« Alors, ma petite Sasha, elle te plaît ta nouvelle maison ? »

J'étouffe. L'interrupteur est cassé, mais pas le verrou, et elles le maintiennent fermé depuis l'extérieur et je ne sais pas comment elles font ça mais je ne veux pas savoir je m'en fiche rien n'a d'importance présentement il faut juste que je sorte. L'odeur d'urine ambiante m'étouffe, et l'absence de lumière aussi, le manque d'espace aussi, et l'espace est intangible, et je crie, et je tape, mais elles ricanent.
Salopes.
Je les hais, mais je suis trop occupée à mourir pour me concentrer là-dessus. Il faut qu'elles me laissent sortir. Elles le feront bien, à un moment ou à un autre, c'est obligé, je ne peux pas rester ici pour toujours, hein, la logique et la raison veulent qu'elles finiront par ouvrir, même si un adulte les force.
Cela dit, depuis les siècles que je suis enfermée ici, il y aurait bien dû y avoir quelqu'un pour me libérer de ma prison latrinaire.
Laissez-moi sortir. S'il vous plait. J'en peux plus.
J'ai la suite des épreuves du Brevet dans une heure (ou dans un siècle, un millénaire, qu'est-ce que le temps, où est l'espace, laissez-moi sortir), je stresse pour ça, et elles finissent de me pourrir la vie, comme si ces trois dernières années ne leur avait pas suffi. Je vais mourir, mais je vous emmènerai avec moi, croyez-moi, horribles petites garces.

« Eh t'arrête de gueuler, on dirait une vache à l'abattoir !
-Grave, et encore nous on est gentille, on n'a pas le… Puf-puf, pour la fin.
-Si on l'avait, t'inquiète que tu y aurais droit.
-Mélanie, y a la CPE qui a l'air de se ramener !
-C'est pas grave, on ne fait rien de mal, on aidait juste petite Sasha à débloquer le verrou, juste comme ça, par pure gentillesse. Venez. On s'en va. »

Je m'avachis contre la porte, qui s'ouvre, et je tombe, et je respire, et la lumière brûle, mais je n'ai jamais été aussi soulagée d'être brûlée. La CPE n'arrive pas, bien sûr. Elle ne m'aime pas, elle non plus.
Je me relève. Je vois que je tremble. J'en ai marre. Je les déteste toutes. Soit elles ne m'aiment pas, comme cette salope de Mélanie et ses bécasses, soit elles m'ignorent, comme toutes les autres, comme tout le monde, quasiment. Mourrez tous, que vous puissiez voir ce que vous me faites.

Je m'empresse de récupérer mon sac dans la cabine de toilettes désormais vide, mais toujours sombre, et bon sang, il fallait que ça soit aujourd'hui, la dernière ligne droite avant d'être débarrassée d'elles, il fallait que ce soit aujourd'hui qu'elles me fassent un coup comme ça. J'en peux plus. Je vais m'asseoir sur un des bancs en… Je ne sais même pas en quoi, c'est blanc, froid et dur, c'est pas de la pierre, c'est pas du bois, mais c'est là, alors voilà, je m'installe, et je regarde mes pieds, et il faut que je me calme.
Je ne me vengerai pas. Bien sûr que non. Ça m'avancerait à quoi, à part m'attirer des ennuis, de la part du collège comme de leur part à elles ? J'ai tenu jusque-là, c'est pas le moment de craquer.
Bref. Je reviendrai là-dessus après. Stand-by. J'ai Brevet cet aprèm, j'ai déjà mangé, mauvais plan de réviser, il faut que je me mette en bonne condition mentale, et…
C'est une blague. Je déconne, pas vrai ? Je ne songe pas sérieusement à me préparer sereinement à la suite de mon tout premier vrai examen après avoir été enfermée dans l'obscurité d'un chiotte crasseux par trois connes qui croient extrêmement drôle et intelligent de remettre à sa place cette pauvre grue de petite Sasha ? Qui est, en plus, plus grande qu'elles, mais ça, c'est un détail, tout le monde s'en tape.
Une heure. A tuer. A devoir me calmer toute seule dans le hall plein de tous les autres Troisièmes. Une heure.
Je tremble encore, putain…

…..

Je rentre, en agissant comme d'habitude. J'ai pas envie d'inquiéter Papa et Maman. Ca servirait à rien. Je vais leur dire que l'examen s'est bien passé. J'en sais rien, en vrai, mais au moins, ils ne me poseront pas de question. Je laisse mon sac dans l'entrée, comme d'habitude, et je vais manger un morceau.
Je comprends pas. Dans les livres, dans les films, partout, les adolescentes sont solidaires, y a toujours des cons, des connes, mais c'est des groupes, des factions, face à d'autre, il n'y a pas de solitude. Et forcément, en vrai, les mecs restent surtout entre eux, et je ne me retrouve qu'avec une moitié de la population (pour laquelle je suis indésirable) à qui parler.
Je comprends pas. Je n'ai rien fait de mal, j'ai pas la lèpre, des parents aux mœurs inavouables, une réputation douteuse… Juste, pas moi. Les autres, ouais, mais pas moi. Et ça fait quatre ans. En primaire ça allait, tout le monde était copain avec tout le monde, s'embrouillait avec tout le monde, ouais, très bien. Et depuis quatre ans… J'aime pas en parler aux parents, parce qu'ils dramatisent tout. J'apprécie qu'ils m'écoutent et me comprennent, mais… C'est pas à eux, que j'aimerais en parler. Bref.
Je comprends pas ce qu'ils ont foutu, au Lycée. Ils auraient perdu mon dossier d'inscription, visiblement, du coup je dois me dépêcher d'en remplir un autre. Là, maintenant, juste après le début du Brevet, c'est arrivé aujourd'hui par La Poste, avec une lettre d'excuses. Comme s'ils n'étaient pas capables de s'en occuper avant. Mauvaise journée. Peu importe. Je vais remplir ça maintenant, vu que les deux autres insistent pour que je fasse mes papiers moi-même, et je le posterai demain matin, en retournant me farcir des heures d'épreuve. Bientôt je ne les verrai plus, les autres. Bientôt. Les vacances, et puis on va dire que ce sera un nouveau départ, hein ? Je prends exprès un Lycée loin d'ici, avec une option dont je me fiche mais qui justifiera la dérogation et ma demande d'internat. Ce sera le début d'une vraie vie, on va dire. J'espère.
Mes yeux parcourent la feuille (que j'ai déjà remplie il y a trois mois, en plus), et je commence à griffonner machinalement les réponses débiles à leurs questions administratives débiles et… J'ai réussi à me tromper. Super. Il va falloir que je passe du blanco, ça fait pas pro du tout… Je m'en fiche, en fait, voilà.
Bon. Sexe : Masculin. Ben voyons. Ceci dit, ça se pourrait, sur le papier. Sasha, c'est mixte, comme prénom.

Sasha, c'est mixte, comme prénom. Pourquoi cette pensée m'arrête, et me fait comme avoir un bug pendant un instant ? Parce que je disais que toutes les filles avaient été des crevures avec moi au Collège ? Mais non, ça ne fait aucun sens, il n'y a pas de rapport. Encore que. Qu'est-ce qui m'arrive ? Tu me fais quoi, cerveau ?
Sasha, c'est mixte, comme prénom. Est-ce que… Je pourrais…
Le Lycée. Un nouveau départ.
Ça ne marcherait pas sur les trois ans… Et ça risque de me foutre dans la merde…
Je m'en fiche. Un internat de filles comme Mélanie… J'en sais rien, remarque, si elles sont comme elle. Je sais pas. Est-ce que je suis vraiment en train de prendre cette décision ? De décider si je vais vraiment… Faire une connerie comme ça ?
J'en ai marre.
Je laisse la case cochée.
Sasha, c'est mixte, comme prénom.

C'est nouveau de cette année, mais j'ai pas mal entendu des filles de ma classe (pas trop méchantes, comme Mélanie, juste pas sur le même plan existentiel que moi, à voir comment elles se comportaient) paniquer parce que l'été arrivait, et blabla, le régime, le maillot, la plage, les mecs, tout ça et compagnie.
Personnellement je m'en fiche. J'ai pas un physique qu'on irait tout de suite qualifier de très féminin. Je crois. Fin selon leurs critères à elles, en tout cas. Je suis clairement pas aussi squelettique qu'il faudrait l'être (c'est flippant en vrai, j'ai vraiment l'impression que leur but dans la vie, c'est la mort par inanition), j'ai pas trop de seins, j'ai les cheveux courts (« à la garçonne », comme ils auraient dit à une époque), je suis un peu plus grande que la moyenne. Et pour le coup, tout ça, ça tombe très bien.
L'été touche à sa fin, et aujourd'hui, je dois prendre le bus pour aller chercher mes livres au lycée, opération qui ne me prendra pas plus de quinze minutes, puis rentrer chez moi. Trois heures aller-retour. Trois heures. Ils sont mignons.
Ça va être le moment de voir si ça passe ou pas. Au pire, si je me fais griller tout de suite, il n'est pas encore trop tard pour prétexter une erreur.
Les parents ne m'accompagnent pas, pas plus qu'ils ne m'accompagneront à la rentrée. Là encore, un avantage stratégique certain.
Pour eux, le fait que j'aie eu la mention Très Bien au Brevet signifie que scolairement, pas besoin de soutien particulier.
Grand bien leur fasse, je me démerde.
Je vais me faire passer pour un mec.
J'en reviens toujours pas, en fait. C'est une idée con. Tellement burlesque qu'elle en devient comme fausse. J'ai l'impression que je ne suis pas vraiment en train de faire ça, que c'est juste une idée.
Mais non.
Je dois partir de la maison dans quinze minutes. Le temps de me préparer. Mais tout est déjà fait. Trop de stress, je crois. Il faut que ça passe. C'est presque un projet qui me tient à cœur, finalement, parce que c'est une initiative personnelle, et ça a un côté somme toute assez excitant. Je décide de m'avachir gauchement devant la télé (une chaîne d'info en continu, du bonheur en barre), le temps qu'il soit l'heure de partir.
Et les quinze minutes passent.
Et les cinq minutes jusqu'à l'arrêt de bus. Et les dix minutes de retard.
Et l'heure et demie du trajet, passée avec de la musique bien au fond des tympans pour finir sourde à vingt-cinq ans.

C'est grand. Plus que le Collège. Et j'ai le nom de la salle noté sur un post-it, mais rien n'est indiqué, nulle part. Déjà, en plus, il y a deux entrées, dont une qui est fermée. Je le sais parce qu'en voyant ça j'ai fait le tour à tout hasard pour découvrir l'autre, grande ouverte. Bon.
Je me suis aidé des plans d'évacuation incendie, qui n'ont servi à rien pour trouver la salle. Mais pour trouver la vie scolaire, si.
Du coup j'entre, intimidée. Il y a deux pions qui, visiblement, ne sont pas là par gaieté de cœur, tant ils ont l'air de s'ennuyer. Je demande, pas trop fort, où c'est la salle B112. On m'indique avec morosité une salle à l'autre bout de l'établissement, qui en plus s'avérait proche de l'entrée fermée. Je sors, en remerciant poliment les deux types, probablement des étudiants qui veulent se payer un verre en plus ce week-end. Ou pas.
Note à moi-même : arrêter les à-priori.
Forcément, il y a de la queue. Je ne croise personne dans tous les foutus bâtiments que j'ai traversé, mais là, bien sûr, il faut que j'attende mon tour. En plus, c'est que des parents. Personne avec qui faire connaissance. Chier.
Donc je remets ma musique, et j'attends, avec autant de patience que possible, que vienne mon tour. Et j'attends. Et c'est long. Et forcément c'est parce que ça discute, je les vois faire d'ici. Et quand je passerai, ça prendre quelques trente secondes, n'est-ce pas ?
Et mon tour finit par arriver. Au bout de vingt minutes. A croire qu'ils se connaissent tous.
Je décline mon identité, tend mon chèque de caution, et là, la gérante des livres demande à la lycéenne qui l'assiste de « tout filer au jeune homme ».
Putain ça passe. C'est passé. J'en reviens pas.
Bon. J'essaie d'avoir l'air impassible. En vrai, ça doit être plutôt raté. C'est pas grave. J'en reviens toujours pas.
Bon. Je remercie tout ce petit monde et range les trois tonnes de manuels dans mon sac.
Bon. Je me rentre. Je sais que ça passe. Y a plus qu'à attendre la rentrée.

Bon. Eh ben c'est parti.

….

Je suis dans le bus. Encore. J'aime pas le bus. Il va falloir que je m'habitue, pourtant, visiblement. On est lundi après-midi. Demain c'est la rentrée. Et ce soir… Ce soir débute la mission d'infiltration sans aucun sens que je me suis attribuée, que j'ai acceptée et que je vais mener à bien le plus longtemps possible. Je reconnais ce croisement. Là on va prendre à droite… Voilà. Et là, dans une centaine de mètres, on va s'arrêter, je vais descendre, il faudra que j'attrape ma valise dans la soute et que je la traîne. J'espère sincèrement qu'ils auront ouvert l'entrée la plus proche.

Ils l'ont fait. Merci, dieux païens des Portes, merci. Elle est lourde, cette valise. J'ai mis tous mes manuels, des vêtements pour la semaine, quelques livres à lire le soir, aussi. Et une bonne provision de gros sweats amples. Pour un camouflage encore plus parfait. Ouais… Il faudra probablement que je m'organise un peu mieux pour la prochaine fois, malgré tout. J'ai cru comprendre que j'aurais un étage à monter, ça va pas être marrant. Bon. En tout cas, pour le coup, il y a plus de monde que pour récupérer les livres. Des gens qui ont l'air aussi perdus que moi, probablement. D'autres qui ont l'air de se connaître, d'être contents de se revoir, qui déconnent ensemble. Allez. Nouveau départ.
Je me garde de regarder les gens trop longtemps. Rester dans mon coin (juste pour le moment) me semble être la technique la plus appropriée, pas de contact, physique ou visuel, jusqu'à nouvel ordre. Oui, mon capitaine. Ça va pas être dur.

Dans le hall, il y a quatre listes. Parce qu'il y a quatre dortoirs. Je suis à deux doigts de regarder les deux qui sont sous la feuille où est noté en gros, en gras, en souligné « FILLES ». Mais je me retiens, et je regarde les deux d'à côté.
Et c'est bien là que je suis. Dortoir numéro deux. Visiblement, le premier est réservé aux Premières et aux Terminales. Jusque-là, tout va bien. On est supposés monter nos affaires, et dans quarante-cinq minutes, il y a une réunion générale dans une salle (indiquée de partout, donc ça devrait aller) pour écouter les CPE parler. Ma foi.
Il y a plein de parents, aussi, probablement inquiets des conditions de logement de leur gamin. Moi, les miens me croiront sur parole quand je leur dirait que c'est absolument parfait, même si ça ne l'est pas. Je me dirige vers l'escalier, qui se trouve face à la porte par laquelle je suis arrivée l'autre jour, et péniblement, je monte ma valise. Trente-deux marches. Trente-deux. Avec, certes, un palier au milieu, qui ne débouche sur absolument rien et permet juste au large escalier de s'orienter différemment. Trois ans à passer ici, et trente-deux marches. Je vais mourir.

Le dortoir Deux est sur ma gauche. Je vois toutes les filles partir vers la droite, et je me force à ignorer ce sentiment que j'ai de faire une énorme connerie. C'est bien parti, j'irai jusqu'au bout et puis c'est marre.
Je vois tous mes futurs camarades de dortoirs, et ils ont l'air assez calme pour le moment, pas très à l'aise. Je rentre par une porte vitrée, pour arriver dans une salle de taille moyenne, avec des canapés pas en très bon état et une télé. Il y a un pupitre avec une grande feuille, qui reprend tous les noms, en précisant les chambres attribuées à chacun. La mienne est une des premières. Une petite chambre, qui fait quelque chose comme trois mètres carré, mais j'y serai seule, et c'est là un avantage absolument indéniable. Le lit est en hauteur, plus haut que moi, et ça m'emmerde pas mal, parce que c'est tout simplement pas pratique. J'installe des affaires, j'utilise la petite armoire qui est fournie, face au lavabo (on a malgré tout un certain confort, une petite indépendance), qu'on peut à peine ouvrir, je mets mes draps (et je galère bien sur cette partie-là), je découvre, je m'habitue.
C'est bizarre.
Ma fenêtre donne sur le dortoir d'en face, qui est le dortoir des filles de Seconde, si j'ai bien compris. Pas de paysage à contempler mélodramatiquement le soir avant de dormir sur un coucher de soleil rougissant l'horizon. Juste un bâtiment. Moche en plus. On fera avec.
Il est l'heure de descendre, alors je sors de ma chambre et m'extirpe du couloir encombré par beaucoup trop de nouveaux arrivants comme moi et un certains nombres de parents, qui avaient peut-être prévus initialement de partir avant mais ne veulent finalement surtout pas rater le petit speech des CPE. Bien sûr.

Ce speech a été très éclaircissant sur un point en particulier. Cent quatre-vingt personnes peuvent tenir dans cette salle lorsque la disposition des tables est telle qu'elle est supposée être. J'ai recompté trois fois, pour être sûre. Et j'ai ensuite pensé à ajouter les deux pions au bureau, là, sur l'estrade où sont les CPE. Et puis j'ai essayé d'imaginer la soirée. Tout le monde un peu gêné, dans le dortoir, personne n'ose trop sortir, y en a deux ou trois qui ont réussis à discuter ensemble on sait pas trop comment, tant mieux pour eux. Y en a un ou deux qui regardent la télé en sale commune, un ou deux qui lisent, le pion qui se promène d'un air concentré et te dit que tu n'as pas le droit de courir en chaussette dans le couloir. Je vois d'ici le tableau et j'espère très fort me tromper.

Et puis, le speech a été fini (« blabla, vos lardons étaient les grands au collège maintenant c'est fini, c'est bizarre, l'internat ça s'oublie pas, machin tout ça »), et on est remontés. Là, le pion (un type pas très grand, un jeune, avec des lunettes et la peau mate) nous a tous fait asseoir dans la salle commune. Il nous distribue ensuite nos cartes de cantines nominatives, semble réfléchir un peu, puis déclare :
« Bon. Alors, comme vous êtes quand même assez nombreux, je me dis que ça peut être pas mal que tout le monde se présente, qu'on sache un peu qui est qui. Moi c'est Martin, j'ai vingt-six ans, je suis en Master 2 d'Histoire. Voilà. Bon ben… A toi. »
Oh. Parler devant tout le monde. Quelle bonne idée. Bon. Le type qui a été interpellé s'appelle donc Clément. Et quand viendra mon tour… J'essaie de parler avec une voie plus grave, ou pas ? Nan, ce sera juste ridicule. On va dire que j'aurais juste pas mué, et voilà. Ça va le faire.
Très franchement, je pense que je ne retiendrai pas leurs noms maintenant. Trop de monde.
A mon tour. Je me présente devant tout le monde, anonyme, noyée dans la masse. Puis c'est William qui annonce son CV, je sais pas si je me souviendrais de qui il est dans une minute.
Tout le monde a participé au tour de table, on se disperse. Je me sens pas trop de sociabiliser, j'ose pas. Je vais dans ma chambre. Le repas est tôt, ici, à dix-huit heures trente. Dans un quart d'heure, nous a dit Martin le pion, on pourra aller devant pour faire la queue. Je réorganise mes affaires, je m'installe dans le lit (qui n'est d'ailleurs pas inconfortable), j'attends. Et puis je me lève, et je sors de ma chambre, traverse le couloir, regagne la salle commune, voit la porte ouverte, quitte le dortoir.
Je vois d'autres gens, pour la plupart en petit groupe (du coup j'imagine que c'est des premières ou des terminales) qui se dirigent vers l'entrée. Je réalise que je ne sais pas où est le self, alors je les suis, mine de rien. Il y a déjà pas mal de monde qui attend devant les portes, avec un brouhaha léger en bruit de fond. Je m'installe dans la file, j'hésite à mettre mes écouteurs, m'exécute.

On rentre, on prend nos plats, on s'installe. Je me mets toute seule, sur une des tables du fond. Si y a des gens qui viennent, tant mieux. Je range un de mes écouteurs, il paraît que c'est plus engageant.
Je mange, j'attends, la salle se remplit, les gens s'installent, laissent une chaise d'écart entre eux et moi, les gens n'arrivent plus, je reste seule. Je finis de manger, je vais poser mon plateau et mes affaires dans les cagettes prévues à cet effet, et puis je sors, m'installe dans la cour, sur un banc, mes deux écouteur bien en place. J'attends que quelqu'un ouvre la porte menant aux étages, que j'ai vue fermée en traversant la cour. Tout va bien aller. Peut-être que quelqu'un de seul aussi va aller me voir, et qu'on va se mettre à discuter. Ça pourrait être sympa.

Vingt minutes à attendre, on remonte. Toujours rien. Je me sens pas la force d'aller vers eux. Je ne saurais pas faire. On attend un peu devant le dortoir que le pion arrive pour l'ouvrir. Ça discute déjà un petit peu plus que tout à l'heure. On entre, je file dans ma chambre, que je ferme. Normalement, on a une heure trente d'étude obligatoire, mais comme c'est le premier soir, on va être tranquille. Je décide de lire un peu, puis je migre en salle commune, toujours avec mon livre, histoire de pas faire bande à part. J'en vois qui se dirigent d'un air jovial vers les douches, en caleçon, et je détourne pudiquement les yeux. Il va bien falloir que je m'y fasse.
Et là, le questionnement ultime : les douches, elles sont bien séparées, pas comme dans un vestiaire de sport ?
La catastrophe que ça serait, si les cabines n'étaient pas individuelles… Je soupire, incapable de me concentrer d'avantage sur mon livre. Cette question va m'obséder tant que je ne serais pas allée voir, et si j'y vais juste comme ça, ça va être suspect… Je retourne à ma chambre, attrape une serviette, un gel douche et un shampooing, et me dirige d'un pas qui se veut nonchalant vers la salle de douche. Je rentre, et vois un groupe de quatre garçons, dans une grande cabine probablement pour handicapés, nus, en train de chanter je ne sais quelle chanson paillarde (en tout cas, ça parle de tournevis) et de rire. Va falloir que je m'habitue, là encore, même si je ne pensais pas qu'il y aurait si peu de gêne, surtout le premier soir… Je tâche d'esquisser un sourire qui se veut blasé et de les ignorer autant que faire se peut, et je m'installe dans une cabine bien loin de la leur. Il n'y a pas beaucoup de place et les douches sont pour le coup semblables à des douches de vestiaires, sans pommeau. On peut juste appuyer sur le bouton, laisser couler, rappuyer quand c'est fini et basta. L'eau est froide au début, mais se réchauffe rapidement, et je me dépêche de me rincer, toujours sous les chœurs joyeux de mes camarades, désormais lancés sur une version peu recommandable de « Elle a les yeux revolvers ».
Je ne parviens pas à ne pas mouiller mes vêtements et c'est donc un peu humide que je traverse la salle commune, où une télé-réalité a attiré pas mal de monde comme une lanterne fascine les papillons de nuit. Je retourne chercher mon livre et m'installe au milieu de tout le monde, sans un mot. On entend des gens discuter un peu, au fin fond des couloirs, mais ici, personne ne dit rien. J'imagine qu'on est tous pas bien malins et qu'on aimerait tous parler aux autres mais que personne n'ose. Tant pis. On verra demain, dans ce cas.
A vingt-deux heures, je regagne ma chambre et m'installe dans mon lit. Il faudrait que je dorme tôt pour être en forme le lendemain. Il faudrait. Mais je n'y arriverai sans doute pas. Jusque-là ça se passe pas trop mal, mais j'ai l'impression que ce que je fais, ce n'est pas vrai, que je vais me réveiller dans peu de temps, ou quelque chose de ce genre, mais non. Demain, j'ai ma première journée de cours. Demain soir, je n'aurais plus d'excuse, il va falloir que je commence à sociabiliser avec quelqu'un, que je n'aie pas fait tout ça pour rien. Je stresse. Mon esprit déraille. Il faut vraiment que je dorme.

Je me redresse brutalement. C'est quoi ça encore, la fin du monde, l'apocalypse, un tsunami ? Je suis embrumée et il me faut bien trois secondes pour réaliser que non, ce n'est rien de tout ça, c'est juste l'infâme sonnerie qui visiblement me réveillera tous les matins à six heures quarante-cinq. J'entends le pion passer dans le couloir, crier de se lever. Ça va pas être marrant. Je sais qu'on doit être sortis à sept heures et demie maximum, et j'hésite à me recoucher pour une demi-heure de plus, jusqu'à ce que le réveil de mon téléphone sonne, mais la porte s'ouvre après un bref coup pour faire bonne mesure et je vois la tête de Martin dans l'embrasure.

« Allez debout, c'est l'heure. »

Oh putain, j'espère juste qu'il fait du zèle parce que c'est le premier jour…
Je me lève donc, m'habille (et mets mes vêtements sales en boule au fond de mon armoire, que je referme soigneusement avec un cadenas), et avec un sac beaucoup trop lourd sur le dos, je me dirige vers la sortie.

Au self, le petit déjeuner consiste en quelques petits pains, de la confiture industrielle, du muesli, des sachets de thé, et il y a des distributeurs de café ou de chocolat chaud. Armée d'un bol, je me procure un peu du second, qui est absolument immonde mais qui devra bien faire le boulot. Et puis j'attends. Les cours commencent à sept heures cinquante, et les salles sont affichées sur des panneaux dans la cours, et visiblement, faut qu'on attende devant que le prof principal vienne nous chercher. Je sais même pas où je suis, ni avec qui, donc idéalement il faudrait que j'y sois à sept heures quarante. Dans trente-cinq minutes. Je soupire. Je n'ai qu'une envie, c'est de m'assoupir sur la table, mais je risquerais de ne pas me réveiller…
Quelqu'un arrive et me demande s'il peut s'installer. Je relève la tête. Une fille blonde, cheveux longs, je vois pas bien son visage dans la semi-pénombre du self mal éclairé. Je lui dis que bien sûr, aucun soucis, et me redresse le plus dignement possible. Comment commencer la conversation ? Et il faut que j'aie l'air à l'aise… Si je lui demande juste son nom, ça va pas faire trop…. Gamin, comme approche ? Eh merde ! En plus elle dit rien non plus, c'est beaucoup trop gênant comme situation…
Je tente le tout pour le tout.

« Et du coup, tu sais dans quelle classe tu es ? »

Elle relève la tête j'ai l'impression que je la tire de ses pensées.

« Hm ? Oh, oui, Seconde 6. Et toi ?
-Je sais pas vraiment encore, en fait.
-Oh, d'accord.
-Ouaip. »

Je me déteste. Je me hais, je m'abhorre, je me méprise, j'y passerai tout le putain de champs lexical s'il faut mais c'est le cas. Pourquoi je suis pas foutue de gérer une conversation normale avec des gens normaux qui n'ont pas d'à-priori sur moi ? Nouveau départ tu parles…

« Et sinon, c'est comment ton nom ? »

Bon sang elle m'a prise au dépourvu, là. Bon. Rien de très compliqué comme question, je peux gérer. Faut juste pas que ma voix tremble et c'est bon.

« J'm'appelle Sasha. Et toi ?
-Elodie. Je vois que tu es tout seul ici, du coup j'imagine que toi non plus tu connais personne ?
-Non, je viens de plutôt loin, donc du coup… On a l'air d'être dans le même cas, haha !
-Oui. J'espère qu'on est dans la même classe, c'est vraiment pas facile de n'avoir vraiment personne à qui parler, surtout quand tu sais pas trop comment briser la glace. »

Mince, elle est peut-être encore plus désespérée que moi. Au moins elle est franche.

« Oh, tu sais, ça se fera probablement tout seul dans les jours qui viennent, avec la promiscuité de toute façon, y aura pas vraiment le choix j'imagine !
-Ouais, sûrement… »

Et elle ne dit plus rien. Bon. C'est pas grave, c'est déjà un bon début. Elle mange rapidement son petit pain, et je lui propose d'aller regarder si on est dans la même classe. Ça lui convient, et de toute façon, on a pas grand-chose de mieux à faire.

Seconde 4. C'est ma classe. Forcément. Je lui adresse un sourire désolé.

« Hey, au moins on sait qu'on pourra manger l'une avec l'autre, ce soir. »

Elle me regarde l'air vaguement perplexe avant d'acquiescer.
Oh putain, la gaffe. Enfin, je crois. Je ne sais même pas comment j'aurais dû accorder cette phrase si j'avais été un garçon pour de bon. Il va vraiment falloir que je fasse attention. A force d'erreurs comme ça, je me ferais griller, c'est sûr. Bref. Pour le moment c'est pas mon problème.
J'attends bêtement devant le panneau avec la liste des élèves de la classe, qui arrivent au compte-goutte, se rendent compte qu'ils se sont trompés, d'autres déambulent à la recherche de leur classe, certains discutent parce que se retrouvent, quelques-uns rigolent, beaucoup ont l'air blasé. Le fond de l'air est chaud, et c'est probablement une journée ensoleillée qu'on va avoir. Il aurait mieux valu de la pluie, pour parfaire l'ambiance.

Finalement, j'imagine que c'est l'heure et que tout le monde est là puisqu'un prof arrive, plutôt jeune, avec des lunettes. Il nous invite à le suivre, et c'est comme ça qu'on se retrouve dans la semi-pénombre d'une salle haute de plafond aux volets fermés. Il commence par faire l'appel, et j'en profite pour regarder un peu les têtes environnantes.
La journée se passe. Ni bien ni mal, juste, comme tout instant, elle passe. Les cours finissent à 16h15 (il faut que j'en profite, mon emploi du temps me précise que ça n'arrivera que le mardi et le vendredi), et je me rends compte de la liberté qu'on a par rapport au collège. On sort de l'établissement comme on veut, on circule dans les couloirs comme on veut… Y a moyen que je me plaise, ici. Je m'installe sur le banc que j'occupais la veille au soir et je lézarde un peu sous le soleil en me perdant dans mes pensées.

« Je peux m'asseoir ? »

J'ouvre les yeux (et remarque au passage que je les avais fermés) et reconnais un type de ma classe, et possiblement interne aussi, mais j'en mettrais pas ma main au feu.

« Ouais pas de soucis. »

Sans déconner, y a pas photo entre nos voix… Je sais pas à quel moment les gens vont commencer à se poser des questions mais je pense que je prendrai cher, à ce moment-là…

« Moi c'est Adrien, et toi ?
-Sasha. On est dans la même classe, je crois, t'es interne aussi ?
-Yep. J'ai vu que t'étais tout seul, comme je viens d'arriver dans la région et que je connais personne, je me suis dit que c'était l'occasion de faire connaissance.
-T'as bien fait. T'es d'où du coup ?
-Montpellier. Déménagement des parents pour le boulot, tout ça…
-Ah ouais. T'es arrivé quand ?
-La semaine dernière en fait, ça été assez compliqué pour toute la paperasse.
-Tain tu m'étonnes… »

Et on a discuté. Comme quoi, une fois lancée, ça va, je suis capable d'être en relation avec des gens. C'est rassurant. Elodie a fini par nous rejoindre, mais elle a pas beaucoup parlé. On est allés ensuite se mêler à un petit groupe de filles, mais le courant est pas vraiment passé, et j'ai profité d'un mouvement de groupe pour aller s'asseoir à l'ombre (comble de l'horreur alors qu'il y a encore du soleil) pour déguerpir et aller errer dans les couloirs, pour essayer de me repérer un peu mieux dans le dédale que représente les différents bâtiments. Bon en vrai l'organisation est plutôt simple, mais ça reste quand même grand. Le temps file… Y a pas si longtemps que ça, je me rappelle, je rentrais et j'apprenais juste à bien boucler la lettre « O ». Et là, je suis ici. Il doit y avoir quelque chose qui déconne, sur le temps je veux dire, quand on y est, c'est long, c'est même parfois interminable, et puis en fait, quand on y repense, ça nous coule entre les doigts plus vite qu'on ne le croit, beaucoup trop vite. On perd notre enfance, je vais perdre mon adolescence, je me dirai que vingt ans plus tard je serai quelqu'un de différent, je me dirais que vingt ans c'est long, c'est très long, c'est plus long que toute ma vie actuelle, alors bon… Et puis d'un coup, ce sera pas vingt ans mais trente qui auront passé, sans possibilité de retour en arrière, et d'un coup je serai vieille et me dirait « dire qu'il y a soixante ans (inconcevable comme temps d'existence, pour moi, maintenant, soixante ans) je m'étais faite passer pour un garçon… Ça commence à dater » et après, je sais pas quand, mais après, sans que je ne puisse rien faire, après… Après… Après.

Je réalise que je suis restée longtemps seule, accoudée à une fenêtre, réchauffée par un faible rayon de soleil, et qu'il est l'heure d'aller manger. Je me dirige vers le self et aperçois Elodie dans la queue, en grande conversation avec les filles de tout à l'heure. Et, bêtement, probablement, je me dis que je veux pas les déranger. Donc je me mets au bout de la file, et j'attends l'ouverture des portes. J'irai peut-être les rejoindre à l'intérieur. Non, sûrement, même. J'ai pas envie de manger seule. J'ai besoin d'animation autour de moi.
Quelqu'un s'installe à côté de moi. C'est Adrien.

« J'me suis demandé où t'étais parti tout à l'heure, elles sont casse-couilles ces meufs…
-Ouais un peu… Sympa, hein, mais bon…
-Ouaip. Chais pas ce que tu penses de la classe, sinon, mais ils ont l'air cools. »

Et on a continué à discuter comme ça, pour faire la conversation, apprendre à se connaître. Je m'en veux de mentir, en fait. Je m'en veux mais je ne peux pas arrêter maintenant. C'est trop tard. Je finirai par me faire pincer, c'est sûr, mais je dois retarder ce moment autant que possible…
On mange (pas à la même table qu'Elodie, on se met avec d'autres gars du dortoir, il y a assez peu de filles j'ai l'impression que les groupes mixtes existent surtout chez les Premières/Terminale, pour le moment), on traîne un peu dans la cours avec Lucas, un grand blond maigre comme un clou et à la voix très calme, puis on remonte devant le dortoir attendre le pion. Ce n'est pas Martin qui arrive, et j'espère vraiment que celui-ci ne passera pas réveiller tout le monde avant sept heures.

Aujourd'hui, nous sommes le cinq Décembre. C'est un lundi. J'ai passé une heure à lire au CDI (prof d'Histoire absent, ce qui fait plutôt plaisir) avant de me diriger tranquillement vers le dortoir, où je serre la main à Lucas, William, Adrien et Léo. Les autres, je leur adresse à l'occasion un signe de tête, mais c'est tout. Ça fonctionne comme ça, par faction. Le terme n'est même pas exagéré. On est là, on cohabite, mais finalement, c'est vraiment plusieurs petits groupes. Je rentre dans le dortoir, je vais laisser mes affaires dans ma chambre, je prends un livre et je vais me caler dans le coin télé. Petite routine habituelle, un homme d'habitude est un homme heureux, paraît-il. J'imagine qu'on parle de l'Homme avec un grand H, parce que ça me convient très bien aussi.
Pour le moment, personne ne m'a percée à jour. J'imagine que ça finira par arriver, parce qu'il y a souvent des gens qui passent leurs têtes par-dessus les cloisons des toilettes ou des douches. Jusque-là, j'ai eu de la chance. Je reste assise à lire pendant que Les Marseillais à Trifouillis-les-Oies se demandent comment allumer un feu avec un briquet, du papier journal et un string, avec en bruit de fond deux des trois Clément qui jouent au poker avec Arthur, qui a une tête à avoir au moins vingt-cinq ans.
Le pion, ce soir, c'est Greg, et il est tranquillement vautré dans le canapé, absorbé par les snaps de sa copine.
Y a un peu de musique (je crois que c'est PNL) qui vient du fond d'un couloir, mais à part ça, c'est calme. Adrien vient s'installer à côté de moi vers dix-huit heures et on discute un peu, il me parle des problèmes qu'il a avec sa copine et me dit qu'il commence à sérieusement envisager de faire tourner un peu les nudes qu'il a d'elle sur son téléphone. Je lui dis qu'il aurait amplement mérité sa couronne de Roi des Connards, et il est bien forcé de reconnaître que j'ai raison.
A dix-huit heures quinze, Greg ouvre les portes, alors je vais ranger mon livre et on file se mettre devant le self, pour passer dans les premiers. Il fait froid, on a tous plusieurs épaisseurs. On voit Elodie qui arrive, avec Lucie et Clara, qu'on salue brièvement. William me rabat mon bonnet sur les yeux.
Je me rends compte que je suis bien. Y a pas de pression en terme de boulot (pour moi en tout cas), je me suis fait des amis (je leur mens juste effrontément, mais pour le moment ma conscience ne me tyrannise pas trop), je suis dans l'instant présent, je profite. Y a une espèce de balance qui s'est mise en place, je marche tranquillement sur un fil… Je pourrais essayer de le décrire avec des trouzaines de métaphores peu efficaces, clichées ou n'importe, mais c'est vrai. Présentement, je suis bien. Juste bien.
On mange tranquillement en échangeant quelques remarques qui m'auraient fait rougir six mois plus tôt (comme quoi on s'habitue à tout), et je ne comprends toujours pas comment William réussit à se faire autant d'argent (relativement, hein) en revendant des nouilles déshydratées…
Une fois qu'on a fini, on reste au chaud à discuter, puis on sort rapidement pour s'asseoir dans un couloir en attendant qu'il soit l'heure de remonter. Elodie, Lucie et Clara viennent avec nous, et je m'amuse à observer l'attitude provocatrice de Léo et William en leur présence, que ce soit dans la façon de parler, plus grossière que d'habitude, ou dans les propos, plus salaces (même si j'avoue que c'est difficile). On remonte ensuite au dortoir, et exceptionnellement, pour cause de sous-effectif des surveillants, on ne se farcit pas une heure d'étude dans une salle de classe mais dans nos chambres, ce qui est nettement plus agréable pour travailler, ce que je fais pendant trois quarts d'heure avant de m'installer et de lire. Certains profitent de l'occasion pour s'enfermer aux toilettes avec leur 3DS, prétextant qu'ils « retapissent le chiotte » pour faire des parties en multi-joueurs pendant le temps de l'étude (des bacs pros, surtout, qui avouent eux-mêmes ne pas avoir de devoir et donc, se la toucher pendant une bonne partie de leur temps libre).
Dès la fin de l'étude, je vais retrouver Adrien dans sa chambre, et on se prépare un bol de nouilles (puisqu'une grande majorité des internes a une bouilloire). On discute un peu des cours, Léo nous rejoint, se fait un thé. Je m'installe sur le bureau, Adrien sur le lit, Léo sur la chaise. Chacun sa place. Au bout de presque une heure je les abandonne et je file à la douche. J'ai trouvé l'astuce pour ne plus mouiller mes vêtements j'emmène ma serviette et mon gel douche dans un sac plastique, qui contient mes vêtements le temps de la douche. Du coup, en passant en salle télé, on me vanne sur une possible sortie camping, avec mon baluchon, je réplique avec mon plus large sourire niais, ce qui en fait pouffer certains et je file m'isoler sous l'eau chaude, puisque la plupart de ceux qui prennent leur douche le soir la prennent le plus près possible du couvre-feu de vingt-deux heures, pour essayer de resquiller. Y a bien un morceau de rap en fond, mais sans personne qui chante par-dessus, ou qui crie « l'hélico, l'hélico, l'hélicooooo » comme ça arrive un petit peu trop souvent.
Je vais ensuite consulter mes mails sur l'antiquité qui sert d'ordinateur, en salle commune, installé depuis un mois. Je préfère ne pas emmener le mien, même s'il y a peu de vol, je préfère ne pas prendre de risque (deux portables, une calculatrice et une cigarette électronique ont disparu depuis le début du trimestre).

« Excuse-moi, je fais un sondage, je peux te poser une question ? »

Victor, un de mes proches voisins de chambre.

« Vas-y, dit toujours ?
-Ça t'es jamais arrivé après que tu te soies branlé que t'aies du sperme qui te reste coincé dans le nombril ?
-Mec, t'es sérieux là ?
-C'est pour un sondage, je te dis.
-Nan jamais.
-Ok, merci. Hé, Clément, j'ai un sondage pour toi, t'as trente secondes ? »

Ah, on ne me l'avait pas encore faite, celle-là.
Une fois déconnectée, je vais dans ma chambre et je lis jusqu'au couvre-feu (bon, même un peu après, en vrai). Je sens une vague odeur de beuh faudra que je trouve comment ils réussissent à sortir fumer (ils sont obligés de sortir, à cause des détecteurs de fumée dans les chambres) malgré les chaînes qui bloquent les fenêtres… Y en a bien un qui avait coupé la sienne, mais les femmes de ménage l'ont découvert et signalé, et il s'est fait renvoyer.
Je m'endors tranquillement, avec un peu de musique à faible volume.
Tout va bien.

Le lendemain soir, on apprend que Martin le pion s'est fait virer, parce qu'il a laissé des filles rentrer dans le dortoir des terminales pour aller rejoindre leurs copains (après vingt-trois heures en plus, ce qui n'est pas louche du tout, de base). En plus, tout le monde savait qu'il fumait régulièrement avec les élèves, donc ça n'a pas dû jouer vraiment en sa faveur. On l'apprend en étude, parce qu'on voit un pion qu'on ne connaît pas se pointer pour nous surveiller. Un type pas très grand, assez baraqué. En voyant son crâne chauve et son long bouc, je me fais la réflexion qu'il faudrait que je me coupe les cheveux, ce week-end, ils deviennent trop longs.
Il a l'air assez strict, tendu. Normal pour une première soirée, j'imagine. Un ou deux tâtent le terrain, il leur prend leur carnet d'entrée de jeu. Mauvais pour lui, il aurait dû répondre sur un ton humoristique.
Je ne m'en occupe pas et continue de faire semblant de travailler d'un air distrait.

Après l'étude, on se retrouve, avec Adrien et Léo, exceptionnellement dans ma chambre à tenter d'apercevoir du mouvement du côté des douches des filles. La fenêtre de leur salle est granuleuse, ce qui fait qu'on ne peut qu'observer des silhouette, et seulement si elles en sont proches. En une demi-heure d'observation intensive, on n'a pas réussi à tirer grand-chose, à part des commentaires tous plus vaseux les uns que les autres. Finalement, on se contente de laisser tomber, et de discuter pour ne pas dire grand-chose, comme d'habitude, ce qui est vraiment bien, il faut l'admettre.

« J'vous le dit, elles étaient deux dans la cabine tout à l'heure.
-Dans tes rêves, Léo. On voyait peau d'zob.
-Mais ta gueule, je suis pas miro, non plus.
-Franchement on se demande…
-Et puis après, elles auraient été deux, et puis quoi, ça change quoi ?
-Mais mecs, imagine c'était Roxane et Ana !
-Ana Laurent ou Ana Castellet ?
-Castellet connard, j'voudrais pas imaginer Laurent à poil si on me payait.
-T'es vache…
-Un peu. Elle est sympa en plus.
-Bah voilà, écoute Sash' et arrête de dire de la merde, un peu, là, oh. »

J'ai horreur qu'Adrien m'appelle Sash', et il le sait.

« D'ailleurs, à ce propos, t'as toujours les photos de ton ex ?
-Mec, je sais pas trop, ça me fait un peu chier pour elle en vrai…
-J'm'en tape, c'est pas pour me moquer ou quoi, j'veux dire, c'est pas comme si on les passait à tout le monde ou un truc.
-Ouais… Bon. »

On dit que l'adolescence c'est l'âge bête. J'ai beau bien aimer mes amis (et le fait d'avoir des amis), j'avoue que je comprends pourquoi. Même si ça sonne très condescendent. D'ailleurs… Est-ce que ce sont mes amis parce que je projette en eux ma volonté d'en avoir ? Ou simplement parce que je les apprécie vraiment ?
J'ai vraiment un fil de pensées de merde.

On ne dit plus rien, après qu'Adrien ait montré les photos, chacun perdu dans ses pensées. Je m'amuse, du coin de l'œil, à les observer, tous les deux. C'est dégueulasse à dire, parce que ça objectifie des gens (qui en plus comptent pour moi), mais je trouve qu'observer autrui, seul, en groupe, analyser… C'est intéressant. Ça permet de comprendre, d'appréhender l'autre. Mais moralement, ça me met pas très à l'aise…
Léo a l'air bizarre. Depuis quelque semaine, j'ai cette impression que ses boutades, ses déconnades régulières ne sont que des façades. Parce que dès qu'il est hors du truc, dès qu'il est un peu seul avec lui-même, ça a pas vraiment l'air d'aller. Je m'improvise psychologue de comptoir, je sais bien, mais n'empêche…
Et là, c'est encore différent de d'habitude. Je sais pas trop pourquoi, par contre… Il parait que le langage non-verbal joue un rôle primordial dans la communication. Ça doit être lié à un truc comme ça.
J'hésite. Je lui demande maintenant, ou j'essaie de me démerder pour faire bouger Adrien, ce qui serait grillé à six kilomètres à la ronde ?
Tant pis.

« Oh mec, ça a pas l'air d'aller.
-Hein ? Nan si si, je réfléchissais, c'est tout.
-Genre tu sais faire ça.
-Ta gueule Adri. Nan vraiment je suis sérieux, on dirait que ça va pas.
-T'inquiète, t'inquiète, je suis un peu fatigué, c'est tout.
-Sûr ? On te sort le divan et tout s'il faut, hein.
-Grave, et au bout de dix consult' on te paie un kébab.
-Ah bah si y a un kébab à la clé…
-Nan sérieux, raconte, y a un truc ou pas ?
-Bouarf… J'ai pas envie d'en parler…
-Mec, maintenant que t'as lâché qu'il y avait un truc, c'est nous qu'on te lâche pas, pas vrai Sash' ?
-Ta gueule Adri. Mais il a raison.
-Bon, bon. Mais évitez de trop en parler, d'accord ? C'est mes oignons, j'ai pas envie que ça se sache.
-Eh, Sash', sache, compris ?
-Ta gueule Adri.
-Pardon. Mais ouais t'inquiète, on dira rien. Y a quoi, t'as des morpions, t'es devenu pédé pendant la nuit ?
-Nan, c'est un peu plus… »

Il respire en se forçant. D'ici je vois sa gorge serrée. J'ai l'impression qu'il se retient pour pas pleurer.

« Fin c'est… C'est juste que… Mon père est mort. »

Oh putain. Mon esprit se vide d'un coup. J'étais pas préparée à ça. Je sais pas quoi dire. Des vieilles formules de merde, de convenance, de quoi, qu'est-ce qu'il faut dire dans ces cas-là, putain je sais pas, comment je peux l'aider, je dois éviter de dire quoi, comment ça se passe bordel faut que je dise un truc et…

« Je suis désolé, Léo. C'est bien que tu nous l'aies dit. Tu veux rajouter quelque chose ? Si tu veux parler, on est là. »

Je suis estomaquée. Adrien est capable de dire autre chose que des conneries. Il a l'air calme. Rassurant. Je respecte son sang-froid.

« Non, non non, c'est… C'est mon problème. C'est à moi de faire avec, j'ai toujours géré mes problèmes tout seul, c'est gentil de vous occuper de moi, mais pas besoin, je gère.
-Léo. Regarde-moi, s'il te plait.
-Fous-moi la paix Adri.
-Léo. Dans les yeux. »

Et Léo le regarde.

« On est là, Léo. Ok ? Joue pas au dur ou quoi, on s'en fout. Juste, on est là. Ok ? »

Et Léo fond en larme dans les bras d'Adrien.
Qui me jette un regard désespéré.
Il a l'air aussi perdu que moi…
Je le regarde à nouveau, l'air désolée. Il roule des yeux, et se concentre sur Léo, qui râle silencieusement. La porte s'ouvre sur le pion, qui se voit accueillir immédiatement d'un « casse-toi !» lancé en chœur par Adrien et moi. Il s'exécute. Il passe souvent ouvrir des portes, sans frapper, pour regarder ce qu'il se passe. C'était bien le moment…
Finalement Léo s'arrête, se calme, se redresse, nous regarde.

« Je suis désolé… J'ai craqué… C'était pas vraiment prévu… Désolé…
-T'inquiète mec, t'inquiète.
-J'crois qu'il vaut mieux que j'aille me coucher.
-Comme tu veux. Bonne nuit.
-Bonne nuit, Léo.
-Ouais. »

Et il part, et nous laisse là comme deux ronds de flan.

« Sans déconner, tu t'attendais à ça, toi ?
-Non, vraiment pas…
-Il aurait pu nous le dire avant, ce con.
-C'est vrai… T'as géré, d'ailleurs, en vrai, je savais pas quoi dire.
-Ben moi non plus, mais fallait bien que quelqu'un parle.
-Faudrait qu'on lui change les idées…
-Ben demain aprèm on a qu'à aller en ville. Genre on finit les cours, on bouffe ensemble, comme d'hab' et après on se démerde pour chopper un bus.
-Pas mal. Faut qu'on bouffe vite et qu'on gère pour être revenus à cinq heures trente, par contre…
-T'inquiète, on s'arrange, on trouve les horaires sur internet. Je regarde ça ce soir. Bon. J'vais voir avec William et Lucas s'ils sont chauds, j'te laisse, on voit demain matin ce qu'on fait.
-Ça marche, bonne nuit ! »

Je reste avec l'esprit vide. J'aimerais aider Léo, parce que c'est une situation difficile (sans déconner, bien joué Sherlock), mais à part continuer à déconner avec lui et les autres comme d'habitude, je sais pas ce que je pourrais faire. Je m'endors dans un vieux maelström d'interrogations sur le deuil.

Le lendemain, avec Adrien, on se coltine deux heures de Français, une de maths et une d'Anglais avant de pouvoir filer au self rejoindre William, Lucas et Léo. Steak et purée au menu pas mal. On mange et on dit n'importe quoi, comme si de rien n'était. Je ne sais même pas si Lucas et William sont au courant. On fait se dépêcher William, qui, comme d'habitude, est le dernier à finir, et on file attraper le bus derrière le Lycée. Le trajet dure trente-cinq minutes (c'est toujours plus long, en bus), pendant lesquelles on anime peut-être un petit peu trop le fond du véhicule.

Pendant trois heures (c'est rien du tout, en fait, mais on en profite, on essaie d'étendre le temps, de le faire durer pour toujours), on se promène, on slalome entre les magasins, on fait des projets de carrière aussi éphémères que grandioses, on essaie de vivre. Léo, je vois bien que ça lui plaît, mais que son père reste en tâche de fond. Normal. A un moment, je lui demande si les deux autres sont au courant. Ils ne le sont pas et ne doivent pas l'être. A mon sens, ils devraient être au courant, mais si Léo ne veut pas que je leur dise…
On passe par une petite ruelle, sous mon impulsion, le genre de truc qui a l'air de ne pas être à sa place, comme une déchirure de l'espace urbain, bordée de deux murets délimitant des petits jardins. Un monde à part. Je sursaute, ce qui fait rire les autres, parce que je me sens observée par une silhouette drapée de noir, sur le muret de droite, que je n'avais pas vue, et qui se trouve être un pull pris dans une petite tige en métal portant une lanterne.

« Eh Sash', fait gaffe, je crois que ton ombre te suis.
-Dis voir Adri, t'as sucé un clown ce matin ou comment ça se passe ?
-Tu devrais le savoir, à chaque fois que je vois la mère de Lucas je suis de bonne humeur !
-Gros, t'abuses, pas les daronnes, ça a genre aucun intérêt.
-Ta vie non plus mon petit gars, et pourtant…
-Léo, dans ma biographie, tu mettras bien que j'ai dû tous vous supporter, et que cette épreuve m'a rendu plus fort.
-Oh Wiwi, pourquoi ce serait à lui d'écrire l'histoire de ta vie aussi plate et monocorde que celle du premier connard venu ?
-Bah t'as vu comment il parle Anglais ? J'la sors en même temps en Français et en Rosbeef, et comme ça j'me fais deux fois plus de pognon, y a pas le délai de traduction et tout.
-Je prendrai les trois quarts de tes revenus si je fais ça, t'es au courant ?
-On en reparle après, tu veux ? Mon avocat m'a dit de ne pas discuter de ça sans lui.
-Oh, il a peur de se faire avoir le petit Wiwi ? Oui, vas-y Wiwi, montre leur que tu te feras pas avoir !
-Ta gueule. »

Et finalement, on a beau étirer encore et encore, il est temps de rentrer, alors on reprend le bus et on arrive à l'heure pour l'appel au dortoir alors qu'une averse commence (en même temps, avec la météo ces temps-ci, c'était à prévoir). On apprend qu'il y a un nouveau, Michael, un grand type noir qui vient du Cameroun.

La soirée se passe le plus normalement possible, Léo a l'air de se forcer à aller bien. Je suis sincèrement désemparée…

Et puis, un incident me tombe sur le coin de la gueule. Il faisait noir, tout était éteint, je me changeais tranquillement pour me mettre en pyjama, store relevés (comme d'habitude) puisque quand c'est éteint, personne du dortoir d'en face ne peut rien voir (on a suffisamment essayé pour le savoir). Sauf que d'un coup, je vois une silhouette avec un petit point rouge au niveau du bas de la tête. Il y a un rebord, sous les fenêtres qu'on ne peut normalement pas ouvrir, et je sais que certains l'utilisent en bout de dortoir pour fumer. Je ne pensais pas que quelqu'un prendrait le risque de se mettre ici, et on se regarde alors que je ne vois pas ses yeux, pendant quelques instants, complètement nue que je suis, sans que j'arrive à penser. Puis j'enfile rapidement mon pyjama et vais me coucher sans quitter la fenêtre des yeux. La silhouette s'en va tranquillement pendant ce temps. J'arrive pas à savoir si elle m'a vue, et si oui si elle m'a bien vue, et je stresse, et je panique. Je suis dans la merde.

Aujourd'hui, nous sommes le quatre Avril. C'est un mardi. De ma chaise, je vois passer par la porte ouverte Clément, une paire de chaussure à la main, qui court comme un dératé en criant « C'est l'Apartheid ! C'est l'Apartheid ! » suivi d'un Michael exagérant son accent « Arrête-toi petit bonhomme blanc, sinon je vais te manger », ce qui me fait sourire.
Je n'ai toujours pas été confondue. Un vrai miracle, probablement la curiosité scientifique de la décennie. Comment un groupe de jeunes mâles travaillés par leurs hormones ne se rendent pas compte de ma présence au quotidien en tant que… Moi ? Et quid de la silhouette qui m'a probablement vue il y a de ça… Quatre mois ? Cinq mois ? Dans ces eaux-là en tout cas.
Ce soir, en tout cas, c'est un soir important. Ce soir, avec les autres, on fait le mur.
Léo ne va toujours pas bien, alors, depuis deux mois, on essaie de créer presque comme un genre de fraternité, un truc pour qu'il se sente intégré et fasse pas une connerie. En faire tous ensemble, ça soude, alors on prend le risque de se faire virer, et on joue les ninjas pour aller dans les bois. Juste comme ça, pour aller se balader, sans vrai but. Pourquoi pas, après tout ?

Je me sens excitée. Comme quand je jouais à cache-cache à l'école. La gorge nouée, écrasée, le ventre lourd, qui chatouille, fait remonter la sensation le long de la colonne vertébrale jusque dans la nuque. Je suis allongé dans mon lit et chaque seconde qui passe est aussi longue qu'une minute. J'attends le SMS d'Adrien. Le signal. On doit se retrouver dans une des chambres du fond du couloir dont la fenêtre peut s'ouvrir par je ne sais quelle magouille. Certains soirs, le pion se poste sur un pouf en début de couloir pour avoir une vision d'ensemble, pour être sûr qu'on respecte le couvre-feu. On attend environs minuit pour être sûrs d'être tranquilles.

Mon téléphone illumine le plafond. Je lis le message, prenant du temps délibérément. Je savoure beaucoup trop.
« Allez secoue ton boule, it's about time to escape ! »
Ce sac, je suis sûr qu'il l'a fait écrire par Léo…
Je me lève, descend prudemment l'étroite échelle qui va me ramener au plancher des vaches du premier étage, j'ouvre la porte doucement, passe la tête par l'embrasure. Pas un rat. Parfait.
J'avance, sur la pointe des pieds, lentement, sans bruit. Un choc. Je sursaute et lâche un petit cri beaucoup trop aigu.

« Très viril, ça.
-Putain Lucas, t'es con. On va se faire gauler.
-Hé, détend-toi un peu, tu veux ? C'est la combien déjà ?
-La trente-cinq. Une double. »

On prend à gauche, une porte bleue semblable aux autres. Adrien est là, ainsi que Léo (je l'aurais parié), Michael et Clément.

« Yo, Sash, Lucas !
-Merci les gens de nous prêter le passage.
-T'inquiète ça fait plaisir. Ils nous ont proposé de venir, ça vous gêne pas ?
-Bah en ce qui me concerne non.
-Moi non plus. Hey William !
-Bon. On y va ?
-C'est parti. »

Michael ouvre la fenêtre. Dehors il fait doux, et comme pour nous souhaiter bonne chance, une chouette hulule dans le lointain. Dame Hulotte, Marchande d'étranges rêves… Où ai-je lu ça ?
Chacun notre tour, on monte sur le bureau de Clément et on enjambe le rebord de la fenêtre, pour arriver sur un autre rebord, celui de béton gris dégueulasse (ça jure avec la couleur des bâtiments) sur lequel était la personne qui me regardait en fumant…
On ne fait pas de bruit. En quelques secondes, on est tous dehors. Clément referme la fenêtre et la coince de façon à ce qu'elle ne soit pas grande ouverte mais qu'on puisse la rouvrir de l'extérieur. On sent la force de l'habitude. On se dirige vers l'escalier de secours au bout du bâtiment. Il y a une petite barrière qui le sépare du rebord sur lequel nous sommes perchés, mais qui se contourne sans problème. Pas un mot. J'entends le souffle des autres, accéléré par l'excitation, je le sens presque. On passe tous la barrière, on descend l'escalier, on s'attend en bas. La lune est presque pleine (elle l'était il y a quatre ou cinq jours je crois bien) alors on se distingue bien, pas de silhouette indistincte, pas d'amalgame dans la nuit. On est là, tous les sept, en bas de l'escalier de secours, dans une petite cour derrière l'aile d'Histoire Géo. On ne s'inquiète pas des alarmes, parce que j'ai discuté une fois avec un type en BTS qui s'est rendu compte tard qu'il avait laissé son portefeuille dans un escalier (une sombre histoire de départ précipité) et qu'il est revenu le récupérer à vingt-deux heures trente en escaladant le portail sans déclencher aucune alarme. Très sympa le gars d'ailleurs. Bref. On avance sans se presser. Je vois Michael qui a le réflexe de se baisser un peu, William aussi et je réalise que je fais pareil.

Je lâche dans un souffle que je veux vérifier un truc. Personne ne dit rien, tout le monde me suit. Je me dirige vers le petit portillon de derrière, celui qui était fermé quand je suis allée chercher les manuels et qu'on peut désormais ouvrir en journée avec notre carte de cantine. Je pousse, je souris. Mal claqué, comme souvent. Pas besoin d'escalader. Ca y est. On est dehors, dans la nuit épaisse et transpercée par la lune. La chouette hulule encore un coup, pour la forme.
On s'éloigne le plus possible du lycée, on court vers un chemin qui nous en écartera, qui nous amènera à la forêt. Demain on a pas cours, à cause de la grève, alors peu importe ce qu'on fait, on pourra toujours dormir au CDI.
On entend Michael rire, Lucas lâche un commentaire sur le plan vigipirate et sur le lycée où on circule comme dans un moulin (un « putain de moulin sa mère, les mecs », même), on rit, on avance vers les bois.

« Franchement, je pensais pas que ce serait si facile, lâche Léo.
-Mec j'te dis dans ce bahut tu fais ce que tu veux, si tu voyais vla les pilons qu'on se fait chaque soir avec Michael, on a jamais eu d'emmerde.
-On m'avait dit que l'école en France, c'était très strict, très demandeur envers les élèves, mais en fait c'est un peu la foire aux bestiaux.
-C'est rien de le dire ! Et putain, Sash, bon flair ! Le portillon même pas fermé, j'en reviens pas ! Fabuleux. C'est vraiment des branques dans le personnel, même pas foutus de vérifier les entrées principales le soir. Par contre pour parler de nous supprimer notre droit de sortie à cause de vigipirate, ça y a du monde !
-A croire qu'en fait, ils nous aiment pas.
-Sans dec' Will ? La CE qui nous aime pas ? Ben voilà la nouvelle ! Oh les mecs, au bahut ils nous aiment pas, dingue non ?
-Ta gueule Adri.
-Hey, t'as piqué la super punchline à Sash' !
-La punchline DE Sash', tête DE pine ! »

Ma remarque les fait éclater de rire. Il nous en faut peu ce soir. Tant mieux.
Clément s'allume un joint. Je n'aime pas particulièrement l'odeur, mais à force de la sentir tous les soirs, même depuis le fond de mon lit, j'ai l'habitude. La chouette redonne un coup de clairon.

« Dites, je suis le seul à entendre la chouette ?
-Nan, mais t'es le seul à en avoir quelque chose à branler.
-Non, c'est pas vrai. Au Cameroun, il y a des chouettes aussi. Il y en a une qui crie comme une porte qui grince. Des fois le soir j'aimais bien me mettre à la fenêtre et écouter.
-Ah ben voilà, merci Michael ! Et vous pensez que c'est quoi, comme chouette ?
-C'est l'amère.
-Depuis quand tu t'y connais en chouette, toi ?
-Voyons, chou, et ta mère ?
-Pfff…
-Eh bah Sash', tu te prends pour un ballon de baudruche ?
-Pourquoi pas, tu te prends bien pour un homme d'esprit.
-Mais aidez-moi vous autres ! Lucas, dis quelque chose !
-Quelque chose.
-Tu fais chier. »

Et finalement, une dizaine de minute après cet échange constructif (ponctuées de remarques tout aussi pertinentes, telles que « Merde, Léo, faut que tu me files ton DM que je le recopie demain ! », « Moi j'les préfère épilées, t'as l'impression que tu vas tomber sur un Ratatta sauvage, sinon » ou « Guybrush il est roux, c'est pas négociable »), on arrive à l'orée de la forêt. Je suis pas tranquille. Je sais que je suis avec les autres, et que tout va bien se passer, je le sais, mais ça n'empêche. C'est épais, sombre, ça semble poisseux et pesant. Et puis je vois Adrien qui avance sur le sentier, les mains dans les poches, nonchalamment, alors j'y vais aussi. Je remarque que plus on avance, moins ça discute, jusqu'à ce que finalement ne règne plus qu'un silence de mort. Tout le monde utilise son téléphone comme lampe de poche, sauf moi, bien sûr, puisqu'il n'a pas chargé de la soirée vu qu'il était sur mon lit et qu'il n'a plus beaucoup de batterie. Des fois, je m'insupporte.
Le chemin monte. Alors on le suit, et on arrive finalement à une clairière, ou en tout cas une zone avec un peu moins d'arbres. On s'installe, Adrien sort du jambon et des petits pains du self de son sac et les distribue.
Et là, ce con de Léo qui propose qu'on fasse un cache-cache. Evidemment, tout le monde est emballé. Je leur dit que je ne peux pas, c'est bête, mais je ne peux pas me servir de mon téléphone pour faire lampe vu qu'il n'y a plus assez de batterie.
On me répond que c'est pas grave, vu que quand on est caché on n'utilise pas de lumière. Génial. Adrien est désigné par tirage au sort pour chercher, et il annonce qu'il a la flemme et ne comptera que jusqu'à cinquante, avant de commencer aussi sec. Les autres mettent une seconde ou deux à réagir, abandonnent leurs sacs et s'enfuient dans un craquement de feuilles et de branches.

Je me lève à mon tour et m'engouffre dans l'obscurité. Je me sens bête, parce qu'à tout instant je m'attends à voir des yeux rouges ou jaune, sans pupille, briller dans un recoin, mais rien ne vient. Rien du tout. Bien sûr qu'il n'y a rien. C'est juste une forêt. La même forêt que la journée mais dans le noir, c'est tout. Je me dis que je m'arrêterais bien ici, ça me semble pas mal. Je me fais la réflexion que c'est Adrien qui compte. Alors je continue. En essayant de ne pas faire trop de bruit, pour ne pas qu'il ait une idée trop précise de la direction que j'ai prise.
En vrai, j'ai peur. Je me sens oppressée. Y a le grésillement de mon sang qui résonne dans mes oreilles, et mon souffle aussi, en plus du craquement des branches et des feuilles mortes, en plus d'un léger vent qui est froid sur mon front, mes yeux ont l'impression de voir des mouvements entre les arbres, j'imagine des grandes silhouettes, des choses qui me prendraient et ne me feraient jamais revenir.
Je suis conne putain, c'est pas vrai, c'est une forêt, juste une forêt, il faut que je me calme et que…

Le vide. Le monde s'effondre, s'écroule sous moi.
Je me retrouve au sol, je tourne, je tombe, ça craque, j'ai mal, je roule, ça tape, je m'arrête. Une chute si longue.
J'ai mal partout, j'ai froid, j'ai de la terre dans les yeux, dans le cou, de la terre froide et humide, je crois, peut-être que je saigne aussi, je me suis tapée la tête.
J'ai l'esprit clair, pourtant. Le chemin montait pour arriver, puis je marchais et j'ai pas vu la pente. Logique. Putain de logique de merde. J'aimerais qu'on vienne me chercher. J'ai pas la force de me lever. Physique, mentale, j'ai pas la force.
Aidez-moi. Pitié, aidez-moi.
Je veux appeler, je veux que quelqu'un vienne, mais j'ai pas la force, j'ai le souffle coupé. J'essaie de me redresser, quand même, mais j'y arrive pas. J'ai froid. J'ai mal.
J'ai peur.
J'entends des craquements, des crissements, des frémissements, des frottements. Putain de couarde pusillanime… Oui, voilà, il faut que je pense aux mots, que je ne pense pas à la peur, que je ne pense pas au souffle, au vent dans les feuilles qui me fait croire à une présence.
Mais je sais qu'il y en a une. Je ne suis pas seule. C'est une conviction que j'ai. Il y a quelqu'un avec moi, ici et maintenant. A l'aide…
Les larmes coulent, je dois forcer pour respirer, ma gorge est compressée, je vais mourir, je ne peux pas appeler, je ne peux pas crier, c'est fini, c'est fichu, je vais mourir, celui qui est là va me prendre et m'emmener et ce sera fini. Approbation de la chouette.
Je ne sais pas combien de temps je pleure. J'entends des bruits. Je ne sais pas si c'est les autres, si c'est… D'autres. Dans tous les cas je peux pas appeler. J'ai froid. Je crois que j'ai encore mal. Je sais pas comment le temps passe. Je crois que j'entends les autres qui me cherchent, qui appellent mon nom.
Je dois me signaler. Je sais que celui qui est là avec moi est tapi, et guette. Je n'ai qu'une chance. Une occasion. Je crie. Je ne sais pas ce que je crie, mais je crie. Je n'ai plus de force. Je ne peux pas bouger.
Silence. Craquements. La forêt bouge, vit, se meut, rampe.
Et puis il est là.

« Putain Sasha ça va ? »

Je dois répondre. Je suis plus seule, alors j'ai pas d'excuse pour pas avoir la force.

« Ta gueule, Adri.
-Merde, ça fait des plombes qu'on te cherche, meuf… Hé mais tu saignes !
-On verra ça après, j'pense ça va… Et d'où tu m'appelles meuf ?
-Bah depuis l'autre fois, tu sais… Quand j'étais allé fumer et que j't'ai vue à oilp. »

Oh merde, putain quel con, c'est vraiment pas le moment, et pourquoi lui, et pourquoi il m'a vue, comment il m'a vue ?

« Je savais pas que c'était toi.
-Sans dec' ? J't'ai fait un clin d'œil et tout, nan ?
-J'voyais que dalle.
-Oh. Ben heureusement que c'était que moi et pas un autre, hein !
-Ouais. Voilà. T'as pas l'impression que je suis éclatée par terre, sinon ?
-T'as l'air en forme, t'inquiète. »

Il m'aide à me relever. J'ai plus d'appuis stables. J'ai plus pied. Je comprends pas. Ou plutôt je comprends mais ne réalise pas. Il va falloir attendre un peu, pour ça. On grimpe la pente que j'ai dévalée tout à l'heure, il y a des années, je glisse, je n'ai pas de force. Mais je le vois avancer sans trop forcer, alors je me force à monter, je m'accroche aux mêmes racines que lui, aux mêmes branches, et on arrive en haut. D'un coup, il crie qu'il m'a trouvée, et j'entends de vagues réponses.
Petit à petit, ils arrivent, commentent, j'acquiesce vaguement. On va récupérer les sacs, et on emprunte le chemin du retour. C'est à-peu-près tout ce que j'arrive à imprimer pour le moment. Je n'arrive pas à comprendre ce qu'ils disent.

« Pas vrai Sasha ?
-Quoi ? De quoi ? Excuse-moi Léo, c'est la tête qui a tapé, c'est pour ça, je suis un peu sonnée.
-Je disais que ça avait dû pas être simple pour toi, tout à l'heure. Fin y a eu le temps qu'Adrien nous trouve, et puis après on a passé un moment à te chercher, quand même.
-Ouais… Quelle heure il est ?
-Bah là il est trois heures vingt.
-Oh.
-Ouais.
-On s'est inquiétés, tu sais.
-Voyons Lucas, enfin, c'est moi, tu sais qu'il y a pas de raisons. »

J'essaie d'avoir l'air un peu brave, faut pas déconner non plus.

« Moi je pense que tu aurais vraiment pu y rester si tu avais mal tapé, et que tu as eu de la chance.
-Oh Mick, en rajoute pas non plus, il va être le centre de la soirée après et il va plus se sentir péter.
-C'est vrai. Regardez-moi, plutôt, et aidez-moi à déterminer mon meilleur profil pour ma nouvelle pic tinder.
-Mon petit Wiwi, c'est ton cul ton meilleur profil.
-Ta gueule, Adri.
-Bah t'as pas l'air d'aller si mal que ça.
-Tiens mec, tire un coup là-dessus, ça fera du bien. »

Au diable. Pourquoi pas. J'essaie d'aspirer. J'y arrive pas bien et je tousse, j'ai l'impression que je vais vomir.

« Oh Clem mais t'es sérieux ? Il a pas l'habitude, c'est pas le moment.
-Hé, c'est lui qui a choisi hein.
-Bah même. Et avec moi, tu partages pas ? »

On rentre. On rigole moins que tout à l'heure. Je crois que j'ai un peu plombé tout le monde. D'un certain côté, je me sens bien d'avoir des amis qui s'inquiètent pour moi. De l'autre ça m'embête pour eux. Je crois que tout le monde est un peu fatigué, aussi.

On retourne au lycée, le petit portail est toujours ouvert. L'escalade du grillage, ce ne sera pas pour ce soir. On retourne à l'escalier de secours, on contourne la barrière, Michael nous ouvre la fenêtre et Clément reste un peu dehors pour finir sa clope.
On se dit bonne nuit et chacun file discrètement dans sa chambre. Je m'enferme et m'effondre contre la porte. Demain, je serais sans doute bonne pour un séjour à l'infirmerie. Il va falloir que je me nettoie un peu. J'ai qu'une envie, c'est dormir, mais je dois faire ça avant. Demain, le réveil va piquer. Très fort.
J'enlève mon sweat, allume le néon au-dessus du lavabo (d'habitude quand on fait ça le soir le pion vient voir pourquoi on dort pas, parce qu'il voit la lumière par la petite vitre au-dessus de la porte, mais à cette heure-ci ça craint pas), et regarde dans quel était je suis. J'aurais sûrement un bleu à la pommette. Et si j'ai saigné à la tête, ça a pas l'air si grave que ça. Je nettoie un peu avec de l'eau, j'enlève la terre. Ça fait présentable. Je vais probablement pouvoir me passer de la corvée d'infirmerie et juste dormir au CDI.
On toque à la porte. Je chuchote et demande qui c'est. La réponse ne se fait pas attendre, je soupire et ouvre la porte.

« Merci Sash', dit-il en refermant la porte.
-Tu veux quoi ?
-J'venais voir si ça allait bien, j'allais pisser quand j'ai vu de la lumière.
-Ah. Bah ouais, ça va. Un peu secouée encore, mais ça va.
-Tant mieux, alors. T'avais l'air vraiment terrorisée, quand je t'ai trouvée là-bas. »

Je cherche même pas à nier.

« C'est rien de le dire, ouais.
-Pourquoi t'es venue, si t'as peur du noir ?
-J'ai pas peur du noir…
-Ah non ?
-Pour Léo. J'espérais qu'on lui changerait les idées…
-Oh crois-moi, ça l'a brassé.
-Ah ?
-Ouais. J'crois qu'il avait un peu peur lui aussi, et t'as pas aidé les choses…
-Ah, merde…
-Nan mais t'inquiète, hein. »

Il y a un léger blanc, pendant lequel on entend Victor ronfler dans la chambre d'à côté, ce qui fait éclater de rire Adrien.

« Ferme ta gueule, tu vas réveiller toute la cabane !
-Haha, j'pense pas, non. Et alors, sinon… Pourquoi tu fais ça ?
-Pourquoi je fais quoi ?
-Bah tu sais… Enfin… Je sais pas, t'es gouine ?
-Va te faire enculer. Sincèrement.
-Nan mais je juge pas, hein, t'as bien vu, j't'ai pas emmerdée avec ça, j'l'ai pas dit ni rien. Je veux juste comprendre.
-Tu pourrais pas.
-Je suis un peu moins con que j'en ai l'air, je t'assure.
-Rien à voir avec ça. On a pas le même vécu, c'est tout.
-Ah. Bon. J'insiste pas, alors.
-Voilà. Et… Merci. Pour m'avoir foutu la paix, n'avoir rien dit et pour tout à l'heure.
-Bah t'aurais fait la même chose, t'inquiète. Et du coup, tu veux pas que les autres le sachent ? Pas du tout ?
-Personne. Si tu ouvres ta gueule, je te fais bouffer tes couilles. Que j'ai beaucoup trop vues, d'ailleurs.
-Eh, si t'as voulu venir ici en skred, pas de traitement de faveur. Mais tu sais qu'à un moment, quelqu'un d'autre va te gauler ? Et que si c'est un pion, y a peu de chances que ça passe, même si ceci dit tu pourrais avoir de la chance, mais si c'est quelqu'un d'autre…
-Ouais, je sais. Depuis le début de l'année j'attends de me faire pincer, mais ça vient pas. Alors je profite. Comme je sais pas quand ça peut se passer ni ce qu'il m'arrivera après, ben j'essaie de profiter sans trop me prendre la tête.
-Cool. Bon. J'pensais pas demander ça à un de mes potes un jour, mais y a pas moyen de gratter un nude ou deux ?
-Va chier.
-C'est bien ce qu'il me semblait. Bonne nuit Sash'.
-Bonne nuit, Adri. »

Et il s'en va et me laisse seule. C'est un coup de chance presque incroyable que ce soit lui qui m'aie vue l'autre soir. Et c'est difficilement croyable qu'il n'en ait pipé mot depuis tout ce temps. Il est peut-être effectivement un peu moins con qu'il n'en a l'air…
Je termine mes ablutions et vais m'effondrer sur mon matelas.

Jamais la sonnerie stridente ne m'avait parue si agressive. Il est six heures cinquante, j'ai les yeux qui piquent et mal à la tête. Je me relève sans doute un peu trop vite parce que j'ai l'impression de voir une silhouette courir sur le mur. Je quitte la chaleur de la couette avec douleur. C'est parti pour une journée de rien.

-

Aujourd'hui, nous sommes le dix-neuf Avril.
Je ne dors plus. Je n'ose plus. Au début je pensais que c'était moi qui hallucinais, qui en rajoutais, et puis j'ai bien été obligée d'admettre que c'était vrai, et maintenant avec le manque de sommeil, je perds pied avec la réalité et je me demande encore.
Il y a… Quelque chose. Quelque chose qui est après moi. Qui ne peut pas encore m'atteindre, je pense, mais qui le pourra bientôt, j'en suis persuadée.
Ça a commencé par des silhouettes. De temps en temps, du coin de l'œil, j'avais l'impression de voir des ombres s'éloigner. Je n'y ai pas vraiment prêté attention jusqu'au matin où je me suis réveillée et où l'ombre se découpait clairement sur le mur, en face de moi.
Une silhouette ramassée, humanoïde, pas très grande, aux jambes malingres, pliées, aux longs bras terminés par des griffes qui avaient l'air effilées. Elle a été là pendant, quoi, une seconde, deux, peut-être trois, pas plus, avant de s'esquiver sur le côté, mais elle s'est imprimée dans mon esprit. Je l'oublierai jamais.
La terreur que j'éprouve dans le noir, elle est violente, elle sourde, elle me fuit. Là… Elle résonne, elle bat la pulsation, elle s'agrippe à moi et ne me quitte pas. C'est infiniment pire.
Ensuite, il y a eu les marques et les bruits. Enfin, la marque, plutôt. Sur le mur de ma chambre d'internat, à côté de moi, en hauteur, accessible uniquement depuis mon lit. Une longue griffure à trois doigts sur le mur. Que j'ai été obligée de signaler comme une fissure du mur. On m'a même regardée suspicieusement. Et j'entends des craquements, des grincements, je ne sais pas d'où ils viennent, je ne vois pas d'où ils peuvent venir. Et je vois toujours les silhouettes, bien sûr.
Je ne dors plus depuis que j'ai entendu gratter à l'intérieur de mon placard, lundi soir. J'ai peur de me réveiller et de voir au-dessus de mon visage un visage aux gros yeux colorés, luisant, un grand sourire malaisant engoncé dans une petite tête. Ou bien de me faire réveiller par trois griffes sur ma joue. Je ne dors plus.

Je n'ai pas osé en parler, jusque-là, parce que je ne sais pas quoi faire. Mais j'en peux plus. Ce soir je le dis, ce que je vis, il faut que ça sorte.
L'étude vient de se finir, j'envoie un SMS à Adrien, Léo, Lucas et William. Je leur dit de venir dans ma chambre. Je compte bien me servir de la seule preuve matérielle que j'ai à disposition. Rapidement je les vois se pointer, et même s'il n'y a pas beaucoup d'espace, je les fais asseoir sur mon bureau.

« Bon, j'vais pas y aller par quatre chemin, y a un truc qui va pas. »

J'attends un commentaire, mais ils voient que c'est sérieux et ne disent rien. J'enchaîne.

« Regardez là-haut au-dessus de mon lit, les marques.
-T'as fait ça comment.
-J'ai pas fait ça. Je me suis réveillée et c'était là.
-Ben signale-le.
-Je l'ai fait. Je l'ai fait, OK ? Ecoutez, ça fait pas très longtemps, mais… Enfin… Vous aviez peur du noir, quand vous étiez petit ? Peur des monstres ?
-Bah comme tout le monde, et puis après, passé l'âge…
-Ouais pareil.
-Moi bof.
-Bon. Il y a quelque chose qui est dans la chambre pour moi, le soir. Je sais pas quoi. J'entends des bruits, je vois des ombres, j'entends que ça gratte dans le placard…
-Bah c'est peut-être des souris, souviens-toi qu'à un moment Johann en a eu dans son placard qui bouffaient ses provisions. Et tes ombres, c'est peut-être juste le manque de sommeil qui te fait les voir.
-Je crois pas, je… Je sais pas… J'ai envie de penser que, mais…
-Bah écoute, intervient Léo, moi tu me rends curieux. Je suis en chambre double, donc je dis à Desfossé de changer de place avec toi, vous autres vous amenez vos matelas et on se fait un camping roumain dans ma piaule, on verra bien ce que ça donne. »

J'ai envie de pleurer. Pas de moquerie, une simple incrédulité bien naturelle, une solution proposée. Ça va aller.
Ledit Desfossé ne pose pas de question, et on échange de place aussi sec. Ça va me faire bizarre pour une fois de dormir dans un lit qui ne sera pas en hauteur. Le couloir se charge d'un trafic de matelas que personne ne relève, et on se retrouve à cinq dans la chambre double.
On discute un bon moment, et à un horaire tout à fait raisonnable, on décide de se coucher.
Je suis sereine. A cinq dans la pièce, tout devrait bien aller.

Je suis réveillée en sursaut par un bruit régulier. Qui vient du lavabo le plus proche de moi. Comme si le robinet gouttait. Je regarde. Un bref rayon de lune passe par la fenêtre et se reflète sur la faïence. A première vue rien d'exceptionnel, mais quelque chose ne va pas. J'hésite à réveiller Lucas, qui est le plus proche de moi, et…
Et je vois ce qui n'allait pas. Dans le reflet du miroir. Ce visage hideux qui me regarde du coin de la pièce, avec ses grands yeux oranges et une profonde pupille noire, cette chose vêtue de guenilles, à la peau blafarde, qui me fixe, se déplace, se rapproche du lavabo, fait cliqueter ses trois griffes dessus, des griffes longues, beaucoup trop longues, et son reflet se rapproche de mon reflet, et je voudrais crier, appeler à l'aide, mais j'y arrive pas, alors tout ce que je peux faire c'est me cacher sous la couette, comme les petits enfants, et mon souffle me tient chaud. Je n'ose plus bouger, plus respirer.
Et je sens la brûlure le long de ma joue, je sens que ça coule sur mes doigts, je me dis que ça doit être mes larmes, mais ça ne fait pas mal, les larmes, alors je réussis à laisser échapper un petit cri. Instantanément j'entends du bruit autour de moi, je sens que le matelas s'affaisse, j'entends la voix de Lucas qui me demande si ça va, et il retire la couette, et il me regarde et voit que ça ne va pas.

« On a un problème.
-Comment tu t'es fait ça ?
-Je… J'ai rien fait, c'était… C'était là, dans le miroir, je l'ai vu, pas que son ombre, j'ai vu comment c'était, il arrive…
-Nan mais pourquoi il prend la peine de s'annoncer alors ? Moi je reste dubitatif, c'est pas logique. Je pense que c'est juste une forme de surmenage et que tu t'es griffée dans ton sommeil, c'est tout, et…
-Will, s'il te plait, tais-toi. On est face à un truc qui a l'air sérieux.
-Nan mais sans déconner, moi je suis venu parce que je pensais que ça aiderait, que ça ferait thérapie ou quoi que ce soit et que tous vous pensiez pareil. Sérieux, comment vous pouvez seulement imaginer que ça peut être vrai ?
-Parce qu'elle le dit, parce qu'il y a les griffures au mur et parce que sa joue a l'air découpée au scalpel… D'ailleurs met-toi au-dessus du lavabo, ça continue de couler.
-Elle ? »

Oh putain, le con. Je me lève et essaie de ne pas mettre du sang par terre, et m'installe au niveau du lavabo, en évitant soigneusement le miroir des yeux.

« Laisse tomber, je suis fatigué, c'est tout. Bref. Donc on fait quoi ?
-Ben on va admettre que c'est vrai, d'abord. Ensuite, je pense que c'est une bonne idée de se demander quand ça a commencé. »

Léo a l'air de prendre les choses en main. Il a l'air assez investi, malgré le fait qu'il soit probablement trois heures du matin.

« Eh ben, je sais pas trop… Il y a deux semaines, trois semaines, dans ces eaux-là ?
-Est-ce que tu as fait ou vu quelque chose qui était différent de ton quotidien ?
-Eh ben… Non, pas spécialement… Enfin, avant que ça commence il y a eu notre petite escapade, mais euh, bon…
-Nan nan, attend, on a peut-être un truc. Quand tu es tombé de ce talus, tu n'as rien vu d'inhabituel ?
-Il faisait noir, et j'avais pas de lampe.
-Ben je te propose que demain on y retourne, à l'endroit exact où t'es tombé, et qu'on voie si y a pas un truc chelou, genre un pentacle ou une merde du genre.
-C'est une idée, mais…
-On sèche les cours, hein, qu'on soit bien d'accord.
-D'accord, mais enfin…
-Très bien alors. Qui vient ? »

Tout le monde lève la main. Je sais pas quoi dire, alors je lâche simplement : « Mais comment on va retrouver l'endroit exact ?
-Ben on va chercher, qu'est-ce que tu veux faire de plus ?
-Et si on trouve rien ? Et si on trouve un truc ?
-On avisera. Pour le moment faut qu'on dorme. Etant donné que quand tu nous as réveillés nous on a rien vu, pour éviter les emmerdes, je propose qu'on fasse des tours de garde. Si on peut pas le voir et qu'on garde l'œil ouvert, ça doit passer, j'imagine. Qui veut prendre le premier ?
-Hors de question que je dorme alors qu'il y a une merde creepy dans les miroirs. Reposez-vous, je dormirai demain à vingt heures et voilà. J'ai des animes à regarder de toute façon.
-Sûr ?
-T'inquiète.
-Bon. Merci Adri, tu gères. »

On le remercie tous, et j'essaie de me rendormir. Je n'y arriverai jamais. J'ai trop peur. Je jette un regard à Adrien, appuyé sur le mur, son visage illuminé par son téléphone. Il me regarde, cligne de l'œil, repose son attention sur son portable.

La sonnerie me vrille les tympans. A croire que j'ai finalement réussi à m'endormir.
Je retourne dans ma chambre pour m'habiller, et je retrouve les autres au self. Tous ont des têtes de déterré, sauf Adrien qui affirme que ce sera demain qu'il va prendre cher. J'ai pas faim, mais je me force quand même à manger la confiture industrielle trop sucrée sur les petits pains farineux. Aujourd'hui sera une journée éprouvante.
On attend en silence d'avoir tous fini. Tous les cinq. Cinq seulement, là où on était sept l'autre soir… Oui, mais là, on est en pleine journée, alors c'est pas pareil.
Oui, mais là, je sais qu'il y a un monstre surnaturel, un monstre d'enfant, qui n'a pas à exister, qui prend peut-être sa source là-bas. Enfin, pas sa source, pas vraiment… Ou pas. Et si ça se trouve, il n'y a rien.
On verra. Tous les cinq.
On attend, donc. On fait durer. J'ai tendance à éviter les reflets des yeux, y compris les éclats métalliques des pichets d'eau. J'ai vraiment hâte qu'on en finisse.
Un bruit de chaise, à ma droite. C'est Elodie. Elle est seule. Bien évidemment, il fallait que ce soit aujourd'hui.

« Salut… Je peux m'asseoir ?
-Ben, euh…
-En fait…
-Enfin… Oui, oui, tu peux, bien sûr. Ça va ?
-Boh, pas trop.
-Pourquoi ?
-J'ai pas très envie d'en parler. »

On se regarde. Adrien se retient d'éclater de rire, William se frappe discrètement le front du plat de la main, Lucas a (comme d'habitude) l'air de n'en avoir rien à faire, Léo fait des petits personnages en mie de pain.

« Et donc, du coup, on peut faire quelque chose pour toi ?
-Je sais pas… Vous pensez quoi, vous, des gays ? »

Léo relève la tête et hausse un sourcil. Adrien croit bon d'intervenir :

« Ca va vite devenir extrêmement gênant. Il nous faudrait un contexte, peut-être ? Et pourquoi nous demander à nous ?
-Ben je sais pas… Enfin, comme tout le monde dit que chez les mecs tout le monde se balade à poil, et que vous êtes pas forcément gays pour autant, je me disais que vous aviez peut-être plus de recul…
-Ça tient pas debout… Bref, peu importe. Ben ceux qui sont gays le sont, et tant mieux pour eux, grand bien leur fasse, qu'est-ce que tu veux qu'on te dise ?
-Nan mais c'est qu'en fait… Dites le pas trop, mais y a une fille du dortoir qui m'a dit qu'elle aimerait bien sortir avec moi, et ça m'a vraiment perturbée…
-Bon. Toi t'en as envie ou pas ?
-Ben je sais pas… Je veux dire, je pense pas, non… Elle est jolie, très sympa, marrante, mais euh, c'est une fille aussi, quoi…
-Et ?
-Ben c'est tout, enfin, je sais pas, tu me verrais rouler des patins à une meuf ?
-Oh oui, très volontiers.
-Déjà, intervient Lucas, si tu te poses la question, c'est justement qu'il y en a, des questions à se poser. Et ensuite, ça va faire cucu, mais aimer quelqu'un, c'est pas juste coucher avec ou lui rouler des patins, comme tu dis.
-Comme tout le monde dit, mec. »

Tout le monde fusille Adrien des yeux.

« Donc là, il est peut-être tôt pour parler de tout ça, mais peut-être que t'as des sentiments pour elle, outre le fait que ce soit une fille, mais pour la personne qu'elle est. Ou peut-être pas. Y a que toi qui peut savoir.
-Ben… Euh…
-Et dernier truc, aussi. Tu te fous des autres, de ce qu'ils pourront te dire. C'est à propos de toi, uniquement de toi. Voilà. On bouge ? »

Comme une seule et même personne, nous nous levons et laissons la pauvre Elodie seule face à ses réflexions. Je lui souhaite bien du courage, à elle aussi.
Une fois dehors, William s'exclame :
« Putain, elle nous a fait quoi, là ?
-Bah elle avait besoin d'un coup de pouce, c'est tout ?
-Mais pourquoi nous ? Pourquoi maintenant ? C'est quoi cette coïncidence de merde, comme si on avait que ça à penser ?
-C'est pas grave, c'est pas grave. Bon. On y va ?
-T'es bien sérieux, Adri.
-Faut bien, c'est chaud du cul tout ce qui se passe, là, en fait. Tu crois c'est le moment de tendre le doigt et de demander à tirer dessus ? Que nenni ! Ha !
-Ouais voilà. Bon. Du coup, une fois qu'on y sera, quand bien même on trouverait quelque chose là où il s'est cassé la gueule, on fera quoi ? Quelqu'un connait des incantations vaudous ?
-Ben y a qu'à demander au Marabout du Cameroun.
-Mec, c'est à peine raciste, ça.
-Quoi, sans déconner ! Il sait peut-être des trucs traditionnels de là-bas, je sais pas ! Il est encore dans le self, suffit que quelqu'un y aille et lui demande, c'est pas compliqué.
-Alors, pardonne moi Sasha, mais pour toi, j'irais pas demander à un type s'il est marabout uniquement parce qu'il est noir.
-T'inquiète, Léo, je le ferais pas non plus.
-Sans déconner vous êtes des fragiles. Eh ben j'y vais, moi, si c'est comme ça !
-On te connait plus, mec, sincèrement.
-Vous la ramènerez moins quand je reviendrai avec l'élite du shamanisme moderne. »

Et il y va, effectivement. On se regarde, l'air un peu gêné.
Sauf qu'il revient, cinq minutes après. Avec Michael.

« Salut ! Adrien m'a dit que vous aviez besoin de quelqu'un qui sait des trucs de sorcier.
-Attend, sérieusement, là ?
-Oui oui, regarde, j'ai une amulette de protection au poignet que m'a fait ma grand-mère. Elle est à fond dans ces trucs-là, et je connais deux ou trois de ses formules. C'est pour quoi faire ? »

On se regarde, abasourdis. Je reprends mon aplomb, et tandis qu'on se dirige vers l'extérieur, je lui raconte ma petite histoire.
Qu'il accepte avec un haussement de sourcil mais sans commentaire. De même que le fait de sécher les cours et de devoir en référer ensuite à l'administration.
Je ne comprends pas.

Nous sommes sur le sentier qui mène au bois, et n'y tenant plus, je leur demande :
« Pourquoi vous m'aidez avec ça ? Enfin, surtout avec ça. Je veux dire, un truc comme ça, aussi…
-Bizarre ?
-Ridicule ?
-Incroyable ?
-Complètement con ?
-Ta gueule, Adri. Mais ouais, c'est dans l'idée.
-Bah ça nous fait balader. Et sincèrement, le coup du mur, plus la griffure et tout ce que tu nous dis, ça a l'air sérieux, quand même. La décence nous interdit de te laisser dans ta merde.
-Genre, c'est pas toi hier qui disait que c'était sûrement son inconscient, et que c'était elle qui avait déchiré sa joue avec ses petits ongles et tout ?
-J'ai révisé ma position.
-Putain fallait pas être du mauvais côté de l'étoile jaune avec toi, pendant la guerre, tu changes d'avis du tout au tout.
-Point Godwin atteint, merci Léo. Ça n'avait aucun rapport mais on peut partir sur des bonnes bases.
-Nan mais sérieux, pourquoi vous venez et tout ?
-Bah si tu préfères qu'on se casse y a pas de soucis, hein. Nan, juste, pourquoi pas ?
-Ouais pour une fois il a raison.
-Moi je viens parce que vous m'avez demandé et que vous avez l'air de prendre ça au sérieux, alors c'est que vous le faites pour une raison. »

Je ne dis rien. J'avance. Ça se passe de mots.

On arrive à l'orée du bois, qui paraît bien… Frêle, sorti de l'obscurité. Tout le monde s'en fout. On avance.
On arrive au bout d'un petit moment à la clairière de l'autre soir. Un petit vent frais me fait regretter de ne pas avoir de capuche à mon sweat, mais j'imagine que ça va se réchauffer tout à l'heure.
La météo. Je pense à la météo. C'est bien le moment de penser à la météo. Cette bonne vieille putain de météo…

« Bon. Alors, je crois qu'on a laissé nos affaires là, et toi, t'as dû partir par-là. A-peu-près.
-Quelque chose comme ça, ouais.
-Bon, ben vas-y, essaie de refaire le chemin, nous on te suit. »

C'est donc en file indienne qu'on progresse entre les arbrisseaux, et on arrive assez rapidement au bord d'une pente assez forte, presque droite.

« Voilà, ça doit être par ici que je me suis fracassée.
-Bon. Ben on descend et on regarde ce qu'on trouve.
-Regardez bien dans la pente, aussi.
-Mais on cherche quoi, en fait ?
-Je sais pas, un collier, un caillou gravé, une statuette, un bon pour une malédiction des ténèbres démoniaques gratuite. N'importe quoi qui vous semble suspect. »

On glisse le long de la pente en s'accrochant aux racines, on est crades au bout de cinq secondes, ça n'a pas d'importance. On essaie de pas tomber, on regarde s'il y a pas d'artefacts maléfiques à moitié enterrés. Je vois Michael poser deux doigts sur l'amulette de sa grand-mère.
On s'écarte, et on cherche sans trop savoir quoi. L'appréhension monte. Je préfèrerais savoir tout de suite que l'on ne va rien trouver, ça m'éviterait ce vague espoir que j'ai, et…

« Trouvé ! »

Quoi, déjà ? Pour que Lucas aie l'air si excité, j'imagine que c'est vrai, qu'il a vraiment trouvé quelque chose.
On s'approche, j'arrive presque la dernière, Michael est derrière moi. Les autres me laissent passer. Je fixe le sol, au niveau des pieds de Lucas. Un galet gravé de symboles qui ressemblent un peu à des trucs celtes, un peu à des runes est posé là, légèrement enterré.

« Ca a bien une gueule de truc maudit, ça.
-Ouaip. Michael, ton avis ?
-Pour tout l'argent du monde je le toucherais pas, ce caillou.
-Bon. Et je fais quoi, du coup ? Je le prends ? Je le casse ? Je l'enterre, je le retourne, je jette du sel dessus ?
-Ben essaie de le prendre, déjà, et on l'emmène ailleurs et on le fracasse. Ça me semble le truc le plus sensé.
-Attend, je vais essayer de passer mon amulette au-dessus. Pour voir. »

Michael tend sa main avec prudence, agrippant son grigri. Il la retire d'un coup en lâchant un cri bref, lâche le talisman.

« Bordel elle était brûlante ! Ce truc est mauvais !
-Bon. Ben au moins on est sûrs que c'est bien ça. »

Je respire un grand coup. Sans rien dire de plus, sans laisser le temps à personne de parler, j'attrape le galet.
Je sens soudainement comme une présence, derrière moi. Qui m'observe. Me guette. La même que lorsque j'étais seule, l'autre soir.

« Que quelqu'un regarde derrière moi. Vite. Dites-moi qu'il n'y a rien.
-Y a rien, t'inquiète.
-Bon. On se casse. On sort de ce bois de merde, on se pose quelque part et on essaie de le détruire, comme t'as dit, Léo. »

On remonte la pente. La pierre au fond de ma main est comme grouillante. J'ai envie de la lâcher, c'est la seule chose dont je suis sûre, mais je me force à la maintenir fermement. Si je ne suis pas morte foudroyée par la malfaisance de la saloperie qui vit là-dedans, c'est que je tiens peut-être un truc.
Je marche vite. Je veux sortir d'ici. Je ne me préoccupe même pas d'attendre les autres. Ils suivent de toute façon.

« Et donc, Michael, t'as pas une idée de la marche à suivre ? Parce que là on part là-dessus, mais si ça se trouve la bestiole elle est genre emprisonnée dans le caillou et on va juste la libérer et elle va tous nous bouffer.
-Non, désolé, je me suis dit que peut-être une formule ou deux pourraient servir, en fonction de la situation, mais là, vraiment pas.
-Ah… Et donc du coup, Sash', une idée de comment tu vas le péter le machin ?
-Une autre pierre, j'imagine. Sinon on sonne chez les gens et on demande un marteau et un burin.
-Aussi. Et du coup, si on se plante ?
-Eh ben on aura essayé, écoute. C'est pas comme si y avait un putain de manuel qui expliquait comment se débarrasser de la saloperie de boogeyman qui vient user la faïence de ton lavabo.
-Et on peut pas essayer de le faire exorciser, le galet ?
-Bah va trouver un prêtre exorciste là, maintenant, dans la journée. Bon. Tiens William, prend moi cette pierre, là.
-Ce truc ? J'arriverai jamais à le porter !
-Adrien t'aidera.
-Ouais, ouais, Adrien t'aide, mon petit Wiwi, Adrien t'aide. Voilà. Heureuse ? »

Putain encore ? Il n'a pas dormi, ceci dit, mais quand même, merde !
Je vais rattraper le coup.

« T'as fini de te plaindre, la geignarde ? T'es ici de ton plein gré je te rappelle.
-Ouais, ouais, je sais, ouais. Bon. On va se mettre sur le goudron pour faire ça ?
-Gagné. Et hors du bois surtout. Je veux pas rester ici. »

Quelques minutes plus tard, à peine à l'orée de la forêt, je jette la pierre gravée devant moi, heureuse de ne plus avoir à sentir son contact pernicieux contre ma peau. C'est bien la seule façon que j'aurais de le décrire. C'était vivant, organique, froid, je sentais que c'était mauvais.
Je prends la pierre des mains de William et Adrien, la soulève tant bien que mal et l'envoie contre le galet.
Des éclats volent.
Le galet est intact.
La grosse pierre par contre est sérieusement estropiée.

« Les gars ?
-Ouais ?
-Je suis dans la merde. »

Je réessaie, pour la forme, mais de la même façon, la grosse pierre se fait briser là où la petite semble comme fraîchement sortie de son volcan d'origine.

« On tente le coup du marteau et du burin ?
-J'crois que c'est pas trop la peine. Le burin va se casser, mon poignet aussi peut-être sous le choc ou un truc du genre. Ça doit pas être la solution.

-Faut peut-être effacer les gravures ?
-Avec quoi ?
-De l'acide.
-Et où tu trouves ça ?
-Au labo de chimie.
-Mec, t'es sérieux là ?
-Toujours.
-Tu proposes qu'on aille au labo de chimie dans le lycée où on sèche pour piquer des produits corrosifs dont on nous autorise même pas la manipulation en TP ?
-Ouaip. Sauf que c'est que moi qui y vais, c'est suspect à mort sinon. Allez, réfléchissez bien en attendant ! »

Et il s'en va, ce con. Le pire, c'est que le connaissant, il est bien capable de revenir avec un flacon de cinq litres planqué au fond de son sac.

Alors, à ma grande honte, on ne fait plus grand-chose. Tous, autant qu'on est, moi y compris (moi qui suis en danger de mort imminente), on est apathiques, on essaie de cogner sur cette saloperie de pierre gravée avec divers éléments plus ou moins naturels, allant de la branche à la brique en passant par la bouteille de bière.
On propose des vagues semblants d'idées, plus ou moins absurdes.
On se laisse mollement dépasser. Moi, surtout, en fait, puisque les autres ne sont même pas obligés d'être là. On attend Adrien, on attend de voir si son idée foireuse va fonctionner, on attend de voir s'il va revenir avec son bidon, bref, on reste sur place, le bec ouvert, à attendre que ça tombe tout cuit, et je me hais pour ça, je comprends pas comment je peux être dans cet état d'esprit alors que ma putain de vie en dépend et que je suis terrorisée, boostée à l'adrénaline depuis ce matin, depuis cette nuit, depuis que je comprends pas ce qu'il se passe.

Au bout d'une quarantaine de minutes à plus ou moins se tourner les pouces entre deux commentaires las, on entend des pas, et Adrien ne tarde pas à apparaître au détour d'un virage.
Léo l'apostrophe :

« Alors, tu t'es pas fait défoncer par les laborantins qui t'ont choppé ?
-Nan, mais j'me suis effectivement fait chopper.
-T'es sérieux ?
-J'ai passé trop de temps à essayer de refermer mon sac sur un bidon qui rentrait pas, donc ouais. Mais j'ai pris mon air de bon élève, j'ai expliqué qu'on voulait juste vraiment faire de la chimie à côté des cours, qu'un pote avait trouvé une expérience super à faire et qu'on avait vraiment besoin de cet acide chlorhydrique, mais qu'on imaginait qu'on allait se faire jeter et c'est pour ça que j'essayais d'emprunter le bidon.
-Ca a pas pu prendre, c'est pas possible, y a tout le bordel de sécurité qui leur retombe dessus s'ils nous filent un truc et qu'on se fait gauler…
-Bah officiellement il m'a tout repris et m'a engueulé, le mec. Officieusement il m'en a mis cinquante millilitres dans un flacon, m'a filé des gants et m'a dit que j'avais pas obtenu ça de lui.
-T'as un bol de cocu, t'es au courant, quand même ? Avec le reste du putain de monde entier ça serait jamais passé.
-Je sais ouais. Dingue, nan ? Et vous, vous avez rien trouvé ?
-Bah, je fais, on a essayé, mais on a pas été très productifs…
-Je vous comprends… Ça fait pas deux minutes que je suis revenu ici et je me sens tout mou…
-Sérieux ? C'est bizarre…
-Mec, j'crois que c'est le caillou… Il nous rend flemmards pour pas qu'on lui ronge sa race à l'acide… Il doit avoir peur…
-Un caillou qui a peur ? Et il est con, c'est pas très efficace, regarde, on est tous là…
-Vous êtes tous assis par terre. On dirait que vous êtes collés. »

On se regarde. C'est vrai. Englués au sol, comme une mouche dans une plante carnivore, sans même nous en rendre compte. Adrien qui n'est pas resté autour de la pierre depuis aussi longtemps est plus en forme, jusque-là ça me semble logique.

« On est niqués… J'ai pas la force d'aller le prendre, il est juste ici pourtant… C'est horrible…
-Ouais, je me rends compte que maintenant mais je suis assommé, en fait…
-T'inquiète, je vais m'en occuper… »

Et on le voit s'approcher de la pierre, avec son petit flacon à la main, de plus en plus lentement.
Au bout d'un moment, je réalise que ça fait bien cinq minutes qu'il est debout, devant le petit morceau de roche, sans rien dire, sans rien faire.

« Oh, Adri, tout va bien ?
-Hum ? Ouais, ouais. Je suis juste trop fatigué pour me baisser et lui régler son compte. Je me repose un peu avant de le faire.
-Nan mais écoute, tu le feras pas, à ce rythme. Force-toi, c'est dans ta tête, tout ça. Il a peur, tu l'as dit toi-même.
-Oh, tu peux parler, c'est de toi qu'il s'agit et tu bouges pas plus que moi.
-Si je viens, tu te baisses ?
-Ouais. On fait ça. »

Alors, péniblement, sans réussir à me lever, je me traîne à quatre pattes en direction d'Adrien et de la pierre.

« Si je vais à mi-chemin, c'est bon pour toi ?
-Nan, nan, prends ton temps, mais tu viens ici, on a dit.
-Allez Sasha, on te regarde, tu peux le faire ! Pas vrai les gens ? »

Un vague grognement d'approbation émane des autres, vautrés un peu comme ils peuvent dans un rayon d'une vingtaine de mètres. C'est de plus en plus dur d'avancer, parce que je me sens de plus en plus lourde, j'ai les yeux qui tombent, et j'arrive plus à me concentrer.

Je regarde autour de moi. Je sais pas depuis combien de temps je suis là, mais ce qui m'a fait tiquer, c'est l'impression que j'ai d'une présence derrière moi. Il est là. J'avance. Ma main est maintenant cinq centimètres plus loin. Parfait, c'est un progrès. J'essaie d'articuler à Adrien de se bouger de verser l'acide, mais c'est une masse informe de mots qui sort de ma bouche engourdie. J'essaie d'avancer. Encore. Et finalement, je me rends compte que petit pas après petit pas, je me rapproche, alors je continue. Et soudainement, je me rends compte que je suis au sol, juste devant la pierre. J'arrive à lever les yeux sans bouger la tête. Le flacon de verre me semble être à des kilomètres, jamais je ne pourrais lever le bras et l'attraper. Impossible.
Il faut qu'Adrien lâche le flacon. Et qu'il tombe sans se briser. J'essaie de lui dire de le laisser tomber, mais je ne sais pas s'il comprend ce que je dis. J'ai la nuque qui me chatouille très désagréablement, et je n'aime pas ce que ça implique, alors, dans un élan de volonté, je réussis à pincer sans force la cheville d'Adrien. Et quelques secondes après, je vois le flacon devant moi. Je sais pas quand il est tombé, mais peu importe. Maintenant, il faut encore que je l'attrape, et que je réussisse à l'ouvrir.
Il m'en faut, du temps, mais à son rythme, ça progresse. Heureusement que ce n'est pas trop rempli et que je peux l'ouvrir presque à l'horizontal.

Derrière moi, j'entends des bruits de gravillon, comme si on déplaçait un objet sur le sol. Ou un pied. J'essaie de pas y penser, et vu l'état de la cohérence de mes pensées, c'est pas si dur.
Le flacon est ouvert. J'ai l'impression de faire le plus gros effort de ma vie, mais je tends la main, je bascule le poignet, et un peu de liquide incolore s'écoule sur les gravures.
D'un point de vue purement chimique, je ne sais pas si c'est censé fonctionner je ne suis absolument pas sûre des réactions qu'on peut obtenir en versant un peu d'acide sur un caillou banal.
Ça c'est en théorie, parce que là, le caillou fume, j'ai l'impression qu'il hurle, qu'il se tortillerait comme une queue de lézard sur le sol poussiéreux s'il le pouvait. Les volutes de fumées sentent fort, très fort, et je sens comme un regain d'énergie m'envahir qui me fait tourner la tête. Je me redresse (trop brusquement, je vois comme des petits points blancs), je me retourne, et je ne le vois pas, mais je sais qu'il est là.
Je sais qu'il attendait. Je l'entends grogner, et ça n'a pas l'air d'être de la joie.
Il douille, ce fils de pute.

« Restez où vous êtes, allez pas par-là. C'est là qu'il se cache. Le caillou a pas fini de se faire bouffer, je pense que l'autre saloperie est encore dangereuse. »

Les autres étaient en train de se relever avec la même tête qu'ils avaient la fois où l'alarme incendie a réveillé tout le dortoir à trois heures et demie du matin. En vérité, je pense que c'est terminé, qu'il n'y a plus rien à craindre, mais comme y a une histoire de peau d'ours à pas vendre qui fait que je me méfie quand même.

Et d'un coup, je sais pas d'où il vient mais il est devant moi, et me saute dessus, un sourire fou enfoncé sur son faciès de caricature qu'on trouverait dans un livre pour enfants. Ses griffes sont tendus en avant, foutues en vrac sur une main à la pâleur fantomatique, et j'ai juste le temps de voir que son œil droit semble se dissoudre, parce que je me retrouve sur le dos à essayer de me protéger. Je cherche quelque chose de la main droite pour me défendre et de la gauche, j'essaie de le repousser, mais il est fort, vraiment fort.
La pression se relâche du coin de l'œil, je vois Léo et William qui l'empoignent chacun par un bras et tirent de toutes leurs forces sans parvenir à le déloger complètement de ma poitrine.
Je sens une masse dure dans ma main. Sans réfléchir, je la propulse dans la tête de la bestiole, qui valse à cinq mètres, se tord (de douleur, j'imagine) en faisant grincer ses dents pointues les unes contre les autres. Ses bras malingres fouettent l'air, et comme je sens que ma main me brûle, je me rends compte d'un coup d'œil que j'ai attrapé ce qu'il reste de la pierre gravée, fumant encore un peu. Sans trop réfléchir, je lui lance dessus.
Après l'impact, l'immonde créature ne bouge plus, et je me rends compte que je peux recommencer à respirer.

Je perds le fil. Je crois que je demande de l'eau, que je me rince la main, qu'on reste tous assis sans rien dire. Je crois qu'à un moment on se rend compte que le corps à disparu, que le caillou n'est plus là. A un moment, quelqu'un propose qu'on retourne vers le Lycée. Michael ne lâche pas son amulette.

Et donc, cet instant, je le ressens comme j'ai jamais rien ressenti. J'ai l'impression d'être hyper consciente du monde, des choses, du temps, j'ai l'impression que tout est fixé, que le rythme est lent, que maintenant durera pour toujours. Je ressens. J'arrive pas à penser, mais je ressens.
Je croise le regard d'Adrien, je lui adresse un signe de tête, et je lance à la cantonade :

« Vous voulez savoir un autre truc auquel vous vous seriez pas attendu y a une semaine ? »