Sasha Nothomb était étudiant en art et devait prochainement rendre un devoir sur « la peinture de la Renaissance ». Le jeune homme avait donc décidé de se rendre au Louvre, son appartement étant situé dans les environs du musée. Après avoir admiré et étudié différentes œuvres en lien avec le sujet de son devoir, Sasha se rendit dans la salle où était exposé le plus célèbre tableau de la galerie. Il n'avait pas voulu s'y rendre plus tôt, pensant que la pièce serait trop encombrée. Mais maintenant qu'il était tard et que le musée fermerait ses portes dans peu de temps, les touristes se faisaient de moins en moins nombreux.

L'étudiant pénétra dans la salle et se dirigea vers l'illustre peinture. Il fut récompensé pour son attente par l'absence totale de visiteurs dans la salle. Il remarqua de grosses pancartes sur lesquelles était inscrit « NE PAS TOUCHER » en énormes lettres rouges en plusieurs langues différentes. Les écriteaux étaient placés tout autour de la toile. Sasha était à peu près sûr que les panneaux n'étaient pas présents lors de sa dernière visite et trouva leur couleur très agressive et désagréable. « Peut-être y a-t-il eu un problème avec un visiteur qui aurait voulu la toucher. Ils ont sans doute mis ces pancartes pour dissuader d'autres personnes de faire la même chose. »

Le jeune homme s'amusa à passer devant le portrait, pour le plaisir de voir la femme peinte le suivre des yeux. Un bruit retentit dans un couloir adjacent et il se retourna par réflexe dans cette direction. Pendant ce mouvement, il crut apercevoir du coin de l'œil, la Joconde bouger dans son cadre. Mais ce n'était sans doute qu'une illusion.

Sasha cherchait encore l'origine du bruit qui continuait de résonner quand il entendit un « Psst ! » chuchoté. Il se retourna à nouveau mais ne vit personne. Il commençait à trouver la situation étrange et décida de se reconcentrer sur son travail. Il regarda l'heure à sa montre et fut étonné de la trouver arrêtée. Le chuchotement retentit à nouveau et le jeune homme releva brusquement la tête. Ses yeux tombèrent sur le portrait qui lui renvoya son regard tout en souriant aussi mystérieusement qu'à son habitude.

Puis la dame peinte bougea et sourit plus largement au jeune étudiant.

« Est-ce que vous voulez bien m'aider s'il vous plaît ? » demanda-t-elle d'une voix douce et polie.

Le jeune homme poussa un hurlement apeuré et fit un bond énorme en arrière. Il se prit les pieds dans un banc placé derrière lui et tomba lourdement.

« Vous vous êtes fait mal ? » interrogea Mona Lisa d'une voix inquiète. « Oh je suis désolée ! Je vous ai fait peur, je n'avais pas vraiment pensé au fait qu'il aurait pu être inhabituel pour vous de voir un tableau bouger. Je suis vraiment désolée, mais je vous promets que je ne vous veux aucun mal. J'ai juste besoin d'aide, je voudrais m'échapper de ma toile et de ce musée ! »

L'étudiant complètement terrorisé s'enfuit à toutes jambes sans écouter les justifications du portrait. Il rentra chez lui le plus rapidement qu'il put et ferma la porte à double tour.

OoOoO

La semaine qui suivit, Sasha finit par se persuader qu'il avait rêvé. Il ne parla pas de son aventure à ses amis de peur de passer pour un fou mais décida de retourner voir le tableau pour se rassurer.

Cette fois, il s'y rendit très tôt dans la matinée. La salle était à nouveau vide quand il y pénétra. Il se dirigea à pas prudents vers la Joconde. Malgré tout ce qu'il s'était répété durant la semaine précédente pour se convaincre qu'il avait rêvé, il ne pouvait s'empêcher de douter en cet instant. Et il avait raison. Quand il arriva à deux mètres du tableau, celui-ci prit soudainement vie et le salua de la même voix aimable que la fois précédente

« Bonjour ! J'étais sûre que vous reviendriez, vous êtes venu très tôt aujourd'hui. »

Le jeune homme pâlit et salua à son tour la peinture d'une voix chevrotante. Il n'avait donc pas rêvé ! Mais… mais comment cela était-il possible ? Un tableau vivant ? Sasha avait toujours eu un esprit très ouvert et beaucoup d'imagination, mais cela il avait du mal à l'accepter. Il se racla nerveusement la gorge :

« Hum… Euh oui… Bonjour… Je…Vous… Vous êtes… vivante ?

- Oui. Je vois que vous vous êtes fait à l'idée. Vous savez les tableaux vivants sont plus courants qu'on ne pourrait le croire.

- Oh… Vrai… Vraiment ?

- Bien sûr ! Est-ce que vous voudriez bien me rendre un service ?

L'étudiant se sentait très mal à l'aise. Cette conversation était totalement surréaliste et il se demandait s'il n'était en fait pas en train de dormir et n'avait pas rêvé toute la semaine passée depuis sa première rencontre avec la peinture. A cette idée, il reprit de l'assurance et décida de profiter de son rêve et d'aider la peinture.

« De quel genre de service avez-vous besoin ? » questionna-t-il

« Vous avez l'air d'aller mieux maintenant. Vous étiez si pâle ! » remarqua la Joconde.

Puis elle répondit :

« Je m'ennuie dans ce musée. Je sais que ça peut paraître étonnant car je vois passer beaucoup de monde, mais je ne peux rien faire d'autre que garder la pause à longueur de journée ! J'ai déjà essayé de discuter avec un visiteur mais je crois que ça l'a traumatisé. Vous avez mieux accepté la situation que lui. Et depuis le directeur du musée qui sait que je suis vivante a installé ces pancartes qui m'empêche de parler à quiconque. »

Sasha interrompit le monologue du portrait :

« Euh… Si ces trucs vous empêchent de parler, comment faites-vous pour me parler à moi ?

- Eh bien, l'enchantement contenu par les panneaux est moins puissant aux heures les moins affluentes car il y a moins de visiteurs. Comme vous êtes venu tard le soir et tôt le matin, j'ai pu vous parler. Mais je ne peux pas le faire très longtemps. Vous voulez bien m'aider ? »

L'étudiant réfléchit et se dit que puisque cette aventure était un rêve complètement délirant, il pouvait bien aider la célèbre toile.

« Je veux bien vous aider. Vous voulez vous échapper, c'est bien ça ?

- Oh vous voulez bien ? Comme c'est gentil ! Nous devons nous dépêcher ! Il faut d'abord que vous décrochiez et que vous détruisiez les écriteaux. Vous pouvez faire ça ?

- Je pense. Mais comment vais -je détruire ces écriteaux ?

- Vous pouvez peut-êt… »

La Joconde s'interrompit brusquement et reprit sa pause.

« Madame ? Qu'est-ce qui vous arrive ? Ma…

- Nous voici à présent dans la salle d'exposition de la célèbre Mona Lisa… »

Sasha se retourna en direction de la voix qui venait de retentir. Elle appartenait à une guide qui précédait un groupe de touriste pour la visite du musée. « La Joconde ne doit plus pouvoir parler à cause de tout ce monde, je reviendrais une autre fois pour l'aider » pensa le jeune homme. Il se sentait de plus en plus concerné par toute cette histoire, au point d'oublier qu'il rêvait.

OoOoO

Le lendemain, l'étudiant se tenait devant les portes du Louvre, une demi-heure avant l'ouverture de celui-ci. Il voulait y entrer le plus tôt possible, afin de bénéficier d'un maximum de temps pour libérer la Joconde. La veille, Sasha avait longuement réfléchi à la manière dont il ferait s'évader Mona Lisa. Il avait emmené dans un sac tout ce qu'il avait jugé utile pour la grande évasion. Des vêtements pour déguiser la dame peinte par exemple. Il aussi avait remarqué qu'aucun vigile n'était venu interrompre ses deux rencontres avec l'illustre portrait. Il devait pourtant y avoir des caméras pour surveiller la pièce ! Le jeune homme songea qu'il devrait en demander la raison à la peinture.

Il pénétra dans le musée en premier visiteur et se dirigea aussi vite qu'il le pu, sans pour autant se faire remarquer, vers la salle de la Joconde. Arrivé dans la pièce, il se précipita vers le portrait.

« Madame ! Madame ! je suis revenu pour vous libérer ! Dites-moi ce que je dois faire ! »

La dame prit vie sous ses yeux et lui répondit joyeusement

« Oh vous êtes venu ! Que vous êtes gentil ! Je me sens tellement pressée, je vais enfin m'échapper, enfin être libre ! Mais d'abord il faut que vous détruisiez ces pancartes. Vous avez pensé à une manière de le faire ?

- Oui ne vous inquiétez pas, mais j'ai une question à vous poser avant de m'occuper des panneaux : Comment se fait-il qu'aucuns vigiles ne soient intervenus pendant nos conversations ? Il doit bien y avoir des caméras de surveillance.

- Il y en a. Mais la magie et la technologie ne sont pas vraiment très compatibles et la plupart du temps, quand je m'anime tous les appareils électriques ou électroniques autour de moi ne fonctionnent plus. »

« Ça doit être pour ça que ma montre ne marchait plus la première fois » pensa Sasha.

« D'accord. Je vais m'occuper des panneaux.

- Faites attention ! Ils vont essayer de se défendre, ils pourraient vous faire mal. »

Sasha songea qu'il aurait aimé être prévenu un peu plus tôt mais ne recula cependant pas.

Il y avait quatre pancartes. Il s'avança tout d'abord vers celle à l'avertissement écrit en français, un lourd marteau sorti de son sac à la main. Il la saisit et la sentit frémir sous ses doigts. Il la décrocha de son mur d'un geste brutal et aussitôt le bois rigide dont elle était constituée s'anima. Il commença à onduler et se tordre dans tous les sens pour échapper à la prise de l'étudiant. Elle y parvint et s'enfuit vers une des portes de la salle à toute vitesse. Le jeune homme sauta et la plaqua sur le sol. Cette fois-ci, quand elle se débattit, il était préparé et la maintint de toutes ses forces contre le carrelage. Puis il leva son marteau et l'abattit sur l'écriteau. Derrière lui, les encouragements enthousiastes de Mona Lisa l'accompagnaient.

Quand le bois fut brisé en mille morceaux et ne bougea plus, Sasha se retourna. Les trois autres panneaux étaient en train de se décrocher. Deux d'entre eux y était déjà parvenu et aidaient le troisième. Une fois les trois pancartes au sol, elle se tournèrent vers le jeune peintre et l'encerclèrent. Puis elles se jetèrent sur lui, le frappant, le plaquant au sol et l'entravant du mieux qu'elles pouvaient. Une des pancartes – impossible de discerner laquelle dans cette mêlée – semblait posséder une bouche au crocs aiguisés et s'en donnait à cœur joie, mordant férocement le pauvre Sasha. Ce dernier se défendait du mieux qu'il pouvait donnant des coups de marteaux à droite, à gauche, mais il n'était pas très efficace.

Soudain, un de ces coups désespérés particulièrement puissant atteint une pancarte de plein fouet. Elle éclata en morceau qui retombèrent, inertes. Cela redonna de l'espoir au jeune homme et, en un regain d'énergie, il parvint à se redresser. Il donna un monumental coup de pied au panneau qui le mordait et envoya son marteau de toutes ses forces sur le troisième écriteau.

Il se précipita vers son arme mais au moment où il allait la saisir, un choc d'une incroyable violence le propulsa au sol. Il sentit alors une atroce douleur se propager à partir de son épaule gauche. C'était la dernière pancarte qui venait de lui bondir dessus et le mordait en serrant, serrant ses mâchoires aussi fort qu'elle le pouvait.

Sasha essaya de résister, se contorsionna pour échapper à la prise féroce mais la douleur était trop forte. Il s'évanouit.

OoOoO

Quand le jeune homme se réveilla, la première chose qu'il vit fut le visage inquiet de la Joconde penché au-dessus de lui.

« Vous êtes réveillé ! J'étais tellement inquiète. Je suis désolée, je n'aurais jamais dû vous mêler à cette histoire. Je ne pensais pas que ces pancartes étaient si féroces.

- Que… que s'est-il passé ? »

L'étudiant essaya de se redresser. Il était installé sur un des confortables bancs de la salle.

« Non, non restez allongé. Reposez-vous, je vais tout vous expliquer. »

Mona Lisa s'installa à côté de lui, sur le bord du banc.

« Pendant que vous combattiez les pancartes, j'ai senti le maléfice s'affaiblir progressivement. Lorsqu'il ne resta qu'une seule d'entre elles, j'ai pu me libérer. J'ai vu que vous étiez en mauvaise posture et je me suis précipitée vers votre marteau. Je m'en suis servie pour détruire le dernier écriteau et je vous ai allongé sur ce banc. J'ai essayé de vous soigner mais votre blessure est sérieuse et, malgré mes pouvoirs que j'ai retrouvés, sans matériel adéquat, c'est assez compliqué.

- Merci de m'avoir sauvé, répondit Sasha.

- Oh mais c'est moi qui doit vous remercier, je suis libre grâce à vous ! lui dit-elle en souriant. Mais il faut que nous partions maintenant. J'ai éloigné les visiteurs de cette salle grâce à mes pouvoirs, mais je me sens un peu faible, je n'ai plus vraiment l'habitude. »

Le jeune homme acquiesça et entreprit de se lever à nouveau, malgré son corps constellé de bleus, morsures et égratignures et son épaule douloureuse.

« Regardez dans mon sac, je vous ai pris des vêtements pour vous déguiser.

- Oh vous avez pensé à ça ? Merci ! »

Elle s'habilla rapidement et ils sortirent de la salle, Sasha soutenu par la jeune femme. En émergeant de la pyramide du Louvre, celle-ci s'arrêta un instant, ferma les yeux et inspira l'odeur printanière qui flottait dans l'air. Le vent souffla dans ses cheveux et la Joconde sourit. Elle était libre, sa nouvelle vie allait commencer.

Reptys