Le monstre sous le lit

Elle tremble.

Elle a beau serrer ses poings le plus fort possible, elle n'arrive pas à arrêter de trembler. Mais elle doit arrêter. Car tout son lit en grince.

Elle espère juste que ces tremblement passeront pour des frissons à cause du froid, comme cela peut arriver l'hiver.

Mais ce n'est pas le froid.

C'est la peur.

Il y a un monstre sous son lit.

Elle le sent. Une odeur acide qui lui fait plisser le nez.

Elle l'entend. Une respiration lourde, crépitante, un peu rapide.

Mais elle ne le voit pas.

Elle ferme les yeux bien trop fort pour ça. Elle a trop peur de les ouvrir, qu'il soit devant elle et qu'il se rendre compte qu'elle sait qu'il est là. Elle a bien trop peur des conséquences.

Alors elle ferme fort ses yeux et ses poings, espèrent que les heures passent le plus rapidement possible pour que le jour arrive, que la lumière éclaire à nouveau sa chambre et que le monstre disparaisse.

Elle lutte contre le sommeil. Elle est épuisée et se laisse parfois aller contre son matelas quelques secondes… avant de sursauter et de tout faire pour rester éveillée. Qui sait ce qui pourrait arriver pendant qu'elle dort ?

Elle pourrait… ne jamais se réveiller…

Elle prend sur elle. Si il faut, elle ne dormira pas jusqu'à l'année prochaine ! Et puis peut-être même celle d'après !

Elle est forte ! Elle a vu pire !

Et même si elle sait qu'elle est trop grande maintenant pour avoir son doudou, son lapin blanc lui manque…

Non non ! Elle ne doit pas y penser. Elle est grande. Elle n'a pas besoin de son lapin ! Elle doit être assez forte pour tenir jusqu'à ce que le monstre disparaisse.

Elle aimerait tellement savoir l'heure qu'il est… elle aimerait changer de position… Elle aimerait boire… mais non. Elle est bien trop effrayée pour ça.

Pourtant, la fatigue finit par prendre le dessus, et le sommeil la cueille comme n'importe quel autre enfant.

Cette nuit encore, elle est heureuse d'échapper au monstre sous son lit.

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Elle colorie. Elle adore colorier. Dès qu'elle met la main sur un stylo, elle le garde précieusement.

Et son support préféré, c'est elle-même.

Elle dessine jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'encre, jusqu'à ce que la mine lui brûle la peau. Mais elle adore ça.

Elle relit ses grains de beauté ensemble, elle colorie sans dépasser, elle recouvre la taches de naissance qu'elle a sur la poitrine, elle s'invente motifs et même histoires : elle sait qu'un jour, le lapin réussira à sauter les quatre ponts de son avant bras jusqu'à sa main.

Lorsqu'elle s'est cassé le poignet, elle n'avait pas pu dessiner à même sa peau pendant des semaines. Ça avait été dur de résister, mais depuis, elle s'en donnait à cœur joie !

Des cercles partout aussi. Sur ses joues, sur ses genoux, sur ses coudes, sur ses hanches, sur ses poignets, sur ses chevilles…

Quel importance qu'elle se salisse, qu'elle finisse recouverte de ratures sur tout le corps ? De toute façons, elle aura une douche à la fin de la journée, et sa toile sera à nouveau un terrain de jeu pour le lendemain.

Alors elle gribouille en chantonnant, ses pieds battants dans le vide. Tout son lit grince tant elle bouge mais elle réussit pourtant à ne pas dépasser ! Il faut qu'elle se dépêche, c'est bientôt leur de prendre un bain mais elle veut absolument finir ce dessin.

Soudain, elle l'entend.

La respiration du monstre sous son lit.

Elle s'immobilise. Une goutte de sueur perle déjà sur son front, effaçant sûrement les moustaches qu'elle avait mis si longtemps à se faire. La bouche sèche et la gorge serrée, elle remonte lentement ses jambes pour ne plus dépasser de son matelas, soudain son seul radeau.

Mais pourquoi est-il là ?!

Que lui veut-il ?

Pourquoi continue-t-il à venir jour après jour ?

Elle n'ose pas en parler à ses parents. Elle ne veut pas qu'ils croient qu'elle a peur d'un monstre sous son lit. Elle veut leur montrer qu'elle est plus courageuse que ça.

Pourtant lorsqu'elle reconnaît la démarche de sa mère qui approche, elle saute le plus loin possible de son lit et se précipite vers la porte avec impatience.

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Elle tousse. Elle est malade.

Transie de fièvre même.

Elle a chaud… puis elle a froid… elle dort… puis elle se réveille… le tout dans un brouillard constant qui l'empêche de réfléchir.

Ce qu'elle aimerait son doudou…

Sa main cherche vaguement sur son matelas le contact de son lapin, oubliant un instant qu'elle ne l'a plus depuis longtemps. Épuisée, elle finit par s'immobiliser, délaissant sa main au dessus du vide.

Souriant sans comprendre lorsqu'elle sentit un touché doux et rassurant.

Lorsqu'elle ouvre les yeux… elle pense rêver du montre sous le lit. Mais elle est trop faible pour y réfléchir et s'endort à nouveau dans les brumes de la fièvre.

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Il est là.

Ça ne fait aucun doute.

Repliée sur elle même, la tête sur les genoux et les mains sur les oreilles, elle s'est calfeutrée le plus près possible du mur comme pour s'y fondre et échapper à ce qui lui fait face.

Elle n'ose pas ouvrir les yeux. Pourtant elle sait qu'il est là.

Mais cette fois encore, le monstre sous son lit ce contente de la regarder.

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Elle pleure.

Elle a fait une grosse bêtise aujourd'hui et sa mère l'a puni.

Alors elle s'est repliée en boule sur son matelas et pleure.

Les yeux embués de larmes, elle se jure de ne plus jamais faire de bêtise. Elle ne veut plus décevoir sa maman.

Mais en attendant, elle pleure. Elle sera courageuse plus tard !

Soudain, une respiration rauque lui coupe la sienne.

Non… pas maintenant… pas le monstre sous son lit…

Elle voudrait juste qu'il disparaisse… elle a envie de crier, de lui dire de la laisser tranquille, mais il pourrait alors la manger ! Peut-être qu'il n'attend que ça ? Elle tomberait dans son piège et il la croquerait.

… peut-être que non. Peut-être qu'il faut qu'elle lui dise de partir pour qu'il quitte enfin sa chambre ?

Elle renifle.

Elle entend sa respiration s'approcher. Lourde, rocailleuse. Elle ferme les yeux le plus fort qu'elle peut, ferme les poings à se graver la marque de ses ongles dans ses paumes.

De plus en plus proche… de plus en plus sourde… un souffle sur son visage qui éparpille ses cheveux.

- Pourquoi as-tu peur de moi ?

Elle arrête de respirer.

Elle ouvre les yeux.

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- … tu ne vas pas me manger ?

- Pourquoi est-ce que je te mangerai ?

- Ce n'est pas ce que font les monstres ?

- On ne mange pas d'enfants. En tous cas pas les gentils.

- … mais je fais plein de bêtises pourtant.

- Ça ne fait pas de toi quelqu'un de méchant.

Elle renifle et s'essuie le nez avec la main. Clignant des yeux, elle détaille dans la pénombre le monstre informe qui est sortie de sous son lit.

Il se tient face à elle, sans l'approcher, sans faire mine de lui vouloir du mal. Pourtant, elle reste recroquevillée sur elle-même. On ne sait jamais.

- Pourquoi tu es là ? lui demande-t-elle. Ça fait des semaines que tu es sous mon lit. Si tu ne me veux pas de mal, pourquoi restes-tu dans ma chambre ?

- Et toi, réplique-t-il, pourquoi es-tu dans ta chambre ? Il fait beau dehors, tu devrais sortir.

Elle hausse les épaules.

- Je te l'ai dit, je fais plein de bêtises. Et là je suis punie.

Il ne répond pas tout de suite.

- Tu veux bien que je te tienne compagnie pendant que tu es punie ?

Elle hésite. Il est bizarre ce monstre. Elle finit par s'écarter pour l'inviter à s'asseoir à côté d'elle.

- Seulement si tu me racontes une histoire.

Alors il s'assoie, et lui raconte une histoire. Une histoire avec un lapin.

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- Aussi grand que ça ? s'exclame-t-elle, les yeux brillants.

- Juré, aussi grand que toi !

Elle glousse en battant des mains. Elle se doute qu'il lui dit ça pour la faire rêver… mais ça marche. Elle a soudain envie d'aller dans les pays qu'il invente pour elle… un où les lapins sont à tous les coins de rue, un autre avec des bâtiments si grands qu'on en voit pas le sommet, d'autres avec des couleurs différentes sur chaque mur de chaque maison…

Elle se balance de chaque côté, jouant avec les ressorts de son matelas.

- Tu n'as plus peur de moi on dirait, lui fait-il soudain remarquer.

Elle hausse les épaules.

- Tu n'as pas encore essayé de me manger et tu racontes des histoires très drôles !

Il ne répond pas tout de suite. Il n'a d'ailleurs pas l'occasion de lui répondre, puisqu'elle saute du lit pour s'avancer vers la porte. Elle a entendu les pas de sa mère.

- C'est l'heure du bain, lui murmure-t-elle pour que seul lui l'entende. Je reviens après !

Elle le salut avec un grand sourire et de grands gestes de bras. Il lui répond de même.

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Elle pleure encore.

Elle a recommencé. Elle a fait une autre bêtise. Elle a donc été de nouveau puni.

Elle ne fait pourtant pas exprès, mais c'est ainsi.

- Pourquoi tu pleures ?

Il est là. Elle sent son touché sur son épaule.

- J'ai encore fait une bêtise. J'ai encore déçut maman…

Elle renifle. Il se contente d'un geste réconfortant.

- Tu… tu vas me manger pour avoir fait une bêtise ?

Elle demande ça d'une toute petite voix inquiète. La caresse se fait plus vigoureuse.

- Jamais. Je suis un monstre sous ton lit, pas un monstre comme les autres.

Elle est rassurée. Elle se calfeutre contre lui et s'endort, rassérénée.

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Ils jouent à un jeu. Puis à un autre. Puis encore un autre. Elle rit à gorge déployé lorsqu'il perd, elle boude quelques secondes lorsqu'il gagne.

- Tu sais, lui dit-elle un jour, je crois que l'on est ami.

Il ne lui répond pas.

- Ça ne te plaît pas comme idée ? lui demande-t-elle, soudain inquiète par son silence.

Elle espère qu'elle n'a pas dit une bêtise, qu'il ne va pas la quitter.

- Ce n'est pas ça, la rassure-t-il. Mais tu sais, je suis un monstre.

Cette fois, c'est elle qui le rassure :

- Mais tu n'es pas un vrai monstre. Tu es le monstre sous mon lit.

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Elle est couverte de bleu.

Elle a de nouveau mit la main sur un stylo.

Elle ne peut pas s'en empêcher, c'est plus fort qu'elle. Elle dessine sur toutes les parcelles de son corps qu'elle peut atteindre.

Sauf sa cheville. Elle trop mal. Elle se l'est tordue en courant, elle arrive à peine à poser un pied par terre.

Qu'importe. Elle aura une douche après. Ça effacera sa toile et ça apaisera ses douleurs.

Elle a hâte que la journée se finisse. Aujourd'hui, elle n'a pas encore rencontrer son monstre.

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Étendue sur le dos, le regard vide, elle ne remarque pas tout de suite que au dessus d'elle, le monstre la regarde.

- Bonjour.

- Bonjour.

Elle ouvre et referme lentement la bouche.

- Pourquoi n'as-tu pas peur de moi ?

Cette veille question.

- Tu ne m'avais pas demandé ça depuis des mois.

Il lui sourit, mais ne dit rien.

Elle répond à son sourire. Il lui a si souvent répété ces mots… elle avait toujours répondu quelque chose de différent.

Peut-être était-il temps de répondre quelque chose… de plus vrai. Qui ne changerait pas la prochaine fois qu'il lui demanderait.

Alors elle inspire profondément malgré ses bronches encombrées par son rhume.

- Parce que je connais des monstres bien plus effrayant que toi.

Sa voix n'est qu'un souffle.

Elle ferme les yeux.

La chaleur de son monstre la réconforte et elle s'endort dans ses bras.

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- Tu sais, lui dit-elle, j'ai vraiment envie de visiter ces pays dont tu m'as parlé il y a des années.

Il la fixe, attendant la suite.

- Si je décide d'y aller, tu m'y emmènerais ?

Il lui sourit doucement.

- Je ne suis que le monstre sous ton lit. Si tu décides d'y allez, la décision n'appartient qu'à toi.

Elle reste pensive. Puis timidement, elle murmure une autre question.

- Mais tu resterais avec moi, n'est-ce pas ?

Elle ne veut pas qu'il parte. Elle ne veut pas qu'il disparaisse. Elle ne veut pas qu'il l'abandonne.

Mais contrairement à ses craintes, il la prend dans ses bras.

- Je serais toujours avec toi.

Elle sourit. Lui rend son étreinte.

Oui… il est là… il sera toujours là…

- Demain, lui murmure-t-elle. Demain, je pars.

- Demain, lui répond-il. Et on fera le tour du monde.

Elle rit doucement.

- J'ai hâte.

.

Marc tira sur sa cigarette. C'était la dixième qu'il allumait depuis qu'il était arrivé mais c'était plus fort que lui. C'était la seule chose qui l'empêchait d'avoir la nausée.

- Marc !

Il se retourna en entendant la voix clair de son partenaire.

- C'est pas trop tôt, grogna-t-il. Qu'est-ce que tu foutais.

Il laissa Eric reprendre son souffle et lui expliquer.

- Je viens d'avoir un appel du central. Une jeune fille qui pourrait correspondre à celle que l'on cherche a été aperçue à à peine deux pâtés de maisons de là !

Marc faillit s'étouffer.

- Dépêchez-vous ! cria-t-il à ses hommes.

Et prenant la tête accompagné d'Eric, ils prirent la direction que ce dernier indiquait.

Ils ne tardèrent pas à en effet trouver une jeune fille. Qui correspondrait à celle qu'ils cherchaient.

- Mademoiselle ?

Elle ne se retourna pas.

- Mademoiselle, vous m'entendez ?

Elle ne se retourna pas. Le visage levé vers le ciel, elle avait les yeux grand ouvert sur le soleil et écartait les bras comme pour sentir sa chaleur. Compte tenu du fait qu'elle était nue et qu'elle avait cinq centimètres de neige sous les pieds, c'était compréhensible.

- Mademoiselle, s'il vous plaît, réitéra Marc. Posez ce couteau par terre et retournez-vous.

Mais elle ne le lâcha pas. Le large couteau de cuisine suintant d'un sang sombre qui tachait la poudre blanche.

Elle aurait dû être belle. Elle aurait pût.

Mais Marc n'avait que des hauts le cœur en la regardant.

Comment pouvait-elle être encore vivante malgré sa maigreur ? Comment un être humain pouvait être aussi proche de la mort et pourtant se tenir debout ?

Comment pouvait-on être si mal en point, avec des membres tordues dans tous les sens, séquelles de fractures déplacées n'ayant jamais été soigné ? Comment pouvait-on être si abîmé ? Tant de bleus… tant de rouge…

- Mademoiselle… souffla-t-il en s'approchant. Écoutez, je m'appelle Marc. Je suis policier…

Elle ne frissonna même pas. Il continua à avancer.

- J'étais… j'étais dans la maison de vos parents il y a encore un instant. J'ai tout vu mademoiselle… je sais tout… alors laissez-nous vous aider…

Encore quelques pas.

Sa nausée refusait de se dissiper. Plus il la détaillait, plus il faisait le lien entre ce qu'il avait vu dans cette cave et ses marques.

Les sangles de cuir sur un matelas nu. Une baignoire remplie d'eau et de glaçons qui n'avaient pas encore fondus. Un sol si sale… des murs avec des taches brunes… le minuteur de la seule source de lumière de la « chambre », une ampoule nu, qui était réglé pour ne s'allumer que quarante minutes par jour. De manière aléatoire. Les squelettes de petits lapins qui jonchaient le sol…

De toute sa carrière, il n'avait jamais vu ça.

Et pour la première fois, il n'avait éprouvé que haine face au cadavre égorgé de Monsieur et Madame tout le monde, vivant une petite vie proprette et tranquille d'un quartier aisé… séquestrant et torturant leur seule fille jour après jour depuis sa naissance.

Là, alors même qu'elle lui faisait presque face, à seulement deux pas d'elle… il aurait été incapable de lui donner un âge.

Soudain, il fronça les yeux. Se redressant, il franchit les deux dernier pas qui les séparaient.

Enfin, il lui fit face. Elle avait des moustaches dessinées sur les joues. Et déformant ses joues vides, un sourire qui aurait fait de l'ombre au soleil qu'elle regardait avec autant d'intensité.

Enfin, sa voix lui parvint.

C'était ce qui l'avait fait s'avancer.

Elle chantait. Juste un souffle. Le dernier.

Elle s'effondra sur elle même, dans la neige qui enveloppa de son duvet, s'endormant pour d'autres pays.

Marc ferma les yeux et de tout son cœur, lui souhaita un bon voyage.

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Calizarine – 18.12.17