Bonjour !

Voilà, il s'agit de ma première histoire postée sur ce site, je ne savais pas vraiment où la classer, et je l'ai mis en Biographie parce que même si c'est très éloigné de la réalité dans les faits, écrire cette histoire a fait appel à mes souvenirs sur ce deuil particulier. Pour certains, la perte d'un animal est une chose moins 'grave' que la perte d'un membre de la famille. Je ne pense pas. Libre à vous de croire ce que vous voulez, bien entendu, mais si ça peut être une piste, quand ma sœur et ma mère sont venues chez moi, l'air pas bien du tout, au moment où j'ai compris que ça annonçait un drame j'ai pensé 'faites que ça soit mon père'. Mais passons. Chacun vit le deuil à sa façon.

Cette histoire a été rédigée en une heure dans le cadre de la Nuit du FoF sur le thème Virus.

Bonne lecture, et si vous êtes sensibles, vous êtes prévenus.

Pas comme ça

ou

37 jours pour se souvenir de toi

Jour 1

Ça fait bien dix ans. Dix ans que j'ai la rage. La rage contre ce foutu système, la rage contre ces foutus gens, la rage contre ce foutu monde. Et maintenant ils disent que toi aussi, tu l'as ? Tu peux pas, merde, non, tu peux pas. T'as toujours été celle qui regardait la vie avec un sourire sur les babines, avec une joie que tu me transmettais. Et t'as chopé ma rage. Toute ma colère concrétisée dans un virus. Et ils t'emmènent loin de moi.

Jour 2

J'ai regardé sur internet, est-ce que tu sais ce qu'ils vont te faire ? Est-ce que tu sais ce qui est écrit ? Est-ce que tu as lu, est-ce que tu as compris dans leurs yeux que c'était fini ? Que pour eux, tu étais finie ? Il y a écrit, je te lis « Si le chien est enragé, il mourra dans les dix jours après les premiers symptômes. », il y a écrit, il y a écrit comme si c'était normal, comme si ça n'avait pas de portée. Est-ce que ces connards oseraient décrire le massacre des juifs avec autant de détachement ? Jamais, parce que, il faut prendre des précautions, parce que, des gens sont morts, parce que, il faut préserver les sentiments, mais ils savent pas que pour moi, et que pour le monde entier même tu as plus de valeur que tout le peuple Juif et de tous les cons qui crèvent dans des guerres, ils savent pas que toi, tu es plus innocente qu'un bébé fusillé, plus victime qu'un homosexuel lapidé, plus poétique qu'une femme qui chante en Syrie, plus dans la merde et plus débrouillarde qu'un abruti qui traverse la mer dans un sac poubelle.

Jour 3

Ils peuvent pas t'éloigner de moi pour toujours, ma puce, ma petite puce, ma grande fille, ma toutoune, ma partenaire, ma seule amie, ma voyageuse, pas comme ça, sûrement pas comme ça. C'est de ma faute, alors je vais tout faire pour que ça se passe pas comme ça. J'ai trouvé des gens. On va se voir, ma puce, j'arrive, j'arrive.

Jour 4

Tu as changé, c'est fou comme tu as changé. Tu as les yeux liquides, tu pleures tout le temps. Je sais que tu as mal. Je suis désolée, je suis désolée. Je suis désolée ma fille, je t'aime, si tu savais comme je t'aime. Tu es méchante mais je m'en moque, d'accord ? Je t'aime. Y a que ça qui compte, d'accord ? Je m'en fous si tu me fais du mal, parce que du mal je t'en ai toujours fait et tu es toujours restée. Je me rend compte de tout ce que tu as dû endurer avec moi, être celle qui nous porte toutes les deux ça ne devait pas être facile. Maintenant c'est mon tour, il n'y a plus rien à faire, ils disent, mais depuis des siècles il n'y a plus rien à faire, depuis des siècles tout est foutu alors on va faire comme tout le monde et on va profiter.

Jour 5

Tu te reposes enfin. Je suis heureuse que tu arrives à dormir. Cette fois, les larmes dans mes yeux ne sont plus si tristes. Je pose la main doucement sur ton ventre, pour vérifier que tu respires. Tu es là, tu es là. Tu sens bon. Tu sens le chien mouillé. J'adore. Je t'adore. J'espère que tes rêves sont plus jolis qu'ici. Je me demande de quoi tu rêves, tout le temps. Tu sursautes, tu gémis. Comme d'habitude. Un moment on croirait que j'ai tout inventé, qu'en fait, rien n'a changé. J'embrasse ton museau. Quand tu te réveilleras, il faudra que je te fasse boire.

Jour 6

C'est bien, tu as bu. Ce n'est pas grave si tu es en colère contre moi. Parce que je sais qu'au fond on s'aime encore toutes les deux. Que tu ne m'oublies pas. Que tu me reconnais. Tu me fais la fête tous les matins, même si ça fait mal. On est ensemble.

Jour 7

On a passé la frontière, je crois. Tu vois, on a pu le faire. Ça faisait longtemps que je n'étais pas venue en Croatie. C'est aussi ensoleillé que dans mon souvenir. Mais il fait plus froid. Toi, tu te souviens ? Tu étais toute jeune, tu avais, quoi ? Sept mois, je crois. Ou huit. On avait fait une balade sur la plage et j'avais oublié ta gamelle dans la camionnette. J'avais fini par te verser l'eau de ma bouteille dans un creux de la roche, et tu avais bu si goulûment … Pourquoi est-ce que maintenant tu as peur, dis ? Pourquoi tu ne veux plus boire, pourquoi tu ne veux plus aller te baigner ? Pourquoi tu aboies contre le vent, et pourquoi tu trembles devant le soleil ? Tu me manques, tu me manques, ma joyeuse, ma forte, ma magnifique. Pourquoi tu es triste et méchante ? Pourquoi tu es devenue comme moi ? Et pourquoi, pourquoi je n'arrive pas à te rassurer ? Pourquoi même au fond de mes bras tu pleures comme une mourante ? Non, non. Je ne veux pas y penser. Pas encore.

Jour 8

Voilà. Tu es dans l'eau. Pour de bon. Mes vêtements sont couverts de tes poils et de ta bave. Je veux les garder tels quels pour l'éternité. Je ne veux pas … La voir disparaître petit à petit, ton odeur. Je crie et je griffe et je me figure ton corps qui coule et ton âme qui s'élève, tu as raison, ma grande, allez toutoune, tu es presque en haut, pour une fois dans ma vie je veux bien croire au paradis parce qu'il n'y a aucun autre endroit où tu pourrais aller, où on pourrait se voir. Si tu savais comme je meurs d'envie de te rejoindre. Mais pas maintenant, pas comme ça. Tu m'as tellement donné, tu m'as tellement transmis … Il faut que le monde se souvienne. Qu'il sache ce qu'il a perdu aujourd'hui.

Jour 9

Les garçons sont tellement faciles, même si je ne suis pas jolie. J'ai pris leur numéro, pour leur parler de toi. De comment tu étais belle jusqu'au bout. Sur mon téléphone, j'ai découvert une fonction pour programmer un message. Après tout, dans quarante jours j'aurais même oublié leur existence. Je ne veux pas gâcher ma mémoire pour ces futilités. Je ne veux plus me souvenir que de toi. De tes yeux, de tes poils, de ta chaleur.

Jour 10

Je t'imagine marcher à côté de moi, en roulant fièrement du ventre et en secouant la tête et tout à coup il est plus facile d'avancer. Rien n'a changé. Tu es pour toujours avec moi, d'accord ? Il y a même un peu de toi en moi, littéralement.

Jour 15

Tu me manques. J'ai du mal à me pencher tous les jours sur ce carnet, ça me rappelle que c'est mon dernier lien avec toi. Ça fait sept jours … Sept jours, sept fois vingt-quatre heures fois soixante minutes fois soixante secondes plus de six cent mille secondes que je supporte le monde sans toi mais j'ai quelque chose à faire, j'ai ma mission, mon bébé, rassure-toi, je n'en ai pas pour longtemps, je fais mon travail, ma toutoune et je reviens vers toi, tu ne seras pas seule pour toujours, attends-moi, s'il-te-plaît, comme quand je me lève trop tard que tu es réveillée depuis le point du jour et que tu ne pars pas sans moi, encore, encore, ne pars pas sans moi. Est-ce qu'il fait froid là-haut ? Est-ce que tu as froid sans moi ? J'ai beau toucher des corps toute la journée et toute la nuit, au point d'en avoir mal, au point de me sentir brûler, je gèle, je me les pèle, putain, j'ai l'impression que ma peau part en lambeaux et que tout vacille. Le monde est à sa dérive sans toi ici. Tout va tomber. J'arrive, ma belle.

Jour 17

Le chemin est sombre mais j'avance. Ça serait une bonne phrase, hein ? La vérité c'est que le chemin est trop lumineux, il m'éblouit comme les lumières d'un hôpital et je n'arrive pas à bouger. Ma belle, ma belle, ma toutoune, ma puce, ma chérie, ma fille, ma jolie, j'appelle ton nom. Reviens. Si tu peux, reviens. J'ai besoin de toi. Je sais plus marcher. J'ai peur d'oublier la texture de ton pelage, la fraîcheur de ton museau, j'ai peur d'oublier ta manière de me sauter dessus et de me lécher le visage.

Jour 18

On s'est dit au revoir il y a dix jours aujourd'hui. Peut-être dix-huit ? Peut-être que c'était foutu dès le début, que c'était plus trop toi ? Non, non, non, tu m'aimais, et tu m'aimes et je t'aime. Je suis désolée.

Jour 19

Déjà douze personnes. J'espère que ça marchera.

Jour 20

Je me réveille, je dis 'La toutoune, viens là, au pied la belle !', et tu n'es pas là. Je voudrais savoir comment prolonger ce moment merveilleux où j'oublie que tu es avec les poissons et les oiseaux.

Jour 21

15 personnes. Pour toi je prie des dieux auxquels j'ai jamais cru.

Jour 25

Ils vont se souvenir, tu verras. Ton nom sera dans les livres d'histoires, à côté du mien. On sera des légendes et on vivra pour toujours ensemble, ici et là-haut. Je suis désolée. Je viens vite. Je fais ça pour nous.

Jour 29

Je pleure. Bébé, je n'arrête pas de pleurer. Mais ça n'est pas normal. Ça commence pour de bon, il faut que je me dépêche. Je pense à toi, d'accord ? Tu penses à moi, dis ? Je sais que ça n'est pas grand-chose, la pensée, je sais que ça ne sera jamais une caresse sur ta nuque ou des grattouilles sur le vendre ou une gamelle pleine mais c'est tout ce que je peux te donner, d'ici.

Jour 31

Ça fait 3j que je ne sais plus dormir. Je croyais que j'avais réussi à réapprendre. À me coucher sans ta chaleur. Mais je sais plus. C'est trop vide. Ça me creuse le ventre. Ça me bousille le cœur, pourquoi tu devais partir sans moi, hein, égoïste, égoïste ! Tu es où quand tu me manques, tu es où quand j'ai besoin de toi ? T'es la seule qui peut faire ça, me réconforter, alors pourquoi tu viens pas ? Tu m'aimes plus ?

Jour 32

T ou ? Tu étais là tout à l'heure. Tu m'as grondée. Ça m'a remis les idées en place, tu sais ? Désolée, désolée, j'ai juste tellement peur ici sans toi. De tout. Des gens. Ils ont peur de moi aussi. J'ai soif, mais je n'arrive pas à boire. C'est ça que ça te faisai dis ? Jecomprends. C'est comme si de boire du feu, la lave. Brûle. 19 pers.

Jour 33

Tout jour 19 pers. Je saiis plus. Mal au cou. Très. DésoLéé.

Jour 35

Tu es encore revenue et partie. Reste. Reste. S'il-te-plaît. Reste, reste, rest. Je serai gentille. Je te donnerai de pain.

Jour 36

Pas bon, pas bon. Bébé, ma toutoune, je suis désolée. On a eu une …

Jour 37

Une bel vie. J'arrive.

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Avec cette expérience, on apprendrait peut-être si la rage est transmissible entre humains pas la morsure. N'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé, je prends toutes les critiques !