J'ai arrêté de compter le nombre de jour depuis qu'il est là.

Au début il m'a effrayé, mais plus les heures puis les jours passaient sans qu'il ne fasse mine de m'approcher, j'ai finis par… m'y habituer. A la présence permanente de cette ombre aux yeux brillants dans le coin de ma chambre.

Il est là. Juste là. Dès que le soleil se couche, ses yeux se mettent à briller comme des étoiles.

… Des étoiles rouges animées d'une lueur peu rassurante, mais c'est la seule comparaison qui me vient à l'esprit.

J'essaie de voir le bon côté des choses : j'ai quelque chose à regarder durant mes insomnies, à défaut d'un mari. Ou d'un fiancé. Un amant. Même un petit ami je dirais pas non… mais à la place, j'ai un ombre aux yeux rouge qui passe ses nuits dans le coin de ma chambre à me fixer. Tu parles d'un amant.

Il est juste là avec ses yeux. Juste dans le coin, à m'observer silencieusement. Il ne bouge pas, ne respire pas, ne disparaît pas. Si je ne sentais pas sa présence toute la nuit à mes côtés, je pourrais parfois douter de sa présence. Mais lorsque je me lève le matin, la première chose que vois en ouvrant les yeux, ce sont les siens.

Et puis je m'y suis faite. Il est juste là. Il bouge pas. Il est moins bruyant qu'un chien, moins câlin qu'un chat et définitivement moins casse-couilles qu'un petit ami. Moins causant aussi.

Adolescente, je ne m'étais pas vraiment imaginée ainsi : seule avec le monstre sous mon lit de petite fille pour compagnon de vie.

Tiens, ben voilà ce que je peux dire à ma mère lorsqu'elle m'appelle un jour sur deux pour prendre de mes nouvelles : « ne t'en fait donc pas tant pour moi maman ! Oui j'ai un boulot épuisant et mal payé de simple comptable, oui j'ai un appart' de la taille de mon studio étudiant de l'époque, oui je n'ai plus que deux ou trois amis, oui je suis toujours célibataire mais he ! Je ne suis pas seule ! »

Hum, pas sûre que ce soit une bonne idée tous comptes faits.

Je me retourne dans mon lit, sans ouvrir les yeux. Ce n'est pas la peine : je sais qu'il est toujours là.

.

Je suis épuisée ! Je me laisse tomber sur mon canapé dans un soupire, sans même retirer mon manteaux et mes bottes pleines de neige. Quelle journée… j'ai mal partout… je pourrais m'endormir là, comme ça jusqu'à ce que mon réveil sonne. Et le simple fait de savoir que je vais devoir me lever demain matin pour recommencer sept autres heures de travail comme celles-ci me donne la migraine.

J'ai l'impression que ma quantité de travail ne fait qu'augmenter. J'espère que ma paie en fera tout autant, j'ai repéré une moto qui me plaît plus que mon vieux tacos.

… je me sens partir… oh pourquoi ne pas dormir là comme ça après tout… au moins je serais habillé pour demain… et tant pis pour l'odeur…

Puis je le sens. Il est là. J'ouvre les yeux, et le découvre dans un coin de mon plafond, ses yeux rouges aussi brillants que d'habitude. Il me fixe. Je le fixe.

- Roh ça va… je soupire. J'ai comprit, je vais prendre une douche.

Ce n'était peut-être pas une bonne idée de lui parler. Mais ce soir, j'aurais au moins l'impression de vraiment parler à un être vivant, et non à mes collègues blasés, mon patron désabusé et mes amis qui vivent une bien meilleure vie que la mienne.

C'est le monstre sous mon lit d'enfance, il doit bien avoir une vie pourrie lui aussi, puisqu'il me colle aux basket.

Sans surprise, lorsque je sors d'une douche brûlante, il a retrouvé sa place dans le coin de ma chambre. Je retrouve la mienne dans mon lit. Couverture jusqu'aux épaules. Il ne cligne pas des yeux. Moi si.

- Bonne nuit.

Et je me retourne, sombrant dans un sommeil mérité.

.

Je soupire pour la énième fois.

Plus jamais je ne ramène de travail à la maison.

Trop pénible. « Un dossier de dernière minute ! Finissez moi ça pour demain ! »

Ouais, ouais. C'est pas une minute qu'il allait lui falloir là, mais bien la nuit. J'ai beau avoir chargé la caféine, j'ai les yeux qui piquent et zéro envie de bosser. Mon téléphone indique déjà minuit et demi. Je soupire et me remets au boulot.

Ma calculette vole dans la pièce lorsque je comprends que j'ai fait une erreur. Et merde. Je me frotte les yeux en baillant. Comment tu veux que je réfléchisse à deux heures quarante du matin ? Bon ben je suis bonne pour recommencer. Nuit de merde.

Trois heures dix. J'éteins l'écran, déprimée.

Je ne suis même pas surprise en repérant dans le reflet noir du téléphone deux yeux rouges familiers. Il est dans le coin de la cuisine, entre mon placard à vaisselle et mon placard à mal-bouffe. Ça à l'aire cosy. Je ne peux retenir un petit sourire.

Si ce n'était une créature terrifiante qui m'aura flanqué la trouille la première fois que je l'ai remarqué, si elle n'avait pas ces orbes brûlantes, je pourrais presque le trouver mignon.

Ouais, mignon. Et c'est même la classe ! Y'en a ils ont des bergers allemand pure race ou des siamois, moi j'ai un monstre d'enfant de cinq ans ! On est beaucoup à pouvoir s'en vanter de ça, hein ?

Je divague. Faut que je finisse de bosser. Je regarde à nouveau dans l'écran avec un demi-sourire.

- Ne t'en fait pas va, j'ai quasiment finit.

Il se contente de se réinstaller confortablement entre mon placard à vaisselle et mon placard à mal-bouffe.

Ouais, il est mignon.

.

- Alex, il m'énerve ! je continue en battant mes œufs en neige avec deux fourchettes plus rapidement que ma grand-mère dans sa jeunesse tant je suis remontée. Tu parles d'un branleur ce mec ! J'ai eu le temps de finir les six dossiers « de dernière minute » pendant qu'il draguait la secrétaire ! Et il trouve le moyen de râler. Si je découvre qu'il s'est approprié mon travail, cette fois c'est définitif je demande à changer de secteur.

Ma neige est plus lise que celle de l'Himalaya. J'y ajoute le chocolat avec délicatesse pour tenter de me calmer.

- Et je ne te parle même pas de Audrey. Celle-là alors, dans le genre pénible. C'est bien simple, elle fait honte à la profession. C'est à peine si elle sait tenir un stylo mais elle sait tenir une conversation avec le patron, ça c'est sûr. Ah pour moyenner des jours pour s'occuper de ses enfants qui ont trois rhumes par mois y'a du monde, mais pour m'aider sur la comptabilité du secteur deux, soudain je me retrouve toute seule.

Allez, mousse au chocolat-noisette au frigo. En attendant, je regarde ma quiche au four pour ne pas la faire brûler. Elle est parfaite. Je la sors en manquant de me cuire tout l'avant-bras.

- D'ailleurs au secteur deux aussi, ils sont pas doués, je marmonne. J'ai dû tout me retaper parce que leurs chiffres n'avaient aucun sens. Et pourquoi c'est moi qui me tape ce genre de chose, hein ?

Voilà, repas prêt. Je balance une part de quiche dans une assiette à peu près propres, me sers un verre de vin rouge et m'installe à mon bureau dans un soupire. Mon ordi allumé me rappelle que je n'ai pas finis mon travail mais he, ce n'est pas bon de bosser le ventre vide.

Tiens, cette fois il est installé entre mon radiateur et ma fenêtre. Il me fixe. Je lève mon verre à notre bonne santé et en bois une gorgée.

- Je parle trop, je m'excuse avec une grimasse. Ça doit pas beaucoup t'intéresser. Mais bon, tant qu'à faire tu es là, ça me donne l'impression d'être entendu pour une fois.

Il se contente de me fixer. Jamais il ne cligne des yeux, j'ai mal pour lui. Je grignote mon dîner brûlant en sirotant mon verre. Faudrait peut-être que je lui trouve un nom ?

Hum… J'ai beau me creuser la tête… je ne trouve rien d'approprié. Je ne quand même pas continuer de penser à lui -ou elle ?- comme « le monstre sous le lit ».

Oh puis merde, je n'ai jamais été doué pour donner des noms aux animaux. Quand ma mère m'avait offert un lapin pour mes dix ans, je l'avait appelé « Lapin ». Dès lors, j'ai eu l'interdiction formelle de donner un nom à qui ou quoi que ce soit. Pff ! Ils n'ont aucune sensibilité.

Le monstre sous le lit restera le monstre sous le lit.

.

Pourquoi j'insiste pour aller au bureau en jupe et talon ?

J'ai super froid.

Hum. Ah moins que la question ne soit « pourquoi est-ce que je suis obligée de travailler seule jusqu'à dix-heures du soir ? ».

L'une ou l'autre.

Travail de merde. Collègues de merde. Patron de merde.

J'ai froid, j'ai faim, j'ai soif, j'ai mal à la tête, j'ai mal au pied et avec ça j'ai peur de me faire agresser. Je trace en courant presque, mortifiée par le bruit de mes talons sur les pavés qui signale ma position à absolument toutes personnes susceptibles de chercher une victime.

Il y a quelque année, assise à un café, j'ai levé le nez de mon bouquin pour regarder la rue bondé de monde. Et comme je sortais d'un polars, la première question m'ayant traversé l'esprit face à ce défilé incessant d'inconnus fut « combien de fois un tueur en série qui regarde ainsi les passants m'a regardé et s'est dit ''non, pas elle'' ? ».

Ce soir, je suis seule dans la rue.

Le frisson qui me traverse à chaque bruit dont je n'identifie pas clairement la source n'est pas seulement dû au froid. Je presse le pas autant que mes pieds douloureux me le permettent et c'est avec un soulagement bienfaiteur que je passe enfin ma clef dans la serrure.

Je rentre avec délice dans un appart chauffé et rassurant.

Enfin, chez moi.

Je retire bonnet, gants et bottes et-

- Ah !

Je n'ai pu retenir un cris effrayé lorsqu'en me redressant, je suis tombée nez-à-nez avec deux brasiers ronflants.

- Tu m'as fait peur, je lui reproche, main sur le cœur.

Il me fixe. Mais je n'ai vraiment pas la tête à ça. Je me contente de le contourner en retirant mon manteau pour le jeter quelque part. Et lorsque je me tourne, il me fait à nouveau face. Sauf que je suis vraiment très fatiguée ce soir.

- Écoute, tu ne veux pas allez voir ailleurs ce soir ? Tu n'as personne d'autre à allez embêter ? Finalement, la solitude me va bien aussi. Et puis tu-

- J'étais inquiet.

Pour le coup, je suis bouche-bée. C'est la première fois qu'il parle. Sa voix est… indescriptible. Ni douce ni roque, ni clair ni grave. Elle me semble même assez familière…

- Tu ne revenais pas. Tu étais trop en retard. J'étais inquiet.

Il était inquiet. Le monstre sous mon lit était inquiet parce que je ne rentrais pas. Voilà qui est ironique.

C'est plus fort que moi : la tension dans mes épaules s'affaissent, ma migraine s'atténue et j'ai un pauvre sourire.

- Ça te dit un bon film avant d'aller se coucher ? Je pense même qu'il me reste des pop-corn quelque part.

Il se contente de s'installer sur mon canapé, entre mon coussin rouge et mon coussin en fausse fourrure. Je lève les yeux au ciel. Mais je le rejoins bien vite avec un pop-corn bien chaud et un bon vieux DVD.

Je m'installe à mon tour entre le coussin en fausse fourrure et mon coussin en forme de nuage.

Le DVD est bien.

Le pop-corn est délicieux.

Et ma solitude n'a jamais été aussi agréable que maintenant.