Nouvelle soumission, avec un peu de retard, je le crains. Les contraintes sont de nouveau indiquées à la fin de la nouvelle.

Bonne lecture !


Un peu plus près des étoiles

L'air sentait bon la joie et la victoire alors qu'il déambulait dans les rues vides du quartier présidentiel. Il inspira à pleins poumons, avant de chasser de son visage les confettis qui tentaient tant bien que mal de s'engouffrer dans son nez. Il observa quelques instants les tâches colorées qui résidaient au creux de sa main : jaune canaris, jaune poussin et jaune mimosa se côtoyaient. Il se fit une note mentale pour penser à prévenir le service en charge des confettis qu'il manquait de confettis jaune paille. Il faudrait sans doute aussi prévenir le service comptable de l'achat à prévoir d'un aspirateur à confettis jaunes. Ou alors faudrait-il remplacer les confettis manquants par des cotillons. Jaunes, bien évidemment, pour ne pas trop jurer. Et puis l'achat de l'aspirateur à cotillons jaunes n'avait après tout pas encore été rentabilisé. Il n'y a pas de petites économies, argumenta-t-il mentalement pour conclure la question. Il jeta dans un coin de sa tête la note mentale qu'il venait de faire pour la remplacer par une note mentale toute fraîche sur l'ajout de cotillons.

Malgré le vent d'optimiste qui soufflait dans ses quelques rares cheveux qu'il persistait à coiffer avec soin chaque matin, il soupira. La semaine allait être longue. Mais c'était pour des journées comme celle-ci qu'il vivait. Et pour la nation. Il travaillait dur au quotidien, donnant sa vie et son temps à la célébration, mais celle-ci le lui rendait bien.

Il regarda sa montre. Midi. Elle n'était toujours à l'heure, constata-t-il, avant de noter quelque part dans sa tête qu'il fallait qu'il la fasse réparer. Mais ce serait la tâche d'un autre jour. La journée touchait à sa fin, et la nuit n'allait pas tarder à montrer le bout de son nez (qu'elle avait fort joli au demeurant). Il décida de faire le chemin à pied, nullement pressé de rentrer chez lui. Il aimait à profiter du trajet pour faire le point sur sa vie et sur celle de la nation.

On avait procédé un mois auparavant au 63e lancement spatial. Cela avait été, comme toujours, un grand événement, célébré comme il se doit. Des millions de citoyens s'étaient regroupés dans les cafés et dans les magasins de matériel électronique pour contempler à la télévision, comme un, la preuve incontestable des avancées de la nation en matière de technologie et de conquête spatiale. Le président avait été fier d'annoncer pour ce nouveau lancement la mise au point d'un nouveau carburant, à base de gaz, qui offrait une propulsion incomparable, tout en explosion, en scintillement et en puissance.

Pourtant, les pronostics n'avaient pas été très bons, les prédictions du poulpe royal, consulté comme à chaque lancement n'y ayant sans doute pas été pour rien. L'éviction précipitée du chef du projet quelques mois auparavant non plus. C'était donc avec une certaine résignation, néanmoins teintée d'une fierté non feinte, que le peuple avait assisté au laborieux décollage de la navette spatiale qui eut tôt fait de rejoindre le sol, la tête la première, quelques 97 secondes plus tard. Soit précisément 204 secondes de moins que le précédent record historique, à ce jour toujours inégalé, symbole de ce 54e lancement qui restait donc une nouvelle fois la référence.

Il poussa la porte de chez lui, secouant rapidement son manteau couvert de confettis, avant de se diriger vers sa chambre. Tandis qu'il gravissait l'escalier, ses yeux survolaient les innombrables affiches et œuvres à la gloire de la nation et de son programme spatial. Depuis des générations, et sans doute bien avant, la nation avait eu à cœur de développer un programme spatial digne de ce nom, pour rivaliser avec celui des plus grands. Le programme spatial national était, aimaient à le rappeler les dirigeants qui s'étaient succédé, la vitrine technologique et scientifique de la nation. Une nation avec un programme spatial développé était une nation forte. L'avenir n'était pas sur terre mais dans l'espace. La nation avait donc pris la décision de se lancer à la conquête de l'infini, et plus précisément de la reconnaissance internationale. On ne parlait plus d'Histoire et de Préhistoire, ni même d'Antiquité et de Renaissance, mais de pré-spatial et de post-spatial.

Depuis lors, la course au lancement n'avait eu de cesse. Peu de témoignage et de traces demeuraient de ce qui fut la génèse du projet, mais il se murmurait dans les couloirs des archives du plus grand laboratoire de développement spatial national que les premiers lancements ne furent guère glorieux. À raison d'un lancement tous les six mois, il faut dire que les avancées technologiques n'étaient pas vraiment au rendez-vous. À peine les navettes décollaient-elles, si tant est qu'elles décollaient, qu'elles explosaient ou retombaient immédiatement. Puis les lancements s'espacèrent, parfois de plusieurs années, afin de permettre l'amélioration pertinente du lanceur et des navettes. Désormais, les lancements traduisaient la mise au point d'une nouvelle technologie, toujours plus révolutionnaire que les précédentes et qui, chantait-on bien fort sur les différents programmes radiophoniques et télévisés du gouvernement, sonnerait l'heure de gloire éternelle de la nation.

Certes, les morts avaient été légion, les coûts exorbitants, et les résultats assez peu probants. Pourtant, le gouvernement développa rapidement un culte du programme spatial, où l'on fêtait les réussites et où l'on rendait hommage aux courageux citoyens qui avaient donné leur vie pour son développement. Les lancements devinrent de véritables événements que l'on mettait soigneusement en scène. La célébration des plus grandes réussites fut institutionnalisée. Une fête nationale était ainsi organisée chaque année à la date du dernier lancement le plus probant en date. Ainsi, dix ans après le démarrage du programme spatial, on fêta le premier véritable décollage sans explosion immédiate, après cinq longues secondes de vol. Quinze ans après, à l'occasion du 13e lancement, on célébra les trente premières secondes d'ascension de la navette. Puis, deux ans plus tard, l'ajout d'un sticker à l'éfigie de la mascotte de la nation, la fameuse belette cendrée. Rien n'était trop beau pour la gloire de la nation Mais ça, c'était bien avant...

Ses yeux s'arrêtèrent sur un cadre en particulier, et il en contempla le contenu. Un petit bout de vestige d'un autre temps, protégé du temps et de ses effets par une vitre, cette trace si précieuse d'une époque bénie qu'il avait eu l'occasion de vivre, enfant. Il se souvenait encore de la douceur de la moquette sur laquelle il était assis, dans un pyjama alors bien trop grand pour lui, les yeux rivés sur le téléviseur, assistant en direct à l'avènement de sa nation. Qui eût cru, il y a 30 ans de cela, que ce 54e lancement serait un tel succès ?, s'émut-il en essayant de contenir la vague d'émotion qui menaçait de l'envahir.

Il faut admettre que cette année-là avait été exceptionnelle, et c'était avec une fierté et un patriotisme non dissimulés que chacun se plaisait à se remémorer les moindres détails de cet évènement sans équivalent, dont le statut quasi légendaire n'était plus à prouver. Il faut dire que le succès avait été double. Jamais on n'avait été aussi loin dans l'espace, surtout pour un vol habité. Mais c'était surtout la toute première fois que le vol était habité, par des sujets volontaires qui plus est. La prouesse scientifique de ce fameux 54e lancement ne pouvait être niée. Même si l'idée pouvait paraître simple, vue de l'extérieur, personne n'y avait encore jamais songé. Sans doute par manque d'audace et de connaissances techniques.

En effet, les scientifiques avaient conservé le modèle de navette du 53e lancement, donc le décollage avait été empêché par un ciel trop couvert et donc une étoile du Berger trop peu visible, déroutant tous les systèmes de navigation embarqués. Les experts les plus renommés de la nation avaient fait le choix d'ajouter à ce modèle une simple capsule de vie. L'endroit, relativement peu spacieux mais, disait-on, très bien optimisé, permettait d'accueillir une demi-douzaine de passagers, un peu plus si on les entassait, à la façon d'un génie du Tetris, sur les lits superposés. Encore fallait-il avoir des passagers. Des annonces avaient été passées pour recruter ceux qui seraient les premiers habitants officiels d'une navette, les premiers colons du ciel, les premiers cowboys de l'infin. Les critères, drastiques, se concentraient principalement sur la taille et le poids du passager, en raison de la contenance limitée du module. On vantait le voyage inoubliable, la pension complète et la reconnaissance éternelle de la nation à la clé pour les heureux élus. Sensibles au discours patriotique, des centaines de candidats se présentèrent. Seuls 8 valeureux aventuriers spatiaux furent invités à franchir les portes de la capsule, le jour du lancement.

On ne déplora cette année-là que 15 morts, dont 7 au décollage, et le chiffre exceptionnellement bas de 53 grands brûlés, du fait de la combustion du carburant un peu trop volatile. Les associations tenaient par ailleurs à souligner la mort accidentelle mais pas moins héroïque de trois oiseaux, un rat et cinq cactus, tués sur le coup par la chute de la structure métallique ayant maintenu la navette avant son décollage. Le module de propulsion n'avait pas explosé à l'allumage, ce qui était une prouesse qui méritait encore d'être louée, permettant à la navette de décoller sans encombre majeure. Le décrochage du module de vie à la 91e seconde, qui se termina par une chute et le passage posthume à la postérité de l'ensemble des passagers quelque 82 secondes plus tard, n'empêcha néanmoins pas la navette de poursuivre son ascension. Celle-ci explosa cependant au bout de 301 secondes, franchissant allègrement la barre des 150 secondes jusque-là établie par le 48e lancement.

De mémoire d'hommes, on n'avait jamais espérer un tel résultat. Les rues de la capitale furent le siège de manifestations de joie des jours durant, sous l'impulsion d'un gouvernement dans l'allégresse. Des années de labeur et de sacrifices au profit du programme spatial portaient enfin ses fruits ! Les badauds à proximité du site de lancement essayèrent tous de récupérer leur petit bout de navette calcinée, comme une pépite au prix non soupçonné, au point qu'un véritable marché clandestin s'organisa. Cela devint même un objet que l'on se passait de génération en génération, d'une valeur plus inestimable que n'importe quel héritage. C'est d'ailleurs de son père qu'il avait hérité ce petit morceau de carlingue qui trônait maintenant dans ce cadre. Ce 54e lancement était entré dans les mémoires et dans l'histoire.

Il se força à poursuivre son ascension des escaliers en entendant l'horloge sonner minuit. Aujourd'hui n'avait été qu'une répétition de la célébration. Une longue journée l'attendait le lendemain pour peaufiner les derniers détails pour que tout soit parfait samedi. Aussi parfait que le 54e lancement. Qu'il n'y ait rien de plus parfait. Sauf peut-être le 64e lancement, annoncé pour le courant du trimestre prochain. Les rumeurs évoquaient déjà l'ergonomie révolutionnaire d'un nouveau volant développé en secret depuis des années.


Contraintes

Genre 1 : Absurde

Genre 2 :

Nombre de mots : 2000 (1798)

Mot 1 : gaz

Mot 2 : répétition

Mot 3 : légendaire

Mot 4 : éviction

Mot 5 :