Secret centenaire
© Rose P. Katell
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Lorsqu'il aperçut les chasseurs par la fenêtre de l'auberge où il travaillait pour ses parents, Wil comprit que la journée serait mauvaise. Peu importait le ciel radieux de l'été, le spectacle qu'offrait la caresse de la brise sur le haut des pins et l'odeur des brioches du matin qui s'échappait de la cuisine, il fut convaincu qu'elle le serait.

Il n'existait qu'une unique explication à la présence des deux hommes : on leur avait parlé de la dragonne ! S'il lui demeurait le moindre doute à ce sujet, il s'effaça à la vue du nombre d'armes qu'ils transportaient sur eux.

L'adolescent pesta et s'interrogea sur la personne qui avait trahi le secret. S'agissait-il d'un enfant ? Leurs parents étaient censés veiller à ce qu'ils tiennent leur langue, mais un accident était si vite arrivé… Impossible en tout cas que le coupable soit un nouvel habitant ; la démographie de leur village n'avait pas évolué dernièrement.

Un second coup d'œil à l'extérieur lui apprit que les traqueurs s'approchaient du gîte. Wil déglutit. S'ils désiraient louer une chambre, cela signifiait qu'ils accordaient foi au témoignage qu'ils avaient reçu ; se débarrasser d'eux ne serait pas évident.

Maussade, il s'éclipsa derrière la porte à lucarne de la cuisine avant qu'ils franchissent l'entrée. Occupés à préparer le plat de ce midi, son père et son frère aîné pivotèrent vers lui. La surprise qu'il lut sur leurs traits n'était pas feinte : il ne mettait jamais les pieds dans leur sanctuaire en dehors des heures de travail. À l'inverse de Kaiser qui rêvait de prendre un jour la place de leur paternel aux fourneaux, il se contentait sans souci d'exécuter le service en salle.

— Des missionnés de la Guilde, souffla-t-il en guise d'explication.

— Ta mère va s'en charger, pas de panique.

Confiant, son père n'ajouta rien, mais Kaiser délaissa sa préparation et vint observer les individus avec lui par la petite vitre carrée. Ils s'entretenaient pour l'instant avec leur mère qui, debout à l'arrière du comptoir, secouait la tête. Wil devina qu'elle se faisait questionner sur d'éventuelles rumeurs et cherchait à les démentir.

— J'espère qu'ils ne s'éterniseront pas, pria-t-il.

— Ils resteront au moins une nuit, rétorqua son frère, le temps d'interroger les locaux et de mener leur enquête. Ils aiment le travail bien accompli et ne rentreront pas dans leur tanière de barbares sans être sûrs d'eux.

Wil soupira, puis dévisagea les intrus. La jeunesse du plus petit l'étonna ; il ne devait pas être plus âgé que lui – seize ans maximum. Il s'agissait probablement d'un apprenti. La rage le gagna. Ceux-là étaient les pires tant ils aspiraient à tuer leur première proie !

— Tu t'inquiètes ? l'interrogea Kaiser.

Il opina :

— Si le secret est découvert…

— Il ne le sera pas.

— Comment en être sûr ?

— Il ne s'agit pas de la première fois où des chasseurs débarquent.

— Justement, rétorqua Wil, ils finiront par comprendre qu'on les manipule. Une fausse rumeur peut être lancée et les alarmer à tort, mais il y a belle lurette qu'on a dépassé le stade de la première rumeur. Nous mentons depuis 150 ans, Kaiser !

Son aîné soupira, plus amusé qu'ennuyé.

— Et nous nous sommes débrouillés avec nos mensonges, non ? Pourquoi est-ce que ça changerait ?

Wil était forcé de reconnaître qu'il n'avait pas tort. Néanmoins, ses craintes ne s'amenuisèrent pas. Dragonne ou pas, il ne supporterait pas qu'on s'en prenne à son amie.

— Éloignez-vous de la porte, les somma leur père, vous allez finir par être repérés. Au lieu de jacasser, rendez-vous utiles. Kaiser, termine ta part du menu. Quant à toi, Wil, tu connais la procédure. Sors par-derrière et préviens deux ou trois voisins qu'une réunion aura lieu à la tombée de la nuit, lorsque nos « invités » iront se coucher. Ils passeront le message. Ensuite, va informer notre protégée, qu'elle ne quitte pas sa grotte.

L'adolescent acquiesça. S'il y avait peu de chance que ladite protégée sorte d'ici la tombée de la nuit, mieux valait se montrer prudent. D'une œillade discrète, il vérifia que les traqueurs se trouvaient toujours devant le comptoir – il ne tenait pas à en croiser un en sortant.

Comme s'il sentait qu'on l'épiait, le plus jeune des deux se retourna vers la porte de la cuisine. Wil bondit aussitôt en arrière et s'éloigna de la vitre. Avait-il eu l'occasion de l'apercevoir ? Non, impossible ; il s'était écarté trop vite.

Rassuré, il s'engouffra hors de l'auberge et se mit en route.

oOo

Wil parvint sur le flanc de la colline où vivait son étrange confidente à bout de souffle et trempé de sueurs. Il n'aurait pas dû courir sous cette chaleur, mais il n'avait pas réussi à s'en empêcher. Tant que les envoyés de la Guilde logeaient sous son toit, il ne désirait prendre aucun risque.

Il se pencha, posa ses mains sur le bas de ses cuisses, puis chercha à recouvrer une respiration normale. Il pénétra ensuite dans la cavité et s'y enfonça ; le temps de s'habituer à l'obscurité, il marcha avec les bras tendus afin d'éviter de se cogner contre la roche.

— Brindille ? chuchota-t-il.

S'annoncer était l'unique règle à appliquer en entrant dans le repaire de la dragonne. Un simple mot suffisait, il fallait seulement qu'elle soit en mesure de reconnaître la voix d'un habitant. Elle n'aimait pas les intrus, car il était impératif que le secret de sa présence soit préservé.

Un son rauque lui répondit des profondeurs de la caverne. Wil s'y engagea sans la moindre hésitation, ravi d'être là malgré les circonstances de sa visite. Deux pupilles irisées scintillèrent dans la pénombre. Il sourit, puis franchit la distance qui le séparait de la créature. Il caressa la peau rugueuse de son menton et lui arracha ce qui se rapprochait d'un ronronnement ; le bruit se répercuta contre la roche et résonna autour d'eux.

— Bonjour, ma belle.

Wil la devinait plus qu'il ne la voyait, ses écailles noires se confondaient avec l'obscurité du lieu. Il soupira ; dire qu'elle avait un jour été entièrement blanche ! La dernière fois qu'il avait passé un moment en sa compagnie, l'une de ses pattes le demeurait. Hélas, il ne pouvait affirmer qu'elle l'était restée – il attendrait de l'observer à la lueur du jour pour cela, quand elle ne serait plus en danger.

— Je suis venu te prévenir, Brindille.

L'œil du majestueux reptile se focalisa sur lui et Wil s'amusa de sa réaction au prénom dont il l'avait affublé. Il se souvenait encore de la raison d'un tel sobriquet. Il datait de leur première rencontre, alors qu'il avait moins de six ans et était atteint d'une infection. Sa compagne ailée était venue à lui dans cette même grotte. Un craquement de brindilles sous l'une de ses pattes épaisses avait trahi sa présence avant qu'elle lui apparaisse et il s'en était effrayé. Mais sa mère l'avait rassuré en lui expliquant sa provenance. Depuis ce jour, il n'était plus capable de la désigner d'une autre façon.

— Deux chasseurs sont arrivés au village, murmura-t-il. Ils ne savent pas que tu es là et on va se débrouiller pour qu'ils s'en aillent ; néanmoins, il ne faut plus que tu sortes. Kaiser ou moi, on t'apportera de quoi te nourrir en quantité, je te le promets !

Brindille ne réagit pas. Pourtant, Wil fut convaincu qu'elle l'avait compris et obéirait. Sa sécurité était ce qui lui importait le plus – après tout, c'était elle qui était venue quémander la protection des résidents il y a presque deux siècles. Et elle avait confiance en lui.

La tristesse envahit son cœur lorsqu'il songea qu'elle n'aurait pas de mal à appliquer sa recommandation. Son grand âge aidant, elle ne sortait presque plus de son antre ; voler et débusquer du gibier lui devenaient difficile, et ses gardiens lui apportaient souvent la viande dont elle avait besoin. Certains vieux du village racontaient qu'elle était naguère capable de communiquer via leur esprit, mais Wil n'avait jamais été témoins d'une telle prouesse.

Son heure approchait, les signes ne mentaient pas – ni la couleur noire qui prenait possession de son corps. Chacun craignait de perdre le précieux atout du hameau, mais lui s'attristait de la mort de son amie. Elle était si douce, si gentille ! À qui se confierait-il quand elle ne serait plus là ?

Wil balaya ses sombres pensées et la gratifia d'une énième grattouille. Il refusait d'y réfléchir. La présence de deux missionnés de la Guilde lui donnait déjà assez matière à méditer.

— Je dois te laisser, soupira-t-il. Mieux vaut que je ne disparaisse pas trop longtemps tant que ces hommes seront là. Ils vont sûrement interroger tout le monde et il serait louche que je ne sois pas à l'auberge en train d'aider Kaiser et nos parents.

Un léger grognement lui indiqua que Brindille acquiesçait et manifestait sa compréhension.

— Je reviendrai demain, je te le promets !

Wil flatta son museau, puis rebroussa chemin et rejoignit l'air libre, satisfait d'avoir accompli son devoir. La luminosité l'obligea à plisser les paupières ; le soleil était à son zénith et lui agressait les rétines. Par peur de trébucher, il freina sa marche jusqu'à s'y accoutumer.

Soudain, un son sur sa droite l'alarma. Il pivota, les sens en alerte.

Un hoquet lui échappa lorsqu'il avisa l'apprenti chasseur prêt à lui sauter dessus. Wil bondit hors de sa trajectoire et l'affronta du regard.

— Tu le caches, cracha le nouveau venu. Je l'ai entendu ! Comment peux-tu protéger un monstre ?

Il leva les yeux au ciel.

— Ne parle pas de ce que tu ignores.

— Qui est au courant ? reprit le novice.

Stoïque, Wil le dévisagea ; il était hors de question qu'il lui donne la moindre information ! Il chercha de quoi improviser une arme dans son environnement – contre un traqueur, il n'avait aucune chance au combat à mains nues, même s'il était plutôt bon à ce jeu-là. Un épais rondin de bois capta son attention. S'il parvenait à distraire son interlocuteur et l'attraper…

— Pourquoi l'aides-tu ?

Derechef, il refusa de répondre. Il s'attendit à être roué de coups pour son impertinence, mais le jeune homme ne fit pas mine de l'attaquer. À la place, il souffla :

— Mon maître arrêtera ta folie.

Puis il détala en direction du village. Abasourdi par son attitude, Wil ne réagit pas moins promptement : il empoigna le bout de bois et le talonna.

Le bougre courait vite ; cependant, il finit par réduire la distance entre eux. Sans hésitation, il sauta et s'agrippa à ses jambes. Par miracle, il le renversa et tous deux roulèrent dans la poussière.

Son adversaire rua, griffa, se débattit tel un diable, mais Wil tint bon et réussit à l'immobiliser sous son poids. Profitant de son avantage, il leva son arme improvisée, puis l'abattit sur sa tête et sentit le corps coincé sous lui cesser de remuer. La panique le gagna. Y avait-il été trop fort ?

Fébrile, il appuya ses doigts sur le cou de l'autre garçon afin d'y chercher son pouls. Repérer les petits cognements le soulagea sans apaiser son angoisse. Il était dans un sacré pétrin ! Désemparé, il soupira. Il aurait été plus sage de vérifier qu'il n'était pas suivi. Wil maudit la venue des deux hommes et la personne qui les avait avertis ; sans eux, il n'en serait pas là !

Il observa son « problème » et se mordit la joue. Il allait être contraint de le transporter sur son dos, il n'avait pas le choix. Impossible de l'abandonner dans cet état, encore moins avec ce qu'il avait découvert. Personne ne devait apprendre le secret qu'il avait démasqué, surtout pas son maître ! Oooh, de quelle façon se débrouillerait-il lorsqu'il se réveillerait ?

La boule au ventre, Wil espéra que ses parents détiennent la solution à son problème.


J'espère que ce premier chapitre vous aura plus ! N'hésitez pas à laisser votre avis. Je vous donne rendez-vous samedi prochain pour découvrir le chapitre deux :)