Bonjour ou bonsoir, nouvelle histoire (et oui !)

Elle devait s'intituler à la base Petits meurtres à Eysran, mais parce que ce titre manquait selon moi de gravité et ne convenait plus à la direction que j'aimerais faire prendre à l'histoire, j'ai pris la décision de le changer.

Du coup, je vous présente Le masque de l'aveugle et j'espère qu'elle saura vous convaincre.

Bonne lecture !

Prologue

« Un homme peut bien faire le tour du monde et voir mille merveilles, s'il n'a jamais contemplé Eysran alors il n'a rien vu du tout. » Ou tel le dit le dicton eysrannais. Et il n'y a pas plus fier de sa ville et plus enthousiaste à la décrire qu'un Eysrannais. Il la met sur un piédestal. Pour lui, elle est tout, et, plus qu'une ville, une déesse.

Rencontrez-en un, faites connaissance avec lui et un rien de temps vous vous retrouverez enlisés dans une discussion ayant celle-ci pour seul sujet. Et il aura certainement le talent de vous faire voyager. Laissez-vous emporter par son récit et vous vous retrouverez à vous promener dans son port, poumon de son économie, à admirer la propreté de ses larges rues, à passer votre doigt sur les reliures des ouvrages de sa bibliothèque, à chanter des psaumes dans sa basilique dédiée à la Sainte-Sagesse, à vous assoir sur les bancs de son université, à vous prélasser dans ses nombreuses maisons de bains et à vous émerveiller du travail de ses orfèvres, tout ça sans y avoir jamais mis un orteil.

Eysran la Splendide. Eysran la Fière. Eysran l'Orgueilleuse. Autant d'appellations données à la Cité-État au bord de la Mer Émeraude. Ici, l'imposant le dispute à la majesté. Ici, le marbre s'allie à la pierre pour conférer aux bâtiments leur magnificence. Ici, on ne jure que par la beauté architecturale. Ici, le commerce est florissant et l'artisanat d'une rare qualité. Ici, on révère la science et l'érudition. Ici, le magistère, l'organe du pouvoir aux mains des familles aristocratiques de la ville, fait la pluie et le beau temps pour le reste de la population.

Elles sont quarante familles à administrer la Cité via leurs représentants siégeant au magistère, toutes à l'affût de la meilleure part du gâteau, toutes convaincues de leur prestige. Tous les dix ans, leurs membres autorisés à voter (les hommes de vingt ans minimum qui n'ont pas opté pour une carrière religieuse) élisent un Magistrat-Président qui sera, jusqu'à ce qu'une autre élection ait lieu, le souverain temporaire d'Eysran. À ce dernier reviennent les charges de désigner ou de révoquer les magistrats, d'établir les lois et de rendre la justice.

Bien évidemment la famille dont un membre a été désigné à ce poste se voit aussitôt portée au sommet de la société ; elle paradera à ses côtés lors des représentations en public et se verra, pour une période limitée certes, traitée à l'égal d'une famille royale ou impériale. Compter plus de deux Magistrats-Présidents dans son histoire est une consécration pour une famille aristocratique eysrannaise. D'ailleurs, ces grandes familles n'ont pas de passe-temps plus favori que de comparer entre elles le nombre de leurs membres qui ont été nommés magistrats depuis l'Indépendance ou qui ont siégé en tant que Magistrat-Président.

Cependant, cette élection ne se fait pas sans règles. Il en existe quatre immuables : premièrement, jamais un ancien Magistrat-Président ne pourra se représenter ; deuxièmement, jamais une famille ne pourra avoir deux membres élus consécutivement ; troisièmement jamais le résultat de l'élection ne saura être contesté ; et quatrièmement : il est interdit de voter pour quelqu'un de sa propre famille. Tous les fils d'aristocrates, lorsqu'ils atteignent leur majorité, font le serment de les respecter. Et parce qu'il est prononcé dans le lieu saint de la ville, la basilique de la Sainte-Sagesse, et donc sous le regard de Dieu, ce serment est toujours respecté.

Mais Eysran, ce n'est pas qu'une architecture flamboyante ou des nobles orgueilleux, c'est aussi tout ce qu'âme innocente ne saurait voir, tous ces sombres secrets que la ville tente de dissimuler sous son apparat.

Sortez de l'enceinte des murailles et vous découvrirez un tout autre monde. Un monde de chiens errants faméliques et d'enfants crasseux et mal-nourris. Un monde de petits voleurs, de mendiants et de chiffonniers. Un monde de taudis. Un monde de misère. Toutes les ordures dont la cité ne veut pas, vous les retrouverez ici, tapissant le sol. Si vous vous sentez hardis, vous passerez peut-être la porte d'une des nombreuses tavernes miteuses qui empestent la pisse et la mauvaise bière. Une fois dedans, on vous invitera à participer à ces jeux d'argent interdits dans l'enceinte de la ville. Vous y rencontrerez sans doute aussi un rejeton de la noblesse eysrannaise qui, mu par l'esprit de rébellion adolescent, est venu s'encanailler dans cet endroit et se sentir libre pour quelques instants.

Et vous n'avez même pas besoin de quitter l'enceinte de la ville pour découvrir son autre visage.

Attendez que le soleil décline et entrez dans une maison de bains pour hommes d'apparence tout à fait respectable – et sans doute l'est-elle avant cette heure tardive, vous vous demanderez si vous ne vous êtes pas trompés d'endroit. Les femmes qui y travaillent auront bien changé de visages. Les physiques ingrats et les allures incommodes auront été remplacés par des minois adorables et des sourires enjôleurs. L'une de ces hôtesses vous conduira jusqu'à une pièce spéciale derrière une porte dérobée et là tout un univers de plaisirs charnels s'offrira à vous. Bien sûr, tout cela n'existe officiellement pas. Même si de fait tout le monde est au courant, il n'y a officiellement pas de prostitution au sein des murailles d'Eysran.

« Eysran est propre. » « Eysran est pure » et « l'amoralité n'a pas de place à Eysran. » Ça, ce sont les beaux discours que vous répéteront les Eysrannais, ceux qui ne vivent pas à l'extérieur de la cité, ceux qui s'illusionnent encore avec cette image de perfection. Mais la vérité est toute autre.

En vérité, Eysran est hypocrite, Eysran est volontairement aveugle. Eysran refuse de reconnaître quoi que ce soit qui puisse entacher sa réputation. Tout thème nuisible à celle-ci est un thème dont elle nie l'existence. Vous n'entendrez ainsi jamais parler de la jalousie que les familles qui ont sa charge se portent entre elles, ni des complots qui existent au sein de son gouvernement. Tout cela n'existe pas et n'a jamais existé, ou ce ne sont que les mensonges de royaumes jaloux. Et à ses propres mensonges, Eysran y croit. Mais il a bien fallu un jour qu'elle ouvre les yeux…

Et que j'ouvre les miens par la même occasion.


J'étais pourtant né pour passer ma vie dans cet aveuglément.

Fils de magistrat, petit-fils de magistrat, issu d'une grande famille au nom respecté, j'aurais très bien pu embrasser la voie politique comme mes frères. J'ai préféré la voie de l'érudition et de la religion, au grand dam de mon père qui fondait alors de grands espoirs en moi sur ce plan-là. Malheureusement pour lui, les magouilles politiques n'étaient pas du tout de mon goût ; je les laissais volontiers à mes frères, surtout à Stebán, mon cadet ; lui les trouvait divertissantes. Il avait l'esprit pour aussi, rusé et malicieux. Comme mon père. Un esprit que je n'avais pas.

Après mon vingtième anniversaire, je démarrais les étapes pour devenir clerc instructeur, ces religieux en charge des cours à l'université ou qui s'engageaient comme précepteurs chez l'aristocratie (mes frères et moi, pour notre part, n'avons pas reçu l'enseignement d'un clerc, notre père ayant préféré payé les services d'un elfe des mers). J'avais soif de savoir et de transmission. J'avais un faible pour l'astronomie, mais l'histoire et les mathématiques me plaisaient aussi beaucoup. Je voyais l'Ordre des Clercs Instructeurs comme la communauté la plus noble qui soit, toute dédiée au savoir et à l'instruction. Personne n'aurait pu me convaincre de ne pas le rejoindre. La bibliothèque et l'université d'Eysran ont étés bâties sous son impulsion et le premier de ces lieux a toujours été mon favori.

Âgé à présent de vingt-sept ans, j'ai fini ma préparation et m'apprête à recevoir mon ordination… ou, plutôt, je m'apprêterais à la recevoir si des événements survenus l'année dernière ne m'avaient pas poussé à abandonner cette voie.

Car l'année dernière, la cité a connu un raz-de marée (pas un vrai, rassurez-vous, un raz de marée au sens métaphorique) et cette vague, si elle n'a pas ébranlé Eysran ni sa renommée, a définitivement ébranlé mes certitudes.

Je m'appelle Siméon Blanchetour et voici le récit de mon changement de perspectives.

Voici le récit d'un ancien aveugle.


Un avis ? Une réflexion ? Une critique ? Positif ou négatif, je prends