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La première fois que je l'ai rencontré, j'avais vingt ans. Je me rappelle qu'il faisait gris. Et lourd. Un temps à se foutre torse nu, pas pour se faire tanner la peau par le soleil, mais bien pour soulager la sensation de chaleur oppressante.

Ouais, j'étais oppressé ce jour-là. Parce-que c'était la première fois que j'allais dans une cité pour acheter ma dose, mon fix, mon p'tit kif, ma p'tite pilule d'amour ; peu importe en fait, du moment que j'étais loin, que je planais, et que mes problèmes qui n'en étaient pas véritablement s'évaporent temporairement.

Si j'avais pas été dans cet état de merde, cette recherche constante d'une euphorie superficielle pour oublier qui j'étais, d'où je venais, le fait que je m'appelais Louis et que j'étais le fils de Pierre-Yves Josserand, haut-fonctionnaire de l'état en sa qualité de commandant de police, je n'aurais sûrement jamais croisé son chemin.

Pas que je le regrette. Pas que ça ne signifiait rien. Hakim, c'était mon dieu. Un dieu qui selon son bon-vouloir, me donnait ce dont j'avais besoin pour oublier que j'étais la honte de ma famille et que si je continuais sur ce chemin, on allait finir par me retrouver étalé dans le caniveau, de la bave blanche et mousseuse me dégoulinant de la bouche parce-que j'aurais convulsé et que personne n'aurait été là pour m'en empêcher.

Je me souviens avoir cherché. On m'avait dit que c'était là, que j'aurais pas de mal à trouver. Mais j'étais mal à l'aise. Faut dire qu'on me regardait, qu'on se demandait qui j'étais, ce qu'un petit blanc tout maigrichon foutait au beau milieu de cette cité, l'œil hagard, prêt à partir les jambes à son cou dès qu'un des autochtones montrerait les dents.

« Tu veux quoi ? »

Ça m'a surpris. J'ai failli me pisser dessus.

« Je cherche Hakim.

– Quel Hakim ?

– Hakim... »

Le mec, un grand renoi, casquette, survêt et toute la panoplie qui allait avec, me dévisageait, méfiant.

« Tu lui veux quoi à Hakim ?

– On m'a dit qu'il pouvait me filer ce que je voulais.

– Qui t'a dit ça ?

– Un de ses clients.

– Lequel ?

– Romain. »

Il cracha à terre et fit claquer sa langue.

« Bouge pas. Reste là. »

J'obéis. Il revint, près d'une demi-heure plus tard alors que j'étais sur le point de me tirer de là.

« Suis-moi. »

J'ai failli refuser. Juste failli. Mais l'adrénaline, l'excitation de savoir que peut-être, j'allais repartir avec ce que j'étais venu chercher, me retint sur place. Je me mettais en danger depuis toujours. Tant pis si je claquais aujourd'hui dans une cave de cette cité, tabassé par des gars qui n'en avaient qu'après mon argent.

Il m'entraîna dans l'un des blocs, on traversa le hall où traînaient d'autres types qui me regardaient salement eux aussi, sûrement pour m'intimider. Ça marchait. J'allais vraiment finir par me pisser dessus. Puis on monta les escaliers parce-que l'ascenseur était hors-service. Il y avait de plus en plus de monde. Ça me parut long, alors je me suis mis à compter les marches parce-que je n'arrivais pas à lever les yeux. Dix étages, vingt-trois marches par palier, deux-cent-trente marches en tout. Autant dire qu'une fois arrivé au bout, je soufflais comme un bœuf. On traversa le couloir. Je fis attention de ne frôler personne. Puis on entra dans un appartement sans frapper. Un truc miteux, pas très bien entretenu, à l'image de tout le reste. Une forte odeur de weed qui vous cramait les poumons. Je toussai un peu.

Dans le salon, des mecs qui jouaient à Fifa sur la Playstation. Ils ne firent pas attention aux deux nouveaux arrivants. Puis le renoi me conduisit dans la cuisine, là où un autre gars, pas hyper grand, pas hyper épais à en juger par la fine musculature de ses bras, fumait son joint en regardant par la fenêtre.

« C'est lui, lâcha mon compagnon de route. »

Puis il partit rejoindre les autres dans le salon en me laissant avec cet inconnu qui ne daignait pas se retourner.

« Ha... Hakim ? balbutiai-je, peu sûr de moi, à deux doigts de rendre l'âme. »

Et là, je le vis. Je le vis vraiment. Il tourna la tête, et si le soleil ne m'avait pas déjà ébloui, le visage rayonnant de ce jeune homme acheva de le faire. J'avais en face de moi un pur chef-d'œuvre, un condensé masculin de tout ce que la beauté orientale pouvait offrir ! Hakim, il avait les yeux de toutes les couleurs ! Du bleu, du vert, du marron, et même du jaune dans ses pupilles recouvertes d'une paupière en forme d'amande. Et avec la peau délicatement hâlée de son visage, on ne voyait que ça ! Ça lui donnait un regard de husky. Sauf que c'était pas un husky. C'était Hakim.

Et puis ce sourire, des lèvres qui vous invitaient sans parler, qui dévoilaient une jolie dentition, qui donnaient l'impression qu'il allait se mettre à chanter gracieusement parce-qu'il ne pouvait en être autrement...

Oh, peut-être qu'un autre l'aurait trouvé banal, peut-être n'était-ce que ses yeux et ce sourire qui faisaient son charme, mais moi, ce jour-là, ce fut comme si tout mon être se pliait à la volonté de ce garçon si différent de moi, mais qui pourtant m'attirait comme un aimant.

Bon, je vous le concède, j'étais jeune à cette époque, et un peu perdu. Mon homosexualité, je l'assumais sans avoir fait mon coming-out à mes parents, parce-que j'avais peur de leur rejet, plus particulièrement de celui de mon père. J'aimais tout ce qui ne me ressemblait pas, tout ce qui n'était pas misérable, et je tombais amoureux tous les jours, dans le métro, dans le bus, en soirée, à la fac... Il suffisait d'un sourire en fait... Il suffisait d'un peu de charisme et de confiance en soi...

Hakim, en plus de cette qualité de ne pas avoir l'air dépressif, il avait une vraie gueule d'ange, une gueule d'amour tapissée d'une barbe de trois jours, de sourcils noirs et épais qui s'animaient lorsqu'il changeait d'expression et qui venaient souligner la courbure délicate de son nez. Ses cheveux sombres et lisses, portés mi-longs parce-que c'était la mode du moment, venaient s'échouer sur sa peau typée, et ça lui donnait l'air d'un prince arabe, ou plutôt persan. Oui, il me faisait penser aux princes des mille et une nuits et je l'imaginais aisément venir m'enlever comme Aladdin sur son tapis volant... Et oui, j'étais un peu con.

Puis à un moment, je me suis rappelé que j'étais pédé, et qu'un type comme lui ne l'était sûrement pas.

Mais je me rappelle aussi qu'il a souri, qu'il a dit un truc du genre :

« Tu connais mon nom, mais j'connais pas le tien. C'est pas très juste, ça... »

Et j'en eus des frissons d'entendre sa voix, son petit accent de kaïra, qui vint carillonner dans mes oreilles pour confirmer que lui et moi, on n'avait rien à voir, on venait pas du même monde, on fréquentait pas les mêmes gens, et que si ce n'était pour mon addiction, jamais, au grand jamais on ne se serait rencontrés.

Ça picotait de partout. Je crois même que j'ai dû transpirer. Moi, Louis, j'étais tellement banal avec mes yeux marrons, mes cheveux marrons, ma peau toute blanche, rien qui dénotait, rien qui dépassait, rien qui pouvait retenir l'attention et c'était pas faute d'essayer avec mes vêtements de marque, mes pompes de marque, juste pour dire que j'appartenais à quelque chose moi aussi. Hakim, il avait pas besoin de ça. Un simple tee-shirt blanc, un jean, des baskets, et il me rendait fou.