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Chapitre 9

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Caleb se fait exclure pour une semaine de son école. Il a apporté un couteau en classe. Un opinel flambant neuf, dont il est très fier. Il a paradé avec sous le préau. Jusqu'à l'agiter sous le nez de la mauvaise personne. Un petit con qui sur l'instant est resté stoïque, bien qu'un peu pâle. Mais une fois rentré chez lui, le chiard a tout raconté à ses parents. Qui ont ensuite campé devant le bureau du proviseur en hurlant à l'acte terroriste.

Caleb s'est fait convoquer. Il a l'habitude. Il est resté impassible, pendant que la partie adverse l'accusait d'être un enfant violent, un danger pour les autres. Que sa place n'était pas ici mais dans un établissement spécialisé. Il les a laissés dérouler leurs conneries, le doigt enfoncé dans une narine, à se curer le nez. Pour Hélène, l'expérience a été plus difficile. Elle est devenue blanche comme un linge. Drapée dans sa dignité, la bouche serrée de déni. Elle a très mal vécu le paternalisme condescendant du proviseur, et le discours acide et culpabilisant du professeur principal de Caleb.

Une fois dans la voiture, elle s'est effondrée en pleurs. Caleb était désolé pour elle, mais surtout pour son opinel confisqué. Il avait beaucoup magouillé pour l'obtenir. Ils sont rentrés à la maison. Caleb et sa mère auraient pu gérer cette situation tous les deux. Ils l'ont déjà fait. Mais ils vivent à trois maintenant. Bastien est sorti du travail. Et là ça n'a fait qu'empirer. Les larmes de sa mère avaient déjà mis Caleb dans le mal. Le sermon de Bastien en revanche, il ne l'accepte pas. Caleb peut endurer tous les reproches. Bastien peut bien l'accuser d'être inutile, ingrat et fainéant. Ce n'est pas Caleb qui va le contredire. Mais qu'il ose lui dire qu'il fait souffrir Hélène et qu'il lui gâche la vie… qu'il ose sous-entendre que Caleb pourrait s'en prendre physiquement à elle… Il se retient de le frapper lui aussi. Par égard pour sa mère. Pour ne pas créer un drame entre eux, et obliger Hélène à choisir pour de bon entre son fils et son copain. Parce que pour la première fois, Caleb a le sentiment qu'on ne le choisirait pas lui. Au lieu de ça, il attrape des verres sur l'égouttoir et les explose contre la fenêtre. Hélène a peur de lui. Il le lit dans ses yeux écarquillés. Elle réalise soudain que son fils n'est plus ce petit garçon qu'elle pouvait contrôler avec une tape sur les doigts et des promesses. Elle pleure de plus belle et part s'enfermer dans sa chambre. Bastien se retranche dans le salon où il allume la télé, pour se donner contenance. Caleb reste seul, à fixer l'eau qui ruisselle sur la vitre, et les débris coupants sur le carrelage. Il tremble de fureur et se sent stupide. Il craint aussi d'être allé trop loin, et de perdre le soutien de sa mère. Mais il est en colère. Contre Hélène en fait. Il le réalise. Une colère qu'il ne peut pas laisser sortir. Sa mère est fragile. Il suffit de voir sa fuite de tout à l'heure. Elle ne peut pas entendre les mots que son fils aurait besoin de prononcer. Caleb trouve tout cela bien injuste. Vraiment.

Hélène passe un coup de fil depuis sa chambre. Caleb a peur un instant qu'elle appelle les flics ou l'asile. Il écoute à la porte. C'est à Jacob qu'elle parle ainsi. Caleb est excédé. Qu'est-ce qu'il a à voir avec leur famille, Jacob ? Pourquoi c'est lui qu'on appelle pour calmer la situation ? Il sert à quoi Bastien ? Depuis quand Hélène craint une confrontation avec son fils ? Caleb veut que sa mère lui hurle dessus pour qu'ensuite ils se réconcilient. Pas qu'elle le repousse comme s'il était un animal instable et brutal. Un peu de vaisselle brisée ne justifie pas ça. Caleb commence à nettoyer le bordel qu'il a semé. Mais il voit trouble. Il tourne dans la cuisine tel un fauve en cage. Il a l'impression qu'on fait de lui le méchant. Il attend. Il commence à préparer son attaque. Jacob sera un bon défouloir. Caleb pourra se passer les nerfs sur lui sans culpabiliser. Jacob ne va pas s'effondrer comme sa mère ou fuir le conflit comme Bastien.

Trente minutes plus tard la sonnette se fait entendre. Personne ne va ouvrir. Jacob s'invite tout seul dans l'appartement. Il échange quelques mots neutres avec Bastien. Puis vient jeter un coup d'œil à la cuisine. Il voit Caleb, assis sur la table, le visage encore rouge. Et à côté de lui, une pelle à poussière remplie d'éclats de verre. La mine sombre, Jacob passe son chemin, guidé par les petits sanglots affectés d'Hélène. Elle l'accueille dans le couloir et l'attire dans sa chambre. La belle femme éplorée. Il la console et ils discutent tous deux à voix basse derrière la porte. Bastien monte le volume de la télé. Caleb a envie de vomir. Il sort au pied de l'immeuble et marche jusqu'au parking. Il repère la voiture de Jacob et s'y adosse. Le fond de l'air est frais. Les ombres s'allongent. Il aurait dû attraper un manteau avant de sortir, mais trop tard pour y retourner.

Quand Jacob apparait à l'entrée du parking, Caleb se décolle avec raideur du véhicule. Le garçon garde la tête basse, les poings serrés. Sans se hâter, Jacob marche jusqu'à lui et l'enlace. Caleb reste un peu con, perdu dans l'étreinte de cet homme plus grand que lui. Personne ne se risque jamais à l'approcher comme ça. D'abord parce qu'il pue, et ensuite parce qu'il mordrait. Jacob n'a l'air de craindre ni l'un ni l'autre. Caleb sent des mains rudes dégager son t-shirt de son pantalon, et se glisser sous le tissu. Jacob lui touche le dos. Rien de sensuel. Une caresse chaude et apaisante. Caleb ne rend pas l'étreinte. Il garde ses propres bras crispés entre leurs deux corps. Il tremble des pieds à la tête. Renifle un peu. Laisse une trace de morve sur le blouson de Jacob. Qui ne lui en tient pas rigueur. L'homme est sûr de lui et convaincant quand il lui fait sa proposition. « Ta mère a besoin de souffler un moment. Je peux t'accueillir, si tu veux. »

C'est quoi ce faux choix ? Caleb repense à ce futur appartement, que sa mère et Bastien ont loué pour commencer leur nouvelle vie à deux. À deux. Il y a une chambre d'amis. Qui devait être la chambre de Caleb. Mais qui se transforme de plus en plus en bureau de Bastien. Caleb n'est plus désiré. Il sait ce que sa mère espère. Que son fils va se débrouiller comme il peut jusqu'à la fin de l'année. Squatter chez des potes. Dormir dans la rue peut-être. Et qu'à la rentrée prochaine, il accepte d'être interne au lycée. Hélène ne veut plus d'un fils à plein temps. Surtout d'un fils à problèmes comme Caleb. Elle a une chance de devenir une femme respectable grâce à Bastien. Et Caleb adore sa mère, alors pourquoi il ne céderait pas, aujourd'hui encore ?

Comme d'habitude, Caleb n'est accepté nulle part. Il est juste toléré. Le garçon a le cœur lourd en retournant à l'appartement. Il se rend directement dans sa chambre et rassemble ses affaires. Il essaie d'en prendre le plus possible. Il a peur qu'Hélène ne profite de son absence pour s'en débarrasser. Elle pourrait faire ça. Jeter les affaires de son fils et prétendre qu'il n'a jamais existé.

Il la découvre sur le seuil de sa propre chambre. La colère de Caleb laisse place à une acceptation résignée. Hélène a les traits tirés. Échevelée, l'air hagard. Il l'a rarement vue comme ça. Elle lui parle d'une toute petite voix. Triste et suppliante. « Tu es fâché contre moi ? »

Caleb ne répond rien. Il se contente d'embrasser sa mère sur le front. Puis il continue sa route dans l'étroit couloir, en se bagarrant avec ses sacs.

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Oscar fait la fête à Caleb dès qu'il le voit descendre de la voiture. Caleb prend le temps de câliner le vieux chien. Enfin quelqu'un qui l'accueille avec plaisir. Jacob est égal à lui-même. Soit il trouve la situation normale, soit il a décidé de faire comme si. Caleb a muselé ses émotions. Il veut prouver qu'il se contrôle. Que la situation ne l'affecte pas tant que ça. Devant le canapé convertible, il fait quand même la tête. Il ne garde pas un bon souvenir de ses nuits passées là-dessus. Entre Alexis et les ressorts qui lui rentraient dans le dos… Caleb décide de se lancer et de poser à Jacob la question qui lui brûle les lèvres. « C'est un problème si je dors avec toi ? » Il se prépare à ce que la réponse soit non. Mais l'homme lui répond avec le sourire qu'il n'y voit aucun inconvénient.

Il est tard. Mémé est déjà partie se coucher. Caleb grignote les restes du repas. Jacob vaque dehors. Un souci avec un des chevaux. Caleb ne cherche pas à en savoir plus. Il fait une toilette de chat. C'est plus facile de se glisser dans son lit quand Jacob n'est pas présent. Caleb est reconnaissant pour ça. Il se cantonne à l'extrémité du matelas. Il ne veut pas que Jacob le trouve envahissant. Caleb n'a jamais dormi avec quelqu'un d'autre que sa mère. Quand il était petit, mais aussi ado, pour économiser une chambre d'hôtel. Il était à la fois indifférent à sa présence et rassuré par elle. Il n'a aucune idée de comment il va réagir à Jacob. Et il ne le saura pas cette nuit. Les émotions de la journée ont raison de Caleb. Son cerveau dit stop et tire les rideaux. Caleb s'endort comme une masse, avec un bras et un genou qui pendent dans le vide.

Il peine à sortir du lit le lendemain. Pourtant, personne pour venir le houspiller ou l'arroser d'un seau d'eau. Soit Mémé ne sait pas encore qu'il est ici, soit Jacob a fait pression sur la vieille. Et il vaut mieux. Parce que Caleb n'est pas d'humeur. Il s'est réveillé avec une sensation de détresse. De perte. A présent, il sent la fureur de hier se reconstruire lentement en lui. Un sentiment fort d'injustice. Celui d'avoir été mal traité. L'école, la maison. Il n'en peut plus de tout ça. Il faut qu'on le laisse respirer, sans quoi, il va taper dans les murs. Et tant pis si c'est surtout lui qui se fait mal.

N'en déplaise à ses profs et Bastien, Caleb n'est pas un fainéant. Aujourd'hui est un jour perdu. Mais dès demain, il compte être le premier levé et prendre des initiatives. Caleb a juste besoin de comprendre le sens de son travail. Qu'on le félicite s'il fait bien, et qu'on le laisse recommencer s'il fait mal. Cela, Jacob semble le comprendre. Ils fonctionnent plutôt bien tous les deux. Quand on en vient au travail en extérieur, Caleb est assez dégourdi et futé pour ne pas trop être un boulet. Malgré tout, il se découvre plusieurs fois à la traine derrière Jacob. Qu'il coupe du bois, nettoie l'écurie, remplace des tuiles cassées, ou creuse un nouveau fossé pour évacuer l'eau de pluie, Jacob travaille avec méthode, efficacité, et en silence. Caleb a mal partout et a enchainé plusieurs boulettes. Mais il est sûr d'une chose. Il préfère être ici que s'emmerder à l'école ou chez lui. Il évite Mémé le plus possible, sauf au moment des repas, où il joue des coudes avec elle pour obtenir une portion de la marmite. Caleb finit par trouver plus simple de se cuisiner un petit truc à part, quand elle est occupée ailleurs. Il se réjouit ensuite de l'entendre piailler parce qu'il a inversé l'ordre des couteaux, ou parce qu'une feuille de salade est restée collée à l'évier.

Il couche avec Jacob. Il s'y attendait et l'espérait. Rien de fou. L'homme le caresse au réveil. Dans ces moments, Caleb oublie de cligner des yeux et finit avec des larmes au coin des paupières. Jacob lui impose quelques baisers. C'est peut-être la seule chose qui embête Caleb. Le garçon n'a pas une très bonne dentition. Lorsqu'il ricane à la face des gens, ça ne le dérange pas. Mais quand Jacob l'embrasse, Caleb ne pense qu'à ça. Il n'aime pas être embrassé. Il n'aime pas qu'on lui respire au visage. Et peu importe que Jacob ait bonne haleine. Mais Caleb se force, parce que c'est la seule chose que Jacob lui demande, et que le garçon s'attendait à pire. Il s'en sort bien. Jacob n'est pas pressant. Et tant mieux, car Caleb n'est pas prêt à plus. Ils n'en ont pas parlé mais Jacob doit le sentir. Pour dire vrai, Caleb imagine bien sa sexualité à se faire branler sous les couvertures sans jamais aller plus loin. Mais même lui, avec son égoïsme adolescent teinté de naïveté, réalise que Jacob y trouvera à redire.

Dormir ensemble devient vite une évidence. Ils ne sont pas câlins, ni l'un n'y l'autre. Ni bavards. En fait, si on met de côté leur petit échange manuel, il n'y a pas beaucoup de communication entre eux. Chacun reste de son côté du lit. Caleb se demande si pour Jacob c'était différent. Avec Alexis. Sûrement. Après tout, l'autre est un vrai chieur. Il devait exiger des trucs tout le temps, et Jacob devait céder, juste pour avoir la paix. Des fois Caleb se demande s'il serait bien accueilli, si en début de nuit il venait se coller à Jacob. Mais Caleb n'est pas comme ça. Il n'est pas une serpillère comme Alexis. Il a sa fierté. C'est déjà assez humiliant que Jacob l'ait recueilli sous son toit, tel un chaton indésirable.

Caleb renoue avec l'hygiène. Et ça ne lui fait pas plaisir. Il vivait jusqu'ici dans un complet je-m'en-foutisme. C'était confortable et sans prise de tête. Sa nouvelle intimité avec Jacob fait naître en lui un sentiment désagréable. La gêne. La gêne qu'on le découvre sale à certains endroits et qu'on lui en fasse la remarque. Caleb est contraint de se laver. Parce que pour la première fois, il ne veut pas qu'on le repousse. Il se sentirait humilié qu'on le repousse. Furieux. Désemparé. Si le prix à payer pour ne pas subir ça est un rapide passage sous la douche, Caleb fera l'effort. De la part du garçon, ce n'est pas une prise de conscience, mais un choix stratégique.

Sa mère l'appelle tous les jours. Au téléphone, Hélène se comporte comme si son fils avait huit ans, et qu'il était en colonie de vacances. Parce qu'il ne sait pas comment réagir autrement, Caleb entre dans son jeu. Ils échangent des banalités sur leur journée, ils rigolent un peu. Quand Hélène dit à son fils qu'elle l'aime et qu'il lui manque, il lui répond que lui aussi l'aime et qu'elle lui manque. Ces coups de fil le laissent épuisé. Il s'écroule toujours sur le canapé. La main sur son front comme s'il avait de la fièvre. Quand Jacob assiste à ça, il vient le réconforter. L'homme semble vouloir lui faire passer ce message muet : Ta mère est un peu folle mais on l'aime quand même.

Caleb n'est pas sûr. Il n'est plus sûr d'aimer qui que ce soit.

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