlle est morte, déclara Lucas, sarcastiquement. Je suis né de ses cendres. Je me présente, Lucas Markios.

L'Ambassadeur se tourna alors vers Cassandra et Luna, leur faisant un petit clin d'œil. Il s'inclina ensuite, poliment.

— Mesdames, dit-il en baissant son chapeau à plume sur son torse. Enchanté de faire votre connaissance.

Gabriel était bouche bée.

Flint riait nerveusement, de son côté, parce qu'il trouvait cette situation très embarrassante pour son frère. Quant aux dames, celles-ci s'échangèrent un regard étonné avant de retourner leur attention vers l'Ambassadeur.

— Bonté Divine, c'est donc toi… dit Cassandra en s'approchant lentement.

— Non mais je rêve, on dirait le portrait craché de Flint, dit Gabriel.

— Mais t'as vu ses vêtements !? La classe ! Il est tellement stylé, constata Luna.

— Hé ho, il y a assez de moi pour tout le monde, pas besoin de vous presser, bouda Lucas en fronçant des sourcils.

Gabriel, Cassandra et Luna reculèrent aussitôt, tous les trois très gênés par leur comportement. Le colosse s'excusa en premier, même s'il était fasciné par la transformation de celui qui s'appelait autrefois Gwenaëlle. C'était la toute première fois que Cassandra et Luna rencontraient ce membre de la famille Markios qui avait été porté disparu pendant une dizaine d'années.

Après que Lucas eut fait ses présentations, Flint s'absenta un moment et revint avec les chevaux, ainsi qu'une meilleure voiture. Ils avaient besoin d'un peu plus de place avec les bagages de Lucas et ce qu'ils avaient déjà dans l'autre voiture. Du coup, le grand blond devrait faire venir quelqu'un pour chercher la plus petite calèche.

Le Capitaine était loin de se douter qu'il ne reverrait pas les esprits élémentaires avant quelques années, il ignorait qu'au Saint Royaume à cet instant, de louches individus essayaient de saboter le règne de Zeus, d'Athéna et des autres Dieux de l'Olympe. Il ne s'en rendrait compte que plusieurs mois plus tard. Pour le moment, il était bien trop excité de faire la connaissance de son tout nouveau frère, même si une partie de lui était confus d'avoir perdu sa sœur, plusieurs années plus tôt.

Au cours de la route, Gabriel gaffa à quelques reprises à poser des questions embarrassantes, mais s'excusa rapidement. Flint conduit la voiture, les autres étaient tous assis à l'intérieur. Lucas n'avait malgré pas froid aux yeux et sa bravoure et son sens de l'élocution charma rapidement les trois autres, avec qui il discuta de vieux souvenirs concernant son passé à Lanartis, ainsi que sa relation étrange avec ses frères et sa sœur.

Flint écoutait les conversations à travers la petite fenêtre derrière lui. Il chantonnait gaiement et sourit en se disant que tout compte fait, cette année n'avait pas été si terrible que ça, car elle lui avait ramené un membre de sa famille vers lui. Il espérait toutefois que son père, Kyran et Sarah sauraient accepter ces changements autant que son groupe essayait de rendre Lucas à l'aise. Chose certaine, les jours à venir allaient devenir très intéressants pour le grand blond et ses amis.


Archenwald, une citée fabuleuse et moderne. Voilà comment l'on décrivait celle-ci. Presque dix fois plus grande que la capitale de la République de Baldt, on pouvait s'y perdre facilement sans l'aide d'un guide. Des calèches attendaient des passagers à tous les coins de rues et il faisait bon y vivre.

La grande Gretta Doyle avait eu la chance d'y ouvrir une boutique, récemment. La rousse aux bras musclés avait reçu une lettre du Conseil de Baldt, stipulant que son fils avait été tué au combat, il y a quelques jours. Elle acceptait mal la nouvelle et refusait de croire à cette histoire. Sa fille, toutefois, passa ces derniers temps à pleurer. Malgré tout, Gretta savait dans le fond, qu'on lui avait raconté la vérité. Elle avait perdu un mari et un fils en moins d'un an. Elle se sentait mourir de l'intérieur. Une douleur si intense qu'elle ne pouvait pas s'arrêter cinq secondes, avant de transporter des objets lourds pour sa boutique.

Elle s'était achetée une petite ferme pas très loin de la cité de la lumière et elle y vivait avec sa fille. Les vieilles habitudes étaient difficiles à perdre, comme le disait si bien le dicton. Pour le moment, leur boutique ne vendait que des parfums et des bricoles faites par Misha. D'ici quelques mois, Gretta avait l'intention d'y vendre ses légumes et d'ici quelques années, peut-être qu'elle y vendrait aussi des fruits, tels que des pommes ou des oranges. Les terres qu'elles possédaient à présent étaient riches et fertiles. Déménager par ici avait été la meilleure — mais aussi la plus déprimante — décision de sa vie. Elle s'en voulait de ne pas avoir été là pour enterrer son fils.

— Bon matin, Mlle Doyle, dit une naine qui passa derrière la grande fermière.

— Bon matin à vous, Priya, répliqua la rousse. Prête pour une nouvelle patrouille ?

— Toujours ! déclara la naine. Boris et moi, on va devoir compenser pendant l'absence de notre coéquipier, mais je ne pense pas que nous allons rencontrer trop de problèmes, sans lui dans les parages.

— Passe le bonjour à ton mari, dans ce cas.

La marchande sourit à la naine qui était en fait un soldat de l'armée de Lanartis. La petite demoiselle portait une armure de cuir avec les symboles de la nation affichés sur le torse et sur le dos. Elle affichait un large sourire et était de très bonne humeur. Celle-ci ignorait que sa nouvelle marchande préférée était en deuil. Elle partit donc en direction du magnifique château qui se trouvait au centre de la ville et laissa la fermière s'occuper de ses affaires.

— Elle est vraiment mignonne, tu ne trouves pas ? dit Misha qui passa la tête par-dessus la porte à deux vantaux, de leur boutique. J'aimerais trop avoir ses cils.

— Allons, elle est mariée, dit Gretta qui taquina sa fille.

— Oh je sais, mais j'envie son regard naturel. Plusieurs de nos clientes la trouve charmante, lorsqu'elle vient prendre le thé avec nous.

La fermière hocha la tête, puis ramassa un baril qu'on avait déposé près de la porte pour elle. Il n'était pas lourd, donc elle pouvait le soulever d'une main. Elle le passa à sa fille. Ce tonneau contenait des petits flacons, protégés par du rembourrage, que Misha avait fait venir de la République. C'était de vieilles bouteilles de parfums de leur ancienne ferme, qu'elle comptait vendre à prix réduits, pour les clients de cette ville.

Pendant ce temps, un papillon bleu survolait la ruelle où Gretta et Misha s'apprêtaient à ouvrir leur boutique pour la journée. L'insecte de couleur chatoyante ne s'était jamais aventuré si haut, mais celui-ci avait une mission très importante à accomplir et il n'allait pas s'arrêter, même si la douce brise du vent l'empêchait de se rendre à destination facilement. Au bout de cette ruelle, une vieille dame ouvrit sa baie coulissante, afin d'aller prendre un peu d'air et profiter du lever du soleil. Elle était l'une des clientes habituelles de la fermière et sa fille.

Coup de chance, le papillon se fit soulever dans les airs et atterrit sur le réverbère, placée près de la porte et examina celle qu'il devait rencontrer… ou plutôt, qu'il devait toucher. Il avait reçu un ordre précis et s'il ne remplissait pas cet ordre, son Maître lui en voudrait.

La vieille dame tenait une tasse de thé et se pencha sur la clôture de fer, à laquelle elle avait passé une bonne partie de sa vie à admirer le paysage, y compris la ruelle qui s'offrait à elle chaque jour. Elle passa sa main libre dans sa chevelure grise et blanche, puis sourit à Gretta, alors que celle-ci lui saluait avec enthousiasme. La pauvre dame ignorait que cela serait son tout dernier souvenir, car déjà le papillon s'élança vers elle et se posa sur sa joue.

Aussitôt, la pauvre femme âgée lâcha sa tasse qui se fracassa au sol, près d'elle, versant tout son liquide sur les pieds de celle-ci. Elle aurait pu en souffrir, mais elle était déjà morte. Son corps tomba par-dessus la clôture et s'écrasa devant sa maison, baignant dans son sang. Quelques passants virent la scène avec horreur et crièrent en voyant ce qui s'était passé. Gretta lâcha le second paquet qu'elle comptait rentrer dans sa boutique et lâcha un juron.

Ayant réussi son coup, le petit papillon bleu virevolta loin de la ruelle et partit rejoindre un individu vêtu d'une longue cape noire, qui s'était installé près d'un Café où l'on servait des viennoiseries et de délicieux chocolats chauds. L'insecte se posa alors sur l'index de l'individu à la cape, comme si ce dernier s'était attendu à son retour.

— Très bien, mon ami… Chaque victime nous rendra plus fort… Tu verras… murmura l'homme, en esquissant un sourire. Tu as fait de l'excellent travail. Maintenant repose-toi…

Le papillon se désintégra dans un petit nuage de poussières, alors que l'étranger prit une gorgée de son café. Il était satisfait du travail de sa petite servante ailée, qui était retournée aux profondeurs des Enfers… Ce jeu ne faisait que commencer…


À suivre dans le Tome 2 : Le Royaume de Lanartis