Chapitre 1

L'appartement était étroit. Je l'observai silencieusement tandis qu'il posait nos paquets contre le mur en entrant, avec dans le lot une affreuse boîte en carton que j'avais essayé d'ignorer durant tout le trajet, sans grand succès.

Je fis quelques pas hésitants dans l'habitacle, laissant mon regard errer un peu partout. Par la gauche se trouvaient trois chambres et une salle de bain, à droite il y avait la cuisine, qui était une petite pièce en forme de carré dont une arche la séparait de la salle à manger et du salon. Ces deux dernières pièces étaient face à la porte.

Je fronçai les sourcils en réalisant que le sofa frôlait la table et les chaises. Une petite télé était placée sur un meuble contre le mur du fond.

- Je sais, déclara Malcolm Miller derrière moi. C'est dix fois plus petit que ton ancienne maison, mais...

- C'est parfait, marmonnai-je aussitôt, ne voulant en entendre plus.

Je marchai lentement jusqu'au salon et fis le tour, m'arrêtant devant la grande baie vitrée, surplombée d'un lourd rideau gris. Je glissai un doigt en-dessous et pus apercevoir la rue d'ici. L'appartement était au troisième étage et le salon donnait sur le boulevard. La circulation, la ville, le milieu urbain, c'était nouveau pour moi. J'avais vécu jusqu'ici dans un quartier résidentiel, un des coins les plus huppés de la ville. Ma maison, haute de deux étages, comportait dix-sept chambres, de nombreuses salles de divertissements, quatre salles de bain et possédait bien d'autres pièces. Pourtant, tout ce dont je voyais dans mes souvenirs, ce n'était pas la beauté resplendissante de la demeure familiale, ni l'éclat étincelant qu'elle avait lors de soirées mondaines. C'était l'obscurité et le sang qui tapissait les murs et les planchers. Dans ma mémoire, la superbe maison des Murray, qu'on voyait à la télé dans les reportages de stars, était le théâtre du meurtre de ma famille.

Alors, le doux cocon dans lequel vivait Malcolm m'apportait un réconfort inattendu et inespéré. Je ne risquais pas de me perdre dans un dédale de pièces ni de me faire attraper par derrière au détour d'un des nombreux couloirs. Ici, j'étais en sécurité.

- Tu veux voir ta chambre ? demanda alors mon nouveau tuteur. C'est de ce côté. J'espère que tu aimes le rose, je n'avais aucune idée de couleur pour la décoration.

Je me détournai de la fenêtre et suivis l'homme dans le couloir étroit. Il m'expliqua en chemin que la chambre du fond était la sienne. Celle qui venait juste après, c'était la chambre d'amis. La mienne se trouvait tout juste à côté du salon et était face à la salle de bain.

Malcolm ouvrit la porte et m'incita à entrer la première. La première chose que je vis fut le lit aux couvertures rose bonbon. Les murs étaient blancs, avec une tapisserie simple, sobre, aux fins motifs rose. Un bureau de travail avec une lampe dessus occupait le mur du fond, à côté d'une longue fenêtre à la verticale. Une commode se trouvait à ma droite en entrant puis finalement un placard, à gauche.

- Rose, ça va, murmurai-je.

- Je suis content que ça te plaise. As-tu besoin d'un coup de main pour ranger tes vêtements ?

- Non, ça ira.

Il disparut un instant et j'entendis ses pas jusqu'au fond de l'appartement, pour revenir quelques secondes plus tard avec les sacs. Il s'agissait de nouveaux vêtements qu'il avait insisté pour m'acheter, puisque la plupart de mes affaires se trouvaient encore là-bas. Nous avions d'ailleurs passé l'après-midi à faire quelques courses, mon nouveau tuteur m'offrant des fringues, quelques bouquins et un nouveau téléphone portable, disant qu'il espérait que ça me remonte un peu le moral. Le fantôme d'un sourire se dessina sur mes lèvres devant tant de dévotion. Au moment où l'homme esquissa un mouvement pour quitter la chambre, je l'interceptai.

- Malcolm ? Est-ce que je peux inviter mes amis ce soir ?

- Bien sûr, c'est une excellente idée. Qui souhaites-tu inviter ?

- Juste Lana et Mitch.

- D'accord. Je vous commande de la pizza ?

- OK. Cool.

Malcolm me sourit puis se détourna afin de sortir de la chambre.


J'eus à peine le temps d'ouvrir la porte. Dès qu'elle me vit, elle me sauta dans les bras. Je fermai les yeux en sentant son parfum m'envahir, mon visage se retrouvant au creux de son épaule, ses longs cheveux d'un blond doré s'envolant dans tous les sens. Lana avait toujours su m'apaiser. Elle possédait un don très spécial pour ça. Elle était la seule à pouvoir me réconforter. Dans ses bras, j'arrivais à refouler mes larmes sans que ça me brûle la gorge. Sa seule présence suffisait à me faire oublier mes démons, même pour un moment.

Lorsque Lana me relâcha, et avant que je puisse courir me réfugier dans ses bras, Mitch m'attrapa par les épaules et me plaqua contre son corps. Instinctivement, j'enserrai mes bras autour de son cou et acceptai le réconfort. Je ne pouvais nier la chose : il m'avait manqué.

- Ça va, Mitch, murmurai-je, sentant son étreinte se resserrer.

- Ouais, bien sûr.

- Je te le jure…

Il recula et posa une main sur ma nuque. Ses yeux gris perle me sondèrent et je tressaillis, me demandant intérieurement s'il était capable de déceler mes vérités et mes mensonges. Pendant un moment, je crus que si. Mais finalement, il tomba dans le panneau et m'offrit un faible sourire.

- Je suis content que tu sois de retour.

Malcolm Miller sortait de la cuisine à cet instant. Il avait le téléphone en main et nous apprit qu'une grande pizza était en chemin pour nous. Mitch s'extasia, affamé, et Lana ne fit que me tenir la main gentiment. Mon tuteur nous laissa renouer en allant occuper le salon, tandis que j'entraînai mes amis dans la petite pièce qui me servait désormais de chambre.

Tous deux l'observèrent un moment avant de me sourire.

- C'est joli ! fit Lana.

Je les incitai ensuite à s'asseoir. Une fois tous les trois installés en petit cercle sur mon lit, je pris la parole. Le silence ne savait faire qu'une chose : rendre la voix aux morts dans ma tête.

- Alors ? Que s'est-il passé à l'école pendant mon absence ?

Mitch lança un coup d'œil surpris à Lana.

- Eh bien, pas grand-chose. La routine.

- Bella et Gregory sont ensembles, avoua Lana après lui.

- C'est vrai ? Depuis le temps…

Je regardai la blonde qui me sourit.

- Et vous ? Vous avez quelqu'un ?

Ce n'était pas mon genre de m'intéresser aux histoires d'amour de mes amis. Et à part le fait que je savais que Mitch et Lana étaient amoureux l'un de l'autre depuis des années sans jamais rien s'avouer, j'avais toujours été réservée sur ce côté-là. Les sentiments, la vie amoureuse... Mais en ce moment, je ne savais pas quoi dire de plus. Il fallait que je trouve un sujet de conversation. Je ne pouvais endurer le silence.

- Non, dit Lana après un moment de réflexion, en rougissant adorablement. Ce n'est pas la saison des amours, faut croire…

- Et si tu nous parlais de toi ? demanda Mitch, quelque peu impatient.

- Moi ?

- Tu n'as pas à faire semblant avec nous, Jess. Dis-nous. Comment vas-tu ?

- Je te l'ai déjà dit, je…

- Tu vas bien ? Ne me la fais pas.

Je m'arrêtai, incapable de continuer.

- Écoute, poursuivit-il après mon silence. Je ne veux pas de rapport médico-légal, rien de ça. Je sais que tu as passé de très sombres moments ces derniers mois, mais... Nous sommes tes amis. Les apparences, franchement, c'est de moindre importance. Tu peux nous dire ce qui ne va pas. Si, bien sûr, ça ne va pas. À part le fait que tu t'intéresses à nos vies amoureuses, ce qui est étrange de ta part, poursuivit-il avec un petit ricanement, tu as l'air d'aller plutôt bien. Mieux, du moins, que la dernière fois que je t'ai vue.

Lana semblait émue par son discours. Je savais qu'elle n'était pas douée avec les mots. Elle tourna un sourire sincère vers moi, et en retour, je les fixai tous les deux l'un après l'autre.

- C'est que, tu sais, marmonna Lana timidement. Tout le monde à l'école meurt de savoir comment tu vas.
- Vous voulez savoir comment je vais ? murmurai-je, le cœur battant férocement.

Ils me regardèrent, incertains quant à ce qui allait suivre. Je n'attendis pas de permission pour poursuivre, regardant leurs expressions à demi-inquiètes.

- Je ne vais pas bien. Et je crois qu'au contraire vous avez besoin d'un rapport médico-légal. Alors le voici : j'ai des cauchemars horribles. Je hurle toujours dans mon sommeil. Les médecins ont dit que j'ai une amnésie partielle. Ça veut dire qu'il y a des choses que j'ai vus que ma mémoire a tout simplement voulu oublier – parce que c'était trop affreux. Ce sont des séquelles du traumatisme qui ne partiront jamais. Je souffre de crises d'angoisse et de stress post-traumatique, de tout ça à la fois. La réalité, c'est que je suis morte moi aussi, c'est juste que mon corps est encore vivant. Les apparences, elles ne sont pas jolies, je voulais juste vous épargner. J'ai vu ma mère être violée à trois, ou peut-être quatre reprises, je ne sais plus. Ils lui ont cassé la nuque pour la tuer tout juste après. Mon père, qui a également assisté au spectacle, s'est fait trancher la gorge, tout comme ma sœur. Donc oui, peut-être que j'avais envie d'entendre ce qui s'est passé au lycée pendant mon absence... Peut-être que j'avais envie d'entendre vos stupides histoires d'amour, ça m'aurait fait du bien.

J'aurais cru m'emporter, ou même crier ces paroles. Mais j'étais d'un calme effrayant, glacial. Ma voix n'avait pas flanché, même avec les images qui me revenaient. Je n'étais pas sûre que ça se soit passé ainsi. Mon esprit me jouait de sales tours et c'était vrai que j'avais une amnésie partielle. Des bouts m'échappaient. Des souvenirs m'étaient interdits. Mon esprit ne voulait que me protéger et m'empêcher d'avoir des cauchemars encore plus terribles.

J'aperçus le visage blanc de Lana et m'en voulus aussitôt d'avoir fait ce discours morbide. Je me sentais engourdie, mon sang chaud bouillonnait dans mes veines. J'étais à la fois soulagée d'avoir pu partager la vérité, mais également honteuse.

Sentant mon cœur courser dans ma poitrine, je baissai la tête, souhaitant soudainement pouvoir disparaître. Nous nous trouvions dans ma chambre, mais je me rappelai que la salle de bain était tout juste en face dans le couloir, alors je me redressai en vitesse et, après avoir marmonné un petit et presque silencieux « Excusez-moi » d'une voix basse et tremblante, je m'y faufilai en claquant la porte.


Lana entra dans la salle de bain quelques minutes (heures ?) plus tard. J'étais toujours au même endroit : entre la cuvette et le comptoir, mains sur les tempes, genoux remontés contre la poitrine. Je ne me souvenais pas avoir oublié de verrouiller la porte, je ne me souvenais de rien. Je ne savais plus s'ils avaient brisé la nuque de ma mère ou s'ils l'avaient égorgée comme ils avaient fait pour mon père et Jane. Je ne savais plus rien. Je n'avais que ces mots en tête, des mots que l'assassin de ma mère avait prononcé avant de la tuer : « Traîtresse. Tu n'es qu'une traîtresse. ».

Lana s'approcha et s'installa en tailleur face à moi, par terre.

- Je ne voulais pas vous traumatiser, grommelai-je finalement.

- Non, je pense qu'on avait effectivement besoin d'entendre ça. On a vécu jusqu'ici dans un monde d'illusions, tous les deux aveuglés et bernés par elles. On a cru vivre une vie parfaite, un bonheur infaillible. Mais la vérité, c'est que le mal existe. Il fallait bien qu'on se réveille et qu'on se rende compte de ce qui t'est arrivée. Arrêter de le nier. Mitch et moi, on n'avait pas vraiment conscience de l'ampleur de ce qui s'est passé... On faisait comme si tout allait bien pour éviter de souffrir de ce qui t'est arrivé, mais c'était égoïste...

Je la regardai longuement après sa déclaration. Le bout de mes doigts était glacé et je me frottai les mains machinalement tout en cherchant une réponse à lui donner. Elle avait raison. Mitch et elle n'avaient pas réalisé ce que c'était pour moi. Mais ça me touchait qu'ils soient si sincères et si protecteurs envers moi. Je savais que j'étais un désastre. Que j'étais en miettes. Je n'étais plus la fille qu'ils avaient connue, l'adolescente que j'étais avant. Je me sentais différente. Je me sentais vide. Une énorme partie de moi m'avait été dérobée.

En réalité, j'étais morte moi aussi. J'étais morte avec ma famille.

Lorsque mes amis partirent ce soir-là, je me débarrassai de Malcolm en lui disant que j'allais me coucher tôt. Une fois seule dans ma chambre, je m'empressai de fermer la porte et de me précipiter vers la boîte que j'avais ramenée de l'asile. À l'intérieur se trouvaient quelques petites choses. Il y avait entre autres les bandes dessinées que ma stupide psychologue m'avait offertes en pensant qu'un peu de lecture emmènerait mon esprit ailleurs. Je vidai le contenue au-dessus de mon lit et tout s'écrasa sur mes nouveaux draps roses. Pff. Quelle couleur horrible…

Lorsque mes pupilles noires tombèrent sur l'objet de ma convoitise, je me jetai dessus. Le pyjama que je portais ce soir-là. Je le fouillai avec des mains tremblantes et dépliai. Tremblante, je relus les mots encore visibles malgré leur passage à la machine. Ces phrases que j'avais lues à l'hôpital, l'esprit à moitié basculé dans la folie et les ténèbres les plus profondes, histoire de voir si ce n'était pas un rêve, une illusion, un produit de mon imagination tourmentée.

Jane, je n'ai pas beaucoup de temps devant moi. Au moment où tu liras ces lignes, je ne serai probablement plus là et je ne peux exprimer à quel point je m'en veux pour ce qui s'est passé, pour ce malheur qui est tombé sur notre famille. J'ai essayé durant les dernières années d'empêcher ceci, de vous protéger toi et ta sœur. Mais ils arrivent. Ils viendront.

Maintenant écoute-moi bien. Ils prendront la fuite ce soir, après avoir eu ma peau. Jane, c'est à toi que je confie cette note. Je te demande de prendre soin de Jessica. Au péril de ta vie. Ne la laisse pas agir sans réfléchir. Elle est trop jeune pour s'impliquer dans ces histoires et je sais qu'elle a un cœur vaillant et courageux, que malgré tout ce que je pourrai jamais dire, elle voudra venger ma mémoire, ma défaite. C'était un prix que je devais payer. Et j'espère que vous saurez me pardonner pour ça. Protège-la. Je ne pourrai reposer en paix en la sachant en danger. Dis-lui que je l'aime. Je vous aime toutes les deux.

J'ai manqué de temps et de vigilance. J'espère que vous trouverez la force de me pardonner, mais surtout, promettez-moi de ne pas chercher la vengeance. C'est futile.

Je vous aime profondément et vous aimerai à tout jamais.

J'avais trouvé ce bout de papier qui dépassait dans la paume serrée du corps sans vie de mon père. Et comme la première fois que je l'avais lue, je ne pus m'empêcher de me dire, de constater, que mon père savait ce qu'il se passerait. Et que, selon ses plans, Jane devait survivre. Jane et moi.

Et désormais, encore plus d'ombres entouraient ce massacre. Mon père savait que cela se produirait. Il savait. Mon père, un homme qui était à la tête d'une grande entreprise, un homme riche. Évidemment qu'il avait des ennemis, des rivaux. Des compétiteurs qui seraient prêts à tout pour lui voler sa richesse et son pouvoir. Mais les crimes qui avaient été commis sur ma famille n'étaient pas ceux de simples compétiteurs. Il s'agissait de mercenaires. D'assassins. De tueurs à gage.

« C'était un prix que je devais payer. » Qu'avait donc fait mon père ? Pour provoquer un tel massacre ? Simplement me poser la question amenait une migraine terrible. Et tout cela ressassait des souvenirs que j'espérais pouvoir oublier au plus vite. Mais je ne pouvais pas oublier, et ce même si je le voulais.

En défroissant la note et en la pliant soigneusement pour ensuite la ranger dans le premier tiroir de ma commode, je me mis à penser à une chose. Je me rendis compte de la rancœur qui brûlait vivement en moi. J'aurais dû ressentir une peine, un deuil profond – ces sentiments auraient dû prendre toute la place en moi.

Mais le ressentiment et la haine enflammaient mon âme plus qu'autre chose. Envers mon père ? Je n'en étais pas encore certaine.

Je cachai la note sous mon oreiller, comme si j'enterrais mon passé. J'aurais aimé que ce soit le cas.

Jane, c'est à toi que je confie cette note. Je te demande de prendre soin de Jessica. Ne la laisse pas agir sans réfléchir.

Désolée, papa. Jane est morte.


À suivre...