Arélia 3

Son armée se trouvait en mauvaise posture. Les troupes adverses l'avaient presque entièrement encerclée. Il fallait qu'elle use d'une bonne stratégie où elle pouvait dire adieu à la victoire. Elle examina les possibilités qu'elle avait de s'en sortir, toutes celles qui lui venaient en tête lui apparaissaient sans issue. En désespoir de cause, ne sachant pas quelle manœuvre adopter, elle avança finalement l'un de ses chars, capturant au passage un fantassin ennemi.

Arélia releva la tête vers son opposante. De l'autre côté du plateau de jeu, Crysélia souriait. Elle fronça les sourcils, puis se recentra sur les pions. Sa bêtise lui apparut d'un coup. Il suffisait à son amie de déplacer l'un de ses chars à elle pour la bloquer définitivement. La jeune fille pesta, réalisant que la partie se terminait pour elle.

« Tu auras plus de chance une autre fois, la soulagea sa sœur.

- J'imagine, concéda-t-elle avec un haussement d'épaules.

- Ce n'est pas comme si tu perdais à chaque fois !

- Justement ! Ça rend ces défaites encore plus frustrantes ! » Sa jumelle pouffa, mais reprit vite son sérieux.

« Allez, viens ! répliqua-t-elle sans plus aucun enthousiasme. Il ne faut pas être en retard. » Les braves guerriers les attendaient. Arélia grimaça.

Depuis l'entrée en guerre, les militaires, du simple soldat au vétéran haut-gradé, leur rendaient régulièrement visite, pour s'attirer les grâces d'Achidia. On en dénombrait au moins deux par soir. Beaucoup revenaient plusieurs fois, avec l'espoir de revenir aussi chanceux de chaque bataille ou avec celui d'avoir un meilleur sort que leurs camarades. Ils se montraient prévenants et sensuels avec elles, cherchant à tout prix à éveiller leur désir. Si elles n'étaient pas réceptives à leurs attentions, ils interprétaient cela comme un mauvais signe pour le prochain combat.

Aujourd'hui, pour la quatrième fois de leurs vies, Crysélia et elle allaient passer quelques instants chacune seule avec un homme. Après l'homme qui l'avait dépouillée de sa virginité, il y avait eu un homme d'un certain âge mais encore vigoureux. Rapidement après la pénétration, il s'était assoupi sur elle. Il ne s'était pas contenté de l'écraser de sa masse; il avait aussi laissé un filet de salive entre ses seins et des marques de pincements sur sa peau. Le troisième avait été un jeune homme au visage lunaire. Ni beau ni laid, il avait un physique passe-partout, un corps de taille moyenne et un peu grassouillet ; il sentait la farine et le levain. Ils avaient échangé quelques phrases de courtoisie, rien de plus, par timidité de sa part à lui et surtout par grand manque d'envie de la sienne. Elle n'avait rien ressenti avec lui, aucun dégoût mais aucun plaisir non plus ; la pure indifférence.

Elle espérait que celui qu'elle rencontrerait bientôt diffère de ces trois premiers. Elle rêvait d'une vraie amélioration. Elle souhaitait connaître ce qu'elle ignorait encore, ce que sa mère lui avait autrefois promis, ce que Crysélia avait expérimenté la nuit de sa consécration : le sentiment d'être spéciale, d'être un individu à part, digne de toutes les révérences. Elle voulait que pour une fois un homme la traite véritablement comme une représentante d'Achidia sur terre.

Elle observa sa sœur un instant. Elle réajustait le bas de sa robe avant de se mettre à l'épousseter. L'habit n'en avait pas réellement besoin, mais ce geste l'aidait à atténuer sa nervosité. Arélia attrapa sa main et la serra dans les siennes. Leurs regards se fixèrent un moment, sans qu'aucun mot ne passe leurs lèvres. Toute parole aurait été futile et malvenue pendant ces secondes. Le silence, à cet instant, leur apportait un certain confort et le briser leur apparaissait comme sacrilège. C'était leur moment hors du temps, quand leurs esprits leur semblaient plus connectés que d'ordinaire.

Tout le temps où elle avait repoussé Crysélia, elle avait presque oublié la force de leur lien. Elles savaient se comprendre sans rien se dire, juste en se regardant.

Puis, Crysélia se força à sourire pour les rassurer. Ses yeux, incapables de mentir, n'affichaient cependant que de l'inquiétude. Tous les hommes n'étaient pas comme Lonardo. Tombée de son nuage, sa chute avait été rude. Rude mais nécessaire, elle leur avait permis de se rapprocher. Arélia l'imita malgré sa nette absence de joie, pour se donner du courage. Ses iris brillaient de résignation ; il leur fallait accomplir leur devoir. Et si, malgré ces prières silencieuses, cette fois-ci n'était pas meilleure que les autres, elle ne serait certainement pas pire.

Le loquet de la porte se déplaça et le bras d'Eméria apparut dans l'embrasure. L'entrée de son amie n'indiquait qu'une chose : leur tour était arrivé.

« Bonjour, Arel ! la salua-t-elle chaleureusement.

- Bonjour, Meri ! lui retourna-t-elle.

- Bonjour Crysélia ! répéta-t-elle, poliment mais d'une voix dépourvue d'enthousiasme.

- Jour. » On ne pouvait pas qualifier sa sœur et son amie de proches. Crysélia voyait encore la seconde comme une rivale à sa grande peine. Elle détestait les surnoms qu'elles utilisaient, les trouvaient ridicules. Elle, c'était son attitude qu'elle jugeait ridicule mais elle passait outre, trop heureuse de l'avoir retrouvée après des semaines à rester à distance.

« Je vois que vous avez fait une partie de saïmos, remarqua Eméria. Qui l'a remportée ?

- Crysa, répondit Arélia.

- Ah... Nous devrions jouer l'une contre l'autre, proposa alors sa camarade de chambre à sa sœur.

- Peut-être... J'y réfléchirai.

- Je prends cela comme une acceptation, plaisanta son amie - ce à quoi sa sœur ne répondit que par une torsion de la bouche. Vous devriez vous dépêcher, leur conseilla-t-elle ensuite. Elles ne sont pas patientes aujourd'hui.

- Elles ne l'ont jamais été ! rétorqua Arélia.

- Et maintenant, elles le sont encore moins. Évitez de les fâcher, allez-y ! » Elle les poussa presque dehors avant de refermer la porte.


Arélia aimait le moment du bain, mais elle préférait celui qui venait après l'acte à celui qui le précédait. Il retirait les traces indésirables que les hommes avaient laissées sur son corps, il la rendait à nouveau "propre".

Malheureusement, il ne lavait pas son esprit.

Elle se demandait souvent comment faisaient les prêtresses adultes pour recommencer régulièrement et ne s'arrêter qu'en cas de menstrues, de grossesse ou d'allaitement, ou lorsqu'elles devenaient trop vieilles. Sa tante avait une amante. Sa mère s'était rattachée à ce qu'on lui avait raconté enfant. Sa grand-mère... Seule Achidia connaissait les pensées qui habitait la tête de sa grand-mère.

Elle sortit de l'eau, se sécha et appliqua sur sa peau une huile parfumée. L'odeur épicée du produit lui rappela sa mère. Une novice vint la coiffer et la maquiller, observée par une prêtresse adulte. La fille devait avoir l'âge d'Elissa, une dizaine d'années. Elle paraissait extrêmement concentrée, tandis qu'elle passait le peigne dans ses cheveux encore humides. Toutes les dix secondes environ, elle tournait un regard anxieux vers sa superviseuse, attendant un avis de sa part. Arélia avait été à sa place il n'y a pas si longtemps. Elle se souvenait d'elle à l'âge de cette fille, appliquée sur la tâche, s'efforçant à bien dessiner le contour des lèvres ou à bien appliquer le khôl ou le fard à paupières. Crysélia avait aimé ça ; elle, moins, mais plus que la broderie. Avoir des yeux constamment rivés sur elle avait été le pire de l'exercice ; les superviseuses n'avaient en outre pas toutes un regard bienveillant ou encourageant. Celle qui inspectait ce que faisait sa cadette à cet instant arborait d'ailleurs une mine sévère. Arélia se tourna pour sourire à l'enfant qui avait terminé de la peigner. Rassurée, celle-ci se détendit et alla chercher de la poudre sur l'étagère.

Elle mettait du temps à trouver la bonne. Arélia s'impatientait de plus en plus. À rester assise, ses jambes la démangeaient. Elle les étira. La supérieure la reprit du regard et pressa la novice. La fillette, dans sa précipitation, renversa malencontreusement l'une des boîtes et le contenu se répandit sur le sol et sur ses vêtements. Sa maladresse fut accueillie par une pluie de remontrances. Arélia pouvait constater qu'elle retenait ses larmes. « Tu nettoieras tout cela une fois que tu auras fini. » lui ordonna la prêtresse. La novice se remit à l'œuvre, la main encore tremblante. Elle l'encouragea d'un second sourire. L'enfant renifla, sécha ses yeux avec sa manche et ouvrit une petite boîte verte.

Quand elle eut fini de la maquiller, la novice s'inclina légèrement et partit se placer dans un coin de la salle. Une autre prêtresse entra, une jeune femme d'une vingtaine d'années. Arélia la reconnut comme une cousine d'Eméria mais avait oublié son nom. Elle allait s'occuper de sa partie la moins appréciée : la coiffure. Elle détestait que l'on tire sur ses cheveux, qu'on les torde dans tous les sens pour leur donner des formes sophistiquées. Ce n'était pas qu'elle n'aimait pas le résultat final - il changeait des nattes ou queues-de-cheval en lesquelles sa mère les arrangeait et prouvait son statut - mais le processus nécessaire était long, bien trop long. Il fallait prendre garde que chaque boucle soit parfaitement dessinée, et qu'aucune mèche ne décide de se rebeller. Heureusement pour sa préparatrice qu'elle n'avait pas les cheveux entièrement secs ; nombreux et naturellement frisés, ils lui auraient rendu la tâche très ardue.

La tâche accomplie, Arélia se leva. Enfin ! Elle avait l'impression qu'une colonie de fourmis avait élu domicile dans ses jambes. La prêtresse la plus âgée lui passa un miroir. Elle ne trouva rien à redire sur son apparence. Elle était magnifique. Son reflet la remplit de confiance en elle. Elle remercia les deux femmes et la fillette.

C'est l'esprit tranquille qu'elle gagna la chambre.


Plusieurs minutes passèrent dans la solitude. Elle commençait à s'ennuyer.

Elle arpentait la salle en long et en large quand elle entendit la porte s'ouvrir. Elle se précipita sur la banquette et lissa sa robe. Un jeune homme venait de passer le seuil.

Lorsqu'il s'approcha et qu'ils purent chacun distinguer les traits de l'autre, elle se réjouit. Il était beau garçon. Lui la regarda d'abord avec des yeux écarquillés, puis son visage se para d'un immense sourire.

« Je suis heureux de te revoir. » commença-t-il. La revoir ? Interloquée, elle fronça un sourcil.

« Tu ne me reconnais pas ? » Il la confondait avec Crysélia. À peine avait-il posé la question, qu'elle l'avait réalisé.

« J'ai souvent pensé à toi, poursuivit-il.

- Non, ça ne se peut pas, déclara-t-elle avec un air taquin.

- Mais si... je te le garan...

- Non, le coupa-t-elle, amusée par sa confusion. Tu ne m'as jamais rencontrée avant aujourd'hui. Mais tu connais certainement ma sœur, Crysélia.

- Ah ! Tu dois donc être Arélia. Elle m'a parlé de toi. C'est impressionnant à quel point vous vous ressemblez !

- Gémellité. Mais ça ne signifie pas que nous sommes pareilles, insista-t-elle. Moi, c'est moi. Crysélia, c'est Crysélia.

- Bien sûr, approuva-t-il. Deux de mes frères sont également des jumeaux. Physiquement, rien ne les distingue et pourtant, leurs personnalités sont bien différentes.

- Je pense que je ne me tromperai pas si je t'appelle Lonardo.

- Non, lui assura-t-il en riant à moitié. Je vois que Crysélia t'a parlé de moi.

- Elle n'a pas attendu pour le faire. Tu lui as fait grande impression.

- J'en suis flatté. Elle n'était pas ma première, mais elle était celle que j'ai le plus appréciée.

- Tu l'aimes ? voulut-elle savoir.

- Je n'utiliserai pas ce mot. Il me parait trop fort. Après tout, je ne l'ai rencontrée qu'une fois.

- Elle, elle t'aime.

- V... vraiment ?

- Oui.

- Ça... ça me touche... et m'honore.

- Justement... Cela n'a rien de personnel, mais à cause de ça... je ne pense pas pouvoir m'accoupler avec toi. J'aurais le sentiment de la trahir.

- Il le faut pourtant. Dis-toi que le destin en a décidé ainsi.

- Le destin ! Pfff... Belle excuse ! La situation doit bien te plaire. Tu vas t'unir deux fois à la même prêtresse... enfin, pas tout à fait, mais c'est un détail. Moi, je passerai le reste de ma vie avec cette culpabilité. Évidemment, ça ne t'importe pas !

- Pourquoi est-ce que ça t'embête autant, toi ? C'est normal de partager ses maris avec ses sœurs...

- Ou ses femmes avec ses frères, termina-t-elle pour lui. Mais, le mariage, c'est différent.

- En quoi ?

- Un mariage, il s'agit simplement d'un contrat entre deux mères. L'amour n'y est qu'en option.

- Amour ! Mff... C'est un terme exagéré !

- Pas dans le cas de Crysélia, le contredit-elle avec véhémence.

- Elle avait raison, lui donna-t-il pour toute réplique.

- Qui ? À quel propos ?

- Crysélia, quand elle disait que tu pouvais avoir du mordant. » Arélia se calma.

« Seulement avec les imbéciles, précisa-t-elle d'un ton bien moins fâché.

- Si je t'ai donné l'impression d'en être un, je m'en excuse sincèrement. » Et il ne mentait pas en employant ce terme. Il paraissait vraiment désolé.

« Tu tiens beaucoup à ta sœur, poursuivit-il.

- Plus qu'à n'importe qui d'autre.

- Si elle ne sait rien, elle ne souffrira pas, argumenta-t-il. Rien ne t'oblige à lui dire avec qui tu étais.

- Elle sait quand je lui cache quelque chose. Non, je ne pourrais pas le faire. Je pourrais me forcer avec n'importe quel autre homme, mais pas avec toi. Pas parce que tu me déplais, mais...

- À cause de Crysélia, termina-t-il pour elle. Écoute, tu devrais faire abstraction des sentiments de ta sœur, lui conseilla-t-il. Pour le moment, nous sommes censés symboliser la Déesse et le Dieu et reproduire leur union.

- Tu veux que je fasse abstraction ! se fâcha-t-elle à nouveau. Crysélia est amoureuse de toi. Si ça t'est égal, et bien pas à moi ! Parce que je l'aime. Maintenant, sors, s'il te plaît.

- Arélia, tu ne peux pas me demander de partir !

- Sors. Va voir quelqu'un d'autre.

- Sois raisonnable !

- Sors ! » Elle avait prononcé la troisième injonction avec une telle violence que Lonardo eut un mouvement de recul. Il soupira, se dirigea vers la porte et l'ouvrit pour la laisser seule. Cependant, alors qu'il allait faire un pas dehors, il s'arrêta. Une silhouette lui barrait la route.

Arélia frémit. Dahlia, l'amie de sa grand-mère se dirigeait vers elle d'un pas brusque. Arrivée à sa hauteur, elle l'agrippa par le haut de la robe. Ses yeux, rouges de colère, la foudroyaient. « Je t'ai entendue lui ordonner de sortir ! Qu'est-ce qui vient de te passer par la tête ? Explique-toi ! »

L'adolescente soupira à son tour. Oui, elle avait refusé d'accomplir son devoir cette fois, mais Crysélia passait avant lui. Elles avaient renoué, elle n'allait pas redéfaire leur lien. Tant pis, si les anciennes s'offusquaient. Sa sœur passait avant leur avis aussi.

« Je ne le peux pas.

- Et je peux savoir pourquoi ?

- Parce que je trahirai Crysélia en le faisant, avoua-t-elle.

- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?

- Ma sœur aime Lonardo...

- Elle l'aime ? ricana Dahlia. Nous sommes des servantes d'Achidia, notre rôle est de la représenter. Nous n'avons pas le luxe de tomber amoureuses, Ni d'être sentimentale ! Toi, s'adressa-t-elle à Lonardo, reprends avec elle. » Sur ces mots, elle s'en alla.

Arélia, les larmes aux yeux, commença à se déshabiller. Elle n'avait pas le choix, mais l'idée de coucher avec l'homme dont Crysélia s'était éprise la rebutait. Après le passage à l'acte, elle savait qu'elle ne pourrait plus regarder sa jumelle en face. Il fallait qu'elle l'oublie, qu'elle n'y pense plus, quelle se concentre uniquement sur Lonardo qui se tenait à présent nu devant elle. Mais plus elle essayait et moins elle y parvenait.

Elle s'avança vers lui. Il fallait qu'elle agisse. Il caressa sa joue. Sa main était douce, le geste, rassurant. Il rapprocha son visage du sien, emmêlant leurs souffles. Elle bloqua sa respiration et ferma les yeux pour ne pas voir ce qui allait inévitablement arriver.

La suite fut la meilleure de ses expériences mais également la pire. Quand ce fut fini, elle resta un instant allongée à essayer de remettre ses idées en place. Lonardo attrapa une mèche de ses cheveux que la sueur avait collée à son visage et commença à jouer avec. Sa coiffure était en désordre, comme son esprit. Elle avait apprécié ce moment ; elle n'aurait pas dû. Elle bougea la tête et se redressa. Puis, elle remit les bretelles de sa robe. Il la retint par le bras avant qu'elle ne se lève. Elle se dégagea et se leva d'un bond. Il prononça son nom. L'incompréhension dans sa voix l'émut. Une petit voix en elle la suppliait de se tourner vers lui, mais une, plus forte, lui commandait de quitter la pièce au plus vite sans un regard en arrière. Ce fut cette dernière qu'elle écouta.

Une fois sortie, elle gagna la Maison de Purification avec une seule directive en tête : éviter Crysélia le plus longtemps possible.