J'ignore quand la tristesse va quitter mon corps. Je ne sais pas non plus si l'envie de vivre va jaillir dans mon coeur un jour. Pour l'instant, ma pulsion de mort a tendance à prendre le dessus sur tout le reste et en ce moment, elle est en train de gagner.

Je ne pense pas qu'il y a de solution ni de remède à mon problème. Je ne cesse de manger et de vomir. Être avec les autres me rend maussade de ne pas être seule et chaque moment de solitude me rappelle le manque d'importance de mon existence. Je ne fais que survivre à chaque jour, empiler des kilos de trop dont j'essaie d'arracher des grammes à force de me tuer sur mon vélo d'exercice. Le calcul est simple : c'est plus facile de bouffer que de se dépenser. Je deviens immense, un monstre immonde et laid, cheveux gras et un manque d'hygiène évident. Je sue de toutes mes forces, je me sens étourdie, et j'avale des centaines de calories pour continuer à me détruire. Je me rends compte de la gravité de la situation, et j'espère que mon estomac va me permettre d'extirper la nourriture ingérée. Cela devient un cercle vicieux, quelques fois agrémentés d'épisodes de jeûne intempestif et de bourrés de laxatifs inutiles.

Par moments, j'oublie que j'existe. Je suis dans ma tête, il n'y a rien en dehors. Le but est de continuer à vivre tout en évitant le suicide, la maladie prenant d'assaut l'énergie vitale qui m'habite normalement.

Durant mes journées d'humaine normale, je suis synonyme d'efficacité et de performance. Je souris à la vie, je parais heureuse et bien dans mon corps. Je communique beaucoup, j'aime les gens, l'anxiété me permet de me propulser et de réaliser. Mais gare à l'ennui car durant ces épisodes, je vomis. Mais je souris. Donc ça va.

Je préfère néanmoins la solitude. Le masque social est dur à garder et je suis épuisée. C'est dur de faire semblant qu'on aime la vie quand on souhaite se retrouver sans vie.

Cependant, je crois que je vais mourir bientôt. J'ai le col de l'utérus friable selon mon médecin. Elle considérait cela comme normal, mais avec ce que Benoît m'a dit sur le HPV qu'il a possiblement contracté à cause de moi et d'Olivier avec qui j'ai eu une relation sexuelle protégée mais dont il m'a appris par après sa contamination, j'ai capoté. Et si j'allais mourir sans que moi je le décide? Et si mon corps décidait que c'est game over en ce moment, plus le temps de niaiser, t'as assez fait de dommages pis t'es pas capable de procéder, et que je me retrouve face à une maladie physique incurable? J'ignore de toutes façons si je peux guérir de ma maladie mentale, mais je sais que cela constituerait une raison évidente de se suicider. Je sais que je dois tout mettre en ordre en ce moment, mais j'ai du mal. Je me sens lasse de trouver des raisons de vivre mais avec une nouvelle raison de mourir, il va falloir accélérer le processus.

Et mes chats, qui va s'en occuper? C'est probablement ce qui me fend le coeur le plus.

Pour ce qui est des amis, ils peuvent faire sans moi. Pour la famille, ça va être difficile, mais si j'ai une maladie physique incurable, ils vont plus comprendre que si je dis tout simplement que je ne suis pas capable d'avoir de l'énergie pour vivre.

Travail, on s'en fout. Mon copain? Ça ne marchera pas. J'ai pas envie d'être avec lui et je sais que je ne suis pas la fille pour lui (et il ne croit pas à l'évolution). Il me reproche sans cesse d'être une fille maussade dans mes goûts malgré ma couverture joyeuse. S'il verrait la vraie moi, il serait dégoûté.

Rémi? Juste une autre de ses ex qui se suicide. Il va s'en remettre. Il va comprendre. Et ça va venir en supplément à sa propre désillusion de la vie.

Je contemple l'absence de la vie par moments. Je ne peux pas être aussi obsédée par quelque chose qui est une fin en soi, mais je pense que je suis juste fatiguée de ne pas avoir d'énergie ni d'envie de vivre. Je souris parce que c'est socialement acceptable et désirable, pas parce que j'en ai envie.

Des fois, j'ai envie de retourner au sous-sol de chez mes parents et de continuer de trouver une façon de vivre en me détruisant. C'est exactement ce que je fais en ce moment, mais avec des responsabilités d'adulte et dans un appartement mal isolé qui inclut trop de personnes dans le bloc. Leurs mots viennent de l'extérieur et le suicide est à l'intérieur. Leur présence est agressante même si j'habite seule dans mon appartement. Dire que j'ai pris un logement à deux pour juillet et que j'ai dit à mon prochain colocataire que c'est parce que je veux que quelqu'un trouve mon cadavre. Humour noir.

Les émotions négatives se logent en moi. La tristesse, la colère, le désespoir, le constat devant le temps qui ne fait que défiler devant mes yeux - j'ai envie d'ingurgiter des milliers de calories pour calmer mes pensées et geler mes émotions. Tout va trop vite, c'est le bordel à l'intérieur, je suis carrément désaxée.

Mon chat dort à côté de moi. Je suis dans mon bain. Grounding. Mais je suis malheureuse et seule. Et je sais que je dois quitter mon copain. Je sais que demain, c'est le travail et faire semblant. Je sais que même si j'étais en arrêt de travail, cela serait du pareil au même et je me détruirais comme je le fais à chaque soir, à chaque journée de congé, à chaque pause dîner à ma job. Le ménage s'accumule, j'ai juste envie de me geler. Même l'alcool peut pas venir remplacer cette envie pressante et omniprésente de détruire mon corps par l'excès de sucre et de gras. C'est comme si je me sabotais moi-même.

Des fois, j'ignore si je deviendrais une autre personne sans la boulimie. Les crises me conditionnent à en avoir besoin, des un moyen inadapté de faire face aux émotions qui me submergent. J'ai peur du vide. J'ai peur de ne plus être moi même si je ne suis pas moi.

J'ai peur que si mon trouble alimentaire me laisse, que je recommence à me couper, comme cet été. J'ai peur de me mutiler à vie et que c'est la seule chose qui me retient de me suicider. J'ai peur que si on me l'enlève, que je vais me tuer direct.

Mais si je suis atteint d'un mal physique incurable comme je le crois, à quoi ça me sert ces questions là? Je vais mourir grasse et laide de ma boulimie. Et détruite par la maladie.

F*ck*ng vie de marde.