Titre : Alvané aux yeux de Lune
Rating : K+
Genre : Romance - Drame
Résumé : De l'or il y en avait partout, se dit-il. Jusque dans les domestiques, de leurs habits à leurs yeux, dans leurs cheveux même, des tresses de cheveux noirs et de fils d'or. Lui aussi, il croulait sous l'or. Le diadème sembla lourd sur son front. Il laissa sa tête reposer dans le coussin brodé d'or encore. Chez lui, dans son village natal, personne n'en avait jamais vu. Pourtant tout le monde reconnu dans l'armure et les guerriers de ce seigneur une vague d'or meurtrière. Alvané se rappelait.


PARTIE 02

ALVANE AUX YEUX DE LUNE

Le village natal d'Alvané était loin, là où le désert est plus froid que chaud. On y cultivait l'argent sous diverses formes et tout le monde possédait des bijoux de ce métal. Alvané portait des bagues sophistiquées ainsi qu'un pendant à l'oreille droite, dont l'éclat rendait grâce à celui de ses yeux. Tout le monde avait le regard gris. Ce peuple d'argent était communément appelé celui de la lune ronde, de la Oumé.
Ils vivaient dans une certaine aisance, bien qu'on leur connaisse une hygiène douteuse, venue de l'aspect sale et grasse de leur peau, qu'ils appelaient leur patine. Ils se couvraient d'une huile légèrement noire qui protégeaient leur peau de la sécheresse du terrain et captaient les rayons de soleil, les réchauffants ainsi, mais qui à défaut leur donnait l'aspect de pouilleux aux yeux des étrangers. Hormis une toilette de chat quotidienne ou un peu plus poussée toutes les semaines, tous les quatre mois était organisé un grand bain où chacun se frottait le corps pour retirer la totalité de la patine chargée en poussières. Leur peau pâle était exposée durant quelques jours, avant qu'ils ne revêtent l'huile précieuse. C'était agréable de se débarrasser de la saleté collée à l'huile et douloureux en même temps de frotter. Leur peau fragile rougeoyait tout un jour, avant de s'apaiser et de laisser place à beaucoup de légèreté. Les couples profitaient de ces quelques jours pour batifoler et se redécouvrir. On embrassait les grains de beauté, les cicatrices oubliées, on humait l'odeur de l'autre. Les enfants se comparaient les uns aux autres, étudiant l'éventail des teintes de leur peau. Quelques adolescentes timides se cachaient sous d'amples vêtements, se sentant nues sans leur patine. Les garçons les observaient à la dérobée et sous l'éclat de la lune on osait passer la main sous les robes épaisses.

Alvané avait participé à ces jeux d'adolescents. Il avait goûté à quelques reprises à la peau fraiche d'une fille ou d'un garçon, était même tombé amoureux de l'un d'eux, un garçon un peu plus vieux que lui. Il avait une cicatrice qui remontait le long de son bras jusqu'à son cou. Jeune, il avait trébuché sur une scie et avait manqué de se tuer. Sa cicatrice que l'on voyait seulement après le grand bain, rendait fou d'amour Alvané qui s'était confessé à lui, le soir, selon la règle du plus jeune, offrant sa plus belle bague.
« Elle est ma plus belle... accepte-la, Dafné. »
Dafné avait refermé sa main sur la sienne qui tenait la bague, en signe d'acceptation. Il le tira un peu à lui et ils s'embrassèrent.
« Cela fait deux bains... Je ne t'attendais plus, Alvané, souffla-t-il. »
Ils rirent et les doigts d'Alvané coururent sur la cicatrice de Dafné, avec douceur.
« Après le grand bain, ta cicatrice te rend unique, quand nous autres, sommes tous les mêmes petits corps pâles...
- Tu apprendras à lire dans les détails, Alvané. Nous sommes tous différents.
- DIs-moi en quoi suis-je différent à tes yeux ? dit-il en fixant sa cicatrice.
- Tu as les plus beaux yeux de nous tous...
- C'est faux, Fani en a de plus beaux encore.
- Shht, écoute-moi. »
Dafné se pencha à son oreille et lui glissa des mots doux, laissant courir ses mains dans son dos. Dans la fraicheur de la nuit, assis sur un tronc d'arbre, Alvané se laissa parcourir. Ils soupirèrent doucement, mais ne s'offrirent pas l'un à l'autre. Il faudrait attendre le prochain bain pour respecter la confession.
« Viens, retrouvons les autres, proposa Dafné.
- Oui, avant que je ne sois trop frustré ! »
Ils rejoignirent le cercle des jeunes, Dafné montrant la bague. Ils furent applaudis et pour la fête du grand bain, on dansa toute la nuit, comme les aborigènes d'un autre monde.

Quand le temps de l'huile noire revint, on balaya les restes de la fête. Chacun appliqua avec méthode l'huile sur sa peau. Les mamans calmaient les pleurs des petits qui ne voulaient pas avoir de nouveau la peau grasse. Alvané termina par son visage et regarda dans son petit miroir son visage luisant de graisse et ses yeux si clairs comme deux puits de lumières surgissant du noir. Peut-être que Dafné ne mentait pas quand il disait qu'il avait les plus beaux yeux. Gorgé de fierté, il se regarda longuement, avant de descendre dans le village, pour observer les autres redevenus les noirauds de la lune.
Et le petit peuple reprit ses activités. On forgeait le métal, on cultivait les terres ou on allait quérir l'huile qui servirait au prochain bain.
Alvané était de ceux qui donnent le dernier éclat des bijoux, les derniers détails. Ce travail était confié aux adolescents dont on considérait l'imagination assez libre pour inventer de nouvelles formes ou sublimer l'argent.
Penché sur son ouvrage, Alvané pensait à Dafné, à sa cicatrice. La pureté et la blancheur qu'elle lui évoquait le mettaient en émoi. Les bijoux de ce jeune amoureux seraient beaux.

Et Alvané se rappelait.

Ce peuple de la lune ronde qui ne demandait rien à personne, qui ne cherchait que le pacifisme, ne forgeant même pas d'armes avec son métal, s'attira par son existence même la colère d'un seigneur qui se réclamait comme le maître des terres du désert. Cet homme ne supportait pas qu'un petit peuple puisse vivre de ses propres règles, sans soumission aucune pour lui et voyait leur pacifisme comme une sorte d'arrogance. Tyran conquérant, homme au caractère solaire, il prit chevaux et guerriers pour détruire ces gens de la Oumé. Ses hommes au sang chaud avaient leurs arcs sur le dos et sabres à la taille. Ils n'aimaient pas les frontières glacées du bord du désert et chuchotaient des histoires à propos du peuple de la Oumé. On parlait de leur crasse, de leur puanteur probable, des infections qu'ils devaient porter. Ces aborigènes devaient être brûlés. La marque du seigneur serait de flèches enflammées.

Ils mirent une semaine à atteindre le désert aride où l'argent poussait comme l'herbe folle. Ils furent les spectateurs troublés de l'éclat de la lune sur ces roches d'argents.
« Monseigneur, attaquerons-nous ce soir même ? demanda le général de la troupe.
- Non. Restons discrets et éloignés cette nuit. Lustrons nos armures et nos armes, que le soleil soit éclatant demain soir.
- Cela sera fait selon vos désirs, Seigneur. »
Il hocha la tête et descendit de son cheval. Au loin, il devinait les fumées de maisonnées, l'effervescence de ce village de fous.
« Dire qu'ils ne se doute pas de ce qui arrive sur eux, rit un guerrier.
- Qui se douterait de l'éclat du soleil dans la nuit, avant de le voir, argua un autre.
- Qui en effet, souffla le seigneur pour lui-même. »

Dans le village de la Oumé, on passa la soirée sans se méfier. Alvané avait retrouvé Dafné au coin d'un feu. ils s'étaient regardés dans les yeux, avaient cherché à deviner sous l'huile noire la blancheur des joues, du cou, de tout le corps.
« Je pense à toi tout le temps Dafné, tous les bijoux que je termine sont à ton honneur.
- C'est un beau cadeau que tu me fais. Je te le rend en soufflant ton nom à chaque graine que je plante dans les champs... Quand elles germeront elles chuchoteront ton nom. Alvané... Alvané.
- Dafné, je t'aime. J'attends le prochain grand bain avec impatience.
- Moi aussi... En attendant, laisse-moi venir te faire les retouches d'huile demain matin. Je veux te caresser. »
Alvané lui offrit un sourire timide en hochant la tête.
Cette nuit, dans ses draps d'huile liquide, il rêva des doigts de Dafné sur sa peau et le lendemain matin, il fut une flamme dans la fraicheur du matin, lorsque Dafné lui fit les retouches. Le regard brûlant, il soupirait fort, cherchant à lui montrer ses folles envies.
« Doit-on vraiment attendre le grand bain ?
- On aura du malheur si on ne respecte pas la tradition.
- Je sais, mais... Dafné, c'est dans deux mois.
- Il ne faut pas. »
Cela n'empêcha pas les préliminaires. Alvané s'en contenta tant bien que mal et ils se séparèrent pour retourner chacun à son activité.

Alvané fut dans ses songes toute la journée. Peu concentré à son ouvrage, il cassa une bague qu'il affinait. Il resta plus longtemps dans le petit atelier pour rattraper les dégâts, y mangeant le diner qu'une amie lui apporta et en sorti finalement quand la lune fut déjà haute dans le ciel. La douceur de la soirée le poussa à rôder près des puits. Il était penché au-dessus de l'un d'eux quand le son de chevaux au galop le sortit de sa rêverie.
Des cris barbares retentirent non loin du village, se rapprochant à grande vitesse. Alvané vit voler des flèches enflammées qui allèrent se ficher dans les toits, faisant s'élever d'abord une fumée noirâtre et odorante, puis des flammes.
Les chevaux au galop pénétrèrent le village. Des guerriers tout d'or et de noir vêtus élevèrent leurs sabres, tranchant le cou des premiers villageois sortis sous la panique.
De là où il était, Alvané entendit les cris. Il vit de plus en plus de flammes. Il attrapa un seau et le fit descendre au puits. Des hommes arrivèrent à lui, l'aidant avec les sceaux pour éteindre les flammes.

Le Seigneur Solaire en retrait parmi ses troupes observa la vague de ses guerriers déferler sur le petit peuple de la Oumé. Il vit ces fourmis noires courir dans tous les sens. Il rit en voyant le cadavre immonde d'un de ces noirauds. Il sorti son arc et tendit une flèche vers la torche qu'un de ses hommes tenait. Elle devint boule de feu, qu'il tira sur une femme qui se transforma en torche humaine. l'huile noire était décidément bonne conductrice.
Il laissa ses troupes aller au devant du génocide, tandis qu'il suivait son général dans les petites rues. L'odeur du feu, de la chaire carbonisée emplissaient l'air.

Alvané était seul aux puits à présent. Ceux qui l'aidaient ne revenaient plus. Paniqué, en sueur et en larmes, un seau d'eau entre les mains, il ne savait pas quoi faire. Il appela vainement Dafné, courut avec son seau entre quelques maisons brûlantes, recula en voyant un cheval, se cacha derrière un mur. Il vit la mère d'une de ses amies hurler, sa fille ensanglantée, sans doute morte, dans les bras. Un tremblement parcourut le corps d'Alvané, qui resserra son sceau. Un homme à l'armure du soleil tira une flèche dans le crâne de la femme. Alvané vit son premier meurtre. Il lâcha son sceau qui tomba en grand bruit. L'homme sur son cheval tourna la tête vers lui. Il s'en fut en courant, évitant une flèche in extremis.
« Dafné, Dafné ! cria-t-il. »
Il trébucha à plusieurs reprises et parti se cacher derrière des tonneaux en entendant les cris des barbares. Son coeur battait à la chamade, il respirait comme un fou. Ses yeux lui brûlaient à cause des cendres volantes. Il attrapa le bas de sa chemise et s'essuya le visage et les yeux avec, retirant en partie l'huile noire. Il essaya de se calmer et resta accroupit quelques minutes avant d'oser sortir. Il pensa retourner aux puits et peut-être se cacher au fond de l'un d'eux. Qui sait, personne n'aurait l'idée d'aller regarder dedans.
Frôlant les murs encore debout, enjambant des cadavres qu'il retournait à la recherche de Dafné, Alvané progressait lentement. Il suffoquait à la vue de chaque mort qu'il connaissait, tout en étant soulagé que ça ne soit ni ses parents, sa soeur ou Dafné.

La culpabilité d'atteindre les puits seul le rongea, si bien qu'il décida de rebrousser chemin pour chercher les siens. Par miracle il sut éviter deux guerriers fous, courant après deux jeunes filles à demi nues qui hurlaient. Il y avait du sang partout et le sol était devenu une sorte de gadoue. Il vit l'une des filles tomber et être attrapée, puis trainée dans un coin. Des sanglots montèrent depuis la gorge d'Alvané et il serra le poing, qu'il mordit pour se retenir, profitant comme un lâche que ces hommes soient occupés pour traverser la rue à découvert. La main appuyée sur un mur, il s'arrêta, vomissant ses tripes sur le sol. Un filet amer coula le long de sa bouche qu'il frotta de la manche de sa chemise.
L'allure folle, des cendres collant à l'huile sur ses bras et à ses cheveux, ll s'engouffra vers la place du village, appelant tout bas, si bas Dafné, que lui-même ne s'entendait pas.

« En reste-t-il beaucoup ? interrogea le seigneur, bien droit sur son cheval.
- La plus part sont à terre. Seuls restent quelques fourmis solitaires. Nos hommes les traquent.
- Nous alignerons leurs carcasses sur la place et y mettrons le feu.
- Les flammes s'élèveront à votre gloire Seigneur. »
Le général s'éloigna à cheval pour donner les ordres. Le seigneur resta campé sur ses positions, sans crainte aucune.

Alvané atteignit la place centrale du village. Il resta caché derrière un mur et remarqua les deux hommes à cheval. L'un devait être le chef des troupes. Il portait une armure étincelante, comme jamais Alvané n'en avait vu auparavant. Il dominait la place en Dieu de la guerre, les mains serrées sur les rênes de son cheval noir.
Il vit l'autre homme partir en direction de l'entrée du village, tandis que le chef restait à sa place. Alvané retint son souffle. Comment allait-il traverser la place.
Il se mit dos contre le mur et s'essuya de nouveau le visage en sueur dans sa chemise, prêt à tout abandonner. Dafné et les autres devaient être morts à l'heure qu'il est. Il déglutit à l'idée du cadavre ensanglanté de celui qu'il aimait et secoua la tête. Il se pencha vers la place pour regarder le guerrier et se raidit en croisant son regard.

Son cheval avait flairé une odeur et avait légèrement hennit, en quoi le seigneur avait tourné la tête en direction de l'endroit qu'il semblait regarder.
Il croisa le regard d'un de ces noirauds, peut-être plus pâle que les autres. Il fronça les sourcils quant il le vit détaler et lança son cheval à sa poursuite, sortant son sabre.

Alvané se mit à courir comme un fou entre les maisons, laissant sa rage déferler en cris de désespoirs alors qu'il entendait le galop du cheval sur ses talons.
Il trébucha sur ses propres pieds et roula dans la boue, évitant par une chance inouïe le sabre de cet homme, qui le doubla de son cheval. Alvané se releva, écorché de partout, les cheveux poisseux. Il tremblait sous l'adrénaline, la respiration courte, reculant en même temps qu'il voyait le cheval se tourner vers lui. Le seigneur eut un rire en voyant son allure de pouilleux blessé. Il descendit de son cheval, le flattant doucement, sans le quitter des yeux.
« Tu ne cours donc plus ? »
Alvané ne bougeait plus, ses jambes étaient en coton. Il avait conscience de n'avoir aucune chance face à lui. Mais la mort le terrifiait tant. Ses jambes se dérobèrent sous son poids tandis que ce Seigneur Solaire approchait.
A genoux devant lui, le souffle bruyant, il leva un visage ruisselant de larmes, attendant sans y être préparé que le châtiment s'abatte et fasse rouler sa tête sur le sol.

Alors un éclat de lune tomba sur son visage. Ses yeux devinrent liquides sous l'effet des larmes. Le seigneur resta la main qui tenait le sabre, en suspens, un frisson le traversant sous son armure. Sous la crasse, sous les joues rouges d'irritation, la cendre, les cheveux poisseux, il découvrait lui, le Seigneur Solaire ce qu'était réellement un garçon de la Oumé.
Il baissa son sabre lentement. Alvané ne comprit pas son geste, mais la tension qui lui faisait retenir son souffle, le fit à présent éclater en sanglots, alors qu'il brisait l'instant de magie, s'humiliant à en poser la tête contre le sol de boue et de sang.
« Me tuez pas, je vous en supplie, me tuez pas, balbutia-t-il. »
Le seigneur regarda cette boule de crasse à ses pieds, la chemise poisseuse d'huile noire et de boue. Il leva les yeux vers la lune, doutant de ce qu'il avait vu quelques secondes auparavant. il appuya un pied sur l'épaule d'Alvané et donna un coup sec et fort, l'envoyant bouler en arrière.

Alvané se retrouva sur le dos. Il se redressa, se reculant, les fesses dans la boue, devant le seigneur qui le fixait.
« Petit être crasseux, dégoûtant, rampant, souffla le seigneur. Quelle est cette magie qui donna à tes yeux un tel éclat. »
Il fit deux pas vers lui, tandis qu'Alvané secouait la tête, ne comprenant rien à ses dires. Le sang battait trop fort sous ses tempes.
« Monseigneur, où êtes-vous ? appela le général au loin.
- Ici, répondit-il d'une voix ferme. »
Le cheval du général déboula bien vite. Il dégaina son sabre en voyant Alvané.
« Range ton sabre, ordonna le seigneur.
- Mais, Monseigneur...
- Fais ce que je te dis. »
Il obéit et descendit de son cheval, pour être à la hauteur de son seigneur. Il baissa les yeux sur le noiraud d'Oumé.
« Pourquoi ne l'abattez-vous pas ?
- La lune implore ma pitié, dit-il d'un ton mystérieux. On ne le tue pas pour l'instant.
- Bien... Mais qu'en fait-on ? »
Le seigneur regagna son cheval et grimpa dessus, venant à petit trot à eux. Il regarda Alvané tout piteux sur le sol.
« Fais le laver, que je vois si ce pouilleux mérite réellement la pitié de sa lune. Si ce n'est pas le cas, on l'abattra.
- Et si c'est le cas, Seigneur ?
- Alors il sera le seul survivant de son peuple, dit-il en haussant les épaules. »
Il s'éloigna au galop vers la place et le général le suivit du regard, avant d'ordonner à Alvané de se lever.


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