Auteur : Camille Dit Yomika

Relecture : Dawn (merci pour ton temps)

Correction : PAS DE CORRECTION ORTHOGRAPHIQUE

Chapitre 03

Adrias plongea la tête dans le seau d'eau, l'image de la licorne toujours imprimée derrière ses paupières. Il n'arrivait pas à s'en défaire. Il pensait à elle, à lui, à toute heure, à tout instant de la journée.

Trois soleils s'étaient levés depuis qu'ils l'avaient vue. Blanche, merveilleuse et fière. Dressée et immobile, entre lui et la jument, elle l'avait protégé. Sans qu'il ne comprenne pourquoi, le cheval de Yura s'était cabré. Avant qu'il ait pu faire un pas pour se dégager, elle s'était interposée entre lui et la jument.

La licorne. Le symbole de son pays. La protectrice de la forêt.

À bout de souffle, Adrias rejeta sa tête en arrière, essorant ses cheveux trempés d'eau et de sueur. Son bras le brûlait et un serviteur attendait anxieux à côté de lui pour pouvoir le soigner. Le jeune garçon, sans doute un des écuyers du noble Sax, tenait un tissu blanc tout en fixant l'horrible balafre qui déchirait son biceps. La blessure, laide et fraiche, saignait encore. Il n'aurait jamais dû être blessé, pas sur un terrain d'entrainement, et certainement pas par un soldat à peine formé.

Il avait été distrait. Alors qu'il donnait ses ordres, redressant la position des dernières recrues, quelqu'un l'avait appelé. Il était sûr d'avoir entendu son prénom porté par le vent.

Surpris, Adrias était resté figé, à l'écoute, mais le murmure s'était dissous. Ses yeux s'étaient détournés de son adversaire pour chercher dans la foule assistant à l'entrainement l'objet de ses obsessions. Quelques secondes d'inattention. Il n'avait pas paré. Le soldat avait détourné de justesse sa touche, ne lui infligeant rien de pire qu'une coupure impressionnante au bras.

Damon…

Tout le ramenait à lui et à elle. L'être blanc et la licorne.

Dès qu'il avait pu, il était retourné dans la forêt à sa recherche. D'elle, mais surtout de lui. Il, elle. La licorne et Damon partageaient le même regard, ce bleu délavé inimitable. Si semblables et pourtant dans deux formes différentes. Il fallait qu'il sache. Le doute le rongeait.

Il avait parcouru la forêt, l'attendant chaque soir et chaque matin au pied du grand arbre. Et si, parfois, il sentait le picotement de sa présence ou croyait percevoir l'étincelle de sa chevelure cristalline, jamais Damon ne l'avait rejoint.

— Il ne t'a pas loupé, grogna Yura en se postant à ses côtés.

Prenant la compresse des mains du garçon, Yura le renvoya d'un mouvement sec du menton. Il attendit que le gamin ait détalé pour reprendre la parole.

— Tu pensais à elle, n'est-ce pas ?

Il le dit les yeux dans le vague, le regard porté au loin vers la forêt. Yura aussi avait changé depuis qu'il l'avait vue. Son ami parlait moins et se montrait plus réservé, au point que Bahjan s'était inquiété de l'absence de ses impairs.

— La licorne… Elle est dans mes rêves.

Lui prenant le tissu, Adrias se renfrogna. Sans douceur, il essuya les coulées de sang et plaqua le bandage sur son bras, des auréoles rouges fleurissant sur le blanc. Il avait l'impression que la couleur reflétait son humeur.

Expirant longuement, il essaya de brider cet inconfortable sentiment de possession qu'il éprouvait vis-à-vis de la licorne. Elle n'était pas à lui, elle n'était d'ailleurs à personne, mais il ne pouvait s'empêcher d'être dérangé à l'idée qu'elle apparaisse dans d'autres songes que les siens.

— Si tu ne l'avais pas vue avec moi, jamais je n'y aurais cru.

Yura marqua une pause, avant de lever les yeux vers lui, et de le fixer avec solennité.

— Elle t'a protégé. Tu es béni, Adrias, mon prince. Futur roi.

Une expiration passa entre eux et Yura baissa la tête, la main sur son cœur.

— Ma vie a toujours été la vôtre. Mais aujourd'hui, je vous renouvelle mon serment. Prince Adrias, fils du roi Myrias, de la lignée d'Achior, ma main et mon cœur sont les vôtres. Plus que ma vie, je vous offre ma fidélité et mon amitié. La forêt guide vos pas, mes yeux y ont assisté, je marcherais donc dans les vôtres. Acceptez-vous mon ombre et ma protection ?

C'était le serment des Rois, celui que les conseillers juraient après le couronnement. Et si d'ordinaire, il était prononcé dans la salle du pouvoir, là où était rendu tout jugement, ici dénué de toute parure et de toute cérémonie, il avait bien plus de sens. Il était empreint d'allégeance et de foi.

Adrias inspira et porta à son tour sa main sur son cœur.

— Yura, fils de Yumas, de la lignée d'Achior, chef des armées et fidèle conseillé. Tu possèdes déjà mon amitié, et ma vie, plus d'une fois, a été entre tes mains. Je n'ai pas peur d'avancer. Si je trébuche, je sais que ton sens du devoir réorientera mon chemin. Tu chemines déjà dans mon ombre.

— Longue vie à Achior.

— Longue vie au royaume.

— Fidélité à la couronne.

— Fidélité à la licorne.

— Fidélité à la licorne, répéta Yura dans une expiration avant de se détourner.

Adrias le regarda rejoindre leurs troupes et disperser d'un grognement autoritaire ceux qui espéraient échapper à leur tâche quotidienne. S'il n'avait jamais douté que Yura le prononce le jour venu, il ne s'était pas attendu à recevoir le serment de fidélité aujourd'hui. Yura était un des hommes qu'il respectait le plus après leurs pères respectifs.

Rejoignant le chemin de ronde du château de Sax avant qu'un guérisseur, ou pire, Bahjan, lui tombe dessus, il s'adossa aux remparts. Le domaine du noble était magnifique vu d'ici. Entre les villages, les vignes s'étendaient à perte de vue. Elles étaient une richesse aussi précieuse que l'or et, dans le soleil, elles brillaient du même éclat.

Se penchant, il observa son camp en bas des fortifications, que les plaines et les champs séparaient de la forêt. Si son château était au centre du royaume, ceux des nobles étaient toujours construits proches des bois, au plus près de la licorne.

Il ne détourna pas le regard quand il entendit le pas lourd du noble Sax venir à lui.

— C'est beau, n'est-ce pas ?

S'il avait été au temps de son père un commandant reconnu, aujourd'hui, l'homme portait l'embonpoint et les rides de l'âge. Habillé de vêtement aux couleurs vives, typiques de son domaine et agrémentées de passementeries militaires luxueuses, l'homme affichait sa fonction de pouvoir. Il se tenait la tête haute, les épaules droites et les mains nouées dans son dos.

— C'est paisible, répondit Adrias.

— Oui, ce sont les terres les plus riches de votre royaume. Je fais en sorte qu'elles le restent.

Le ton utilisé était froid, pleins de sous-entendus qu'Adrias espérait mal interpréter. Le noble Sax était un bon politicien, à la parole acérée et toujours à double sens. Il avait l'art de la conversation et des menaces voilées.

Adrias se tourna vers lui, soutenant le regard affuté du vieil homme.

— Votre père et moi avions de bons rapports. C'était un grand homme, aux choix avisés.

— j'espère que les nôtres seront de même.

— Mon temps sera court dans votre règne. Bientôt, ma fille héritera de mon titre et de mes responsabilités. C'est avec elle que vous devrez nouer une alliance.

— Elle sera un soutien fort à la couronne. Avina est votre digne héritière.

— Elle sera un soutien inébranlable sur n'importe quel trône. Elle porte en elle le sang d'une des plus vieilles lignées et les transmettra à son enfant.

Gardant le silence, peu sûr de retenir la colère qui piquait sa langue, Adrias hocha la tête, le plus poliment possible. Les paroles de Sax se tenaient sur la ligne ténue de la trahison. Induire qu'il pourrait y avoir un autre trône que le sien impliquait que sa lignée pourrait disparaitre. Depuis mille ans, les Achiors tenaient le pouvoir, le transmettant au premier-né du roi ou de la reine.

— Si c'est une question de sexe, jeune prince, épousez un nubile et prenez Avina comme mère du prochain enfant de la couronne. La lignée d'Achior alliée à celle des Sax assurait un souverain fort, aux multiples soutiens. Il portera en lui nos deux autorités.

— Les nobles sont soumis à la couronne, vous et votre fille y compris. Il n'y a pas d'autre autorité que celle de la lignée d'Achior, elle suffit au respect et à l'ordre. Vous apprendrez mon choix de compagnon de règne, en même temps que vos semblables. Le conseil a enregistré la main de votre fille, je ne peux vous promettre plus.

— Les accords…

— Les accords concernent le commerce, pas mes choix de vie ! le coupa Adrias à bout de nerfs, acerbe.

Le ton sec fit reculer Sax qui grimaça face à son geste de soumission. Il étira ses lèvres dans un sourire aigre et faussement avenant, avant d'incliner la tête. La posture respectueuse contredisait totalement son expression, le vieil homme incapable de cacher sa fureur et son humiliation.

— Un de vos conseillers vient vers nous, permettez-moi de me retirer, jeune prince.

Le jeune était dit avec tellement de fiel qu'il en devenait une insulte. Avant qu'Adrias ait pu répondre, Sax recula et laissa sa place à Bahjan qui le salua respectueusement en s'écartant pour le laisser passer.

— Le noble Sax avait l'air contrarié, mon prince, commenta Bahjan en le rejoignant.

— Nous discutions de nos divergences.

— Comme celui de la mère de votre future lignée ?

— Quelque chose comme ça.

— Faites attention, mon prince. Le noble Sax a du pouvoir. Mes espions surveillent ses faits et paroles et ils ne sont pas en votre faveur. J'aimerais que vous arrêtiez de vous promener seul sur ses terres.

— Mes terres vous voulez dire ?

— Evidement, mon prince. Mais ici, son influence est plus forte que la vôtre. Prenez avec vous un ou deux soldats de votre garde et arrêtez de vous perdre dans les bois.

— Être accompagné dans le château de Sax me ferait passer pour faible, répondit Adrias en prenant soin d'éviter de mentionner ses errances.

— Une garde vous maintiendrait en vie.

— Elle affaiblirait mon pouvoir. Croyez-moi, Bahjan, si je passe pour faible, les torts faits au royaume seront aussi importants que ma mort. En aucun cas, il ne doit croire que ses actions m'inquiètent.

— Alors, soyez prudent, mon prince. Le noble Sax manie le pouvoir et la persuasion avec habileté et, quand les fins ne sont pas celles espérées, il use de moyens plus convaincants.

Adrias reporta son attention vers la forêt. Sax était une épine dans son pied. Bahjan avait raison, il devait faire attention que la blessure ne s'infecte pas et gangrène d'autres membres. Les nobles écoutaient bien trop Sax et ses paroles empoisonnées par son aigreur et sa soif de pouvoir.

Toujours cette question de pouvoir… Tout le monde était si concentré dessus qu'ils en oubliaient la fonction première du roi, servir le peuple et ses intérêts. Si Adrias croyait que Sax ferait mieux que lui, il lui offrirait son trône, mais ses actions suggéraient le contraire. On ne maniait pas un royaume avec la même facilité qu'un domaine, et jamais il ne laisserait son peuple souffrir de ses faiblesses.

Bientôt, Adrias quitterait le domaine du noble. Il était autant impatient que réticent. S'éloigner des terres de Sax l'éloignerait également de la forêt.

— Pourquoi êtes-vous venu me rejoindre, Bahjan ?

— Pour m'assurer que vous soyez soigné par un guérisseur, soupira son conseiller désabusé en pointant du menton la balafre à son bras.

Bahjan ne le lâcha pas jusqu'à ce qu'il soit entre les mains d'un médecin et le temps qu'il arrive à échapper à la vigilance des soldats de Yura, il faisait pratiquement nuit.

Réussissant à disparaitre du campement sans se faire repérer, Adrias pénétra dans le royaume de la licorne, sombre et agité des bruissements nocturnes. Sous ses pas, le bois craquait et les cailloux crissaient. Il ne percevait des animaux noctambules, dissimulés dans les ténèbres, que le son étouffé de leurs pérégrinations.

Etre ici était plus fort que lui. C'était un fil rouge qui l'attirait au cœur des bois, guidant ses pas à travers les plaines jusqu'au vieil arbre, immense et encore plus impressionnant dans l'obscurité. Ses racines emmêlées paraissaient se mouvoir au rythme lent d'une respiration endormie. Il avança caressant l'écorce rêche, ses doigts suivant les sillons creusés par la sénescence. La lune, haute et brillante, détourait les contours des feuilles en des courbes ondulantes. C'était d'une simplicité magnifique et hypnotisante.

Adrias, bercé par la sérénité des lieux, ferma les yeux, ses poumons inspirant profondément au même rythme que la forêt. Lorsque des doigts se posèrent sur son bras, il ne sursauta pas. S'il ne l'avait pas entendu venir, il avait senti le picotement sur sa nuque indiquant sa présence. Adrias garda les paupières closes, profitant de la légère caresse et de sa présence à ses côtés.

Là, avec lui, il se sentait complet. Une sensation grisante qu'il n'éprouvait qu'avec Damon.

oOo

Damon n'en avait jamais manqué, mais ces derniers jours, le courage lui faisait défaut. Il l'avait observé de loin, incapable de le rejoindre, incapable de l'ignorer, bloqué entre la peur et l'envie.

Quand il l'avait sauvé, Adrias avait prononcé son prénom. Il avait appelé sa forme équine par son prénom d'homme. Adrias savait et Damon, lui, ne savait pas quoi faire de ce savoir. Cette hésitation le torturait.

Il observait l'homme de loin. Il suivait son périple dans ses terres, appréciant le regard approbateur qu'il portait sur sa forêt. Le respect de l'homme pour son royaume était perceptible dans ses doigts qui caressaient les jeunes pousses, dans ses pas silencieux et par l'absence d'épée à sa ceinture. Même les animaux commençaient à s'habituer à sa présence furtive, leur méfiance diminuant à chacun de ses égarements.

Adrias venait le matin et le soir et Damon s'était pris à rythmer sa journée en fonction de ses instants. C'était des respirations dans ses déambulations devenues sempiternelles. Son corps s'éveillait à ses côtés, le besoin de le rejoindre s'étirant en lui. Son obsession croissait un peu plus chaque jour, mais sa crainte était un cadenas solide.

Sans cette odeur de sang, jamais il ne serait descendu de son perchoir. Mais la senteur cuivrée l'avait frappé et, avant qu'il ne réalise ses actions, il était à côté de l'homme, sa main survolant l'entaille à son bras. Damon ressentait sa blessure comme si elle était sienne.

Adrias ne se retourna pas. Il resta, là, frissonnant, la tête levée vers le ciel sombre piqueté d'étoiles qu'il ne pouvait pas voir derrière ses paupières fermées.

La chaleur, celle-là même qui terrifiait Damon, passa dans l'infime contact entre leurs peaux. Elle cavala le long de ses doigts, de son bras, enserra sa gorge, se répondit dans sa poitrine et glissa jusqu'à ses orteils.

Le vent sensible à son agitation, se réveilla et les entoura protecteur.

— Tu ne bouges pas, tu ne dis rien, souffla Damon en restant dans le dos de l'homme.

— Je crains que si je me retourne, tu disparaisses.

Doucement, avec lenteur, mesurant son geste, Damon posa son front contre la nuque d'Adrias.

— Toi, tu me fais peur, murmura-t-il, à peine assez fort pour lui-même.

— Alors, nous sommes deux à être terrifiés.

Ils restèrent un long moment ainsi, bercés par la douceur de la nuit.

Adrias leva un bras et, par-dessus son épaule, attrapa une mèche de Damon qu'il caressa avant de l'enrouler fermement autour de son poing. Ne lâchant pas sa prise, il se retourna, baissant la tête pour faire face à Damon.

Ils étaient si proches l'un de l'autre qu'à chaque respiration, leurs torses se touchaient presque. Le presque était douloureux. Pas assez et en même temps, beaucoup trop.

Le souffle de Damon se fit plus rapide. Le regarder, fixer ses yeux presque noirs, revenait à se perdre dans un tourbillon de sensations si immensurables qu'elles en devenaient terrifiantes. Au-dessus de toutes se trouvaient le désir et la possessivité. Cet homme était à lui et Damon le voulait d'une manière qu'il ne comprenait pas.

— Est-ce que ça fait mal ? demanda doucement Damon sans rompre leur regard.

— De te regarder ? Oui, c'est douloureux.

Damon ne put empêcher ses lèvres de s'étirer.

— Je parlais de ton bras.

— Ce n'est qu'une coupure.

— Assez profonde.

— Un guérisseur s'en est occupé.

Damon se pencha et laissa son nez errer au-dessus de la plaie, avant de soupirer.

— Joubarbe, lavande et menthe. De bonnes plantes, mais peu efficaces.

Un nouveau silence s'installa entre eux. Adrias n'avait toujours pas lâché ses cheveux, qu'il gardait en otage, paraissant loin de se lasser de l'observer. Son peu de préoccupation pour sa blessure inquiéta Damon. Il connaissait la fragilité de la vie et les risques d'une infection sur le corps des hommes.

— Adrias…

Quand il prononça son prénom, un frisson traversa l'homme.

— Redis-le, le coupa-t-il avant qu'il ait pu continuer.

— Non.

— Pourquoi ?

— Pourquoi devrais-je le redire ?

— Parce que j'aime t'entendre m'appeler.

Damon pencha la tête sur le côté, essayant d'interpréter le sourire de l'homme. Les plis aux coins de ses yeux étaient joueurs, mais son plaisir paraissait sincère.

— Adrias, répéta-t-il.

— Oui ?

— Je voudrais me reculer.

— Non.

— Je veux me reculer, reformula-t-il en un ordre.

L'homme grimaça, sans pour autant desserrer son poing. Son sourire s'était éteint, remplacé par une expression plus grave, nacrée de chagrin.

— Je ne veux pas te lâcher.

— Pourquoi ?

— Je ne veux pas que tu t'enfuies.

— Je ne vais pas m'enfuir.

Damon ne voulait pas partir. Maintenant, qu'il était là, près de lui, s'en aller était au-delà de sa volonté. Il posa sa main sur celle d'Adrias et, avec douceur, desserra ses doigts avant de les enlacer aux siens.

Adrias fixait leurs mains jointes, troublé. Se penchant, il déposa un baiser respectueux sur ses phalanges. Le contact de ses lèvres sur sa peau rappela à Damon leur premier échange et une chaleur proche d'un brasier se déversa dans son corps.

Le vent qui était doux se fit plus fort, bousculant la tranquillité de la nuit.

— Adrias.

— Oui ?

— Je veux toujours me reculer, mais je suis nu.

— Hum…

L'idée semblait moins perturber l'homme qu'à leur première rencontre elle paraissait même lui plaire. Son grognement souleva le cœur de Damon et il résista à l'envie de se coller à lui, d'imposer ses lèvres à celles d'Adrias.

— Donne-moi un vêtement.

— Tu es autoritaire, Damon, lui susurra l'homme, la voix rauque. Étrangement, ça me plait. Beaucoup. Trop. Tu mets à mal mon contrôle, tu me demandes une impassibilité que je n'ai pas.

Se reculant, Adrias dénoua leurs doigts pour retirer sa chemise et lui tendre. Avec une expression satisfaite, l'homme le regarda enfiler son vêtement et se rapprocha pour ourler ses manches de plusieurs revers. Avec délicatesse, il passa ses mains derrière la nuque de Damon et tira sur ses cheveux pour les libérer du tissu.

— Qu'as-tu fait de mon autre chemise ?

oOo

Adrias put presque voir le léger rougissement teinter la peau pâle de Damon. Évitant de répondre à sa question, il renoua leurs doigts et le tira à sa suite.

Prêt à tout pour ne pas rompre ce contact, Adrias le suivit aveuglément. Parcourant des chemins qu'il n'aurait jamais trouvés seul, Damon lui fit descendre la pente escarpée menant à la rivière. Ils suivirent son lit un moment avant de trouver un arbre affaissé qu'ils escaladèrent pour passer sur l'autre rive. Chaque fois que Damon lui lâchait la main pour franchir un passage difficile, il la reprenait tout de suite après, serrant ses doigts avec un peu plus de force.

Marcher avec Damon dans la forêt était une expérience des plus étranges.

À leur passage, les animaux nocturnes sortaient de l'obscurité et parfois, les accompagnaient sur une certaine distance. Quand, trop pressés, ils se prenaient dans leurs jambes, Damon les éloignait d'un claquement de langue agacé auquel les bêtes répondaient instantanément.

Adrias était en train de fixer ses pieds pour éviter les souris des champs qui slalomaient entre, lorsqu'un battement d'ailes claqua à quelque doigts de son oreille. Baissant la tête, il évita de justesse la chouette qui se posa sur l'épaule de Damon. Elle tourna ses gros yeux jaunes vers lui et le fixa avec une expression proche du défi. Poussant amicalement son crâne piqué de tache blanche contre la tempe de Damon, elle attendit qu'il lui gratte distraitement la tête avant de reprendre son envol.

Parfois, il lui semblait que même les arbres se penchaient vers eux, cherchant un contact avec son compagnon.

— Où m'emmènes-tu?

Damon ne lui répondit pas et serra plus fort sa main, le tirant plus profondément dans les bois.

— Damon ?

— On y est presque, chuchota-t-il.

Enfin, il souleva une branche révélant une clairière. Adrias retint une exclamation émerveillée. Malgré toute la richesse de son royaume et les merveilles que recelait son palais, il n'avait jamais rien vu d'aussi beau.

Au centre de la trouée, une cascade se fracassait dans un bassin d'eau, projetant des milliers de gouttes qui avaient la brillance de perles nacrées. Des nénuphars flottaient tout autour et, alors qu'ils auraient dû être fermés, ils étaient ouverts sous le ciel étoilé. Le lieu était irréel, baigné par la magie. Les plantes et les fleurs, multiples et variées, s'assemblaient dans un mélange de couleurs hétéroclites et pourtant harmonieux. Ebahi, Adrias s'avança sous le regard attentif de Damon.

Il se déchaussa pour laisser l'herbe souple et épaisse chatouiller ses pieds, des lucioles s'élevant à chacun de ses pas. Un banc de sable fin délimitait le lagon d'un bleu hypnotique et des poissons aussi bariolés que les fleurs nageaient tranquillement autour de coraux chamarrés. Adrias ne reconnaissait aucune des espèces, leurs formes et leurs écailles n'ayant rien en commun avec celles qu'il avait déjà vues.

Longeant l'eau, ses pieds s'arrêtèrent là où la trace d'un corps avait laissé son empreinte dans le sable. Contre une pierre, il retrouva roulée en boule sa chemise ayant sans aucun doute servi d'oreiller.

— Tu dors ici, murmura Adrias en se retournant vers Damon qui hocha lentement de la tête.

Adrias avança, laissant l'eau étonnamment chaude caresser ses orteils. Des alevins vinrent picorer ses pieds qui s'enfonçaient dans le sable, avant de s'enfuir dès qu'il les bougea. Des vaguelettes mouillèrent son pantalon qu'il n'avait pas pris la peine de retrousser.

Damon le rejoignit, sans cesser de le fixer, attendant visiblement qu'il dise autre chose.

— C'est beau et paisible, ça te ressemble.

La tension qu'il sentait chez Damon, se relâcha et ce dernier se rapprocha pour reprendre sa main. Adrias le laissa jouer distraitement avec ses doigts alors qu'il contemplait le lieu. Quand il tourna la tête vers lui, il tomba dans son regard au bleu hypnotique. Un regard qui déclenchait des désirs imprononçables.

Sous les rayons de lune, la peau de Damon scintillait d'un étrange éclat argenté qu'il retrouvait dans ses cheveux. Et, s'il jugeait la clairière merveilleuse, elle était sans aucune commune mesure avec son propriétaire. Damon était d'une beauté qu'on ne pouvait nommer ou réellement décrire, tout adjectif bien trop fade pour lui être associé.

Sur son front, pour la première fois, Adrias remarqua le dessin d'un cercle si fin qu'il en était presque invisible. Alors qu'il levait la main pour caresser l'étrange motif, Damon se recula précipitamment.

— Désolé, lâcha Adrias en laissant retomber sa main. Je n'aurais pas dû.

— C'est… commença Damon en détournant le regard. C'est un endroit sensible.

Ses paroles réveillèrent son intérêt et sa curiosité, mais avant qu'il ait pu dire quoi que ce soit d'autre, Damon s'enfonçait dans l'eau.

— Qu'est-ce que tu fais ?

— Je reviens.

— Attends…

Mais Damon n'attendit pas. Il plongea et disparut dans les profondeurs du lagon.

Les auréoles à la surface de l'eau s'effacèrent et le temps s'étira alors que Damon ne remontait toujours pas. Il lui sembla qu'il restait longtemps sous l'étendue lisse. Beaucoup trop. Adrias était prêt à plonger à son tour quand un mouvement près de la cascade attira son intention. La fine silhouette de Damon fendit la chute et nagea jusqu'à lui. Entre ses dents, il tenait de longues herbes qui flottaient autour de lui, s'emmêlant à ses cheveux.

Quand il sortit de l'eau, Adrias cessa de respirer. Sa chemise collait Damon comme une seconde peau, d'une façon plus érotique que s'il avait été nu. Son sexe se réveilla, réceptif à cette vision sensuelle. Pour la première fois, il le contempla dans son entier, vraiment, sans détourner le regard.

L'eau dégoulinait le long de ses membres fins, plaquant contre son corps sa longue chevelure. Et s'il avait eu un doute quant au fait que cet être surnaturel ait les mêmes attributs que lui, Adrias n'en avait plus aucun. Un sexe long et épais pendait entre ses cuisses. Remonter son regard lui demanda un gros effort et si Damon nota son voyeurisme, il n'en fit aucune remarque.

Incapable de bouger, luttant contre son intense désir, Adrias le regarda poser sur une pierre plate l'immense feuille courbée qu'il tenait dans ses mains. Elle s'ouvrit sur un tas de glaise noire. Les herbes la rejoignirent et Damon en arracha une poignée qu'il fourra dans sa bouche avant de s'approcher de lui.

Sortant d'entre ses lèvres les feuilles mastiquées, sans plus de cérémonie, Damon les posa sur la blessure à son bras.

— Par un millier de sabots furieux ! gronda Adrias en retrouvant sa mobilité et en s'éloignant d'un bon.

Ça faisait un mal de chien ! Là où Damon avait posé les feuilles, sa peau le brulait avec plus d'efficacité que s'il s'était roulé dans un buisson de baies rouges. Un sourire narquois naquit sur les lèvres de Damon.

— Il est possible que ce soit un peu douloureux.

— Un peu ?

Avant qu'il ait pu retirer les feuilles de son bras, Damon l'arrêta avec une force que son corps élancé ne laissait pas deviner.

— N'y touchez pas. Les picotements finiront par passer.

— C'est quoi ?

— Des plantes bien plus efficaces que celles de vos guérisseurs. Venez là ! lui ordonna-t-il en lui faisant signe de s'assoir à ses côtés.

Comme à chaque fois qu'il lui donnait un ordre, son corps y réagit, enthousiaste. Damon mâchouilla d'autres herbes qu'il plaça tout au long de l'estafilade. La douleur avait au moins pour effet positif de restreindre son érection.

Les dents serrées, respirant fortement par le nez, Adrias s'obligea à l'immobilité, laissant Damon le torturer. Enfin, le tourment prit fin, son tortionnaire écartant les herbes et badigeonnant son bras d'une épaisse couche de glaise. La terre froide tranchait avec la chaleur douloureuse des herbes médicinales. Adrias laissa échapper un soupir de soulagement et Damon lui offrit un sourire complice qui l'enveloppa d'une fièvre toute différente.

Adrias était fasciné par chacune des expressions de Damon. Si son visage pouvait être neutre, il pouvait également s'animer de milliers d'émotions, toute plus attirantes les unes que les autres. Ses doigts le picotaient, il voulait dessiner le contour de ses lèvres malicieuses, en apprendre la douceur et le tracé parfait. Il voulait beaucoup de choses, toutes inaccessibles par leurs indécences.

Amenant une mèche de cheveux à sa bouche, d'un coup de dent, Damon la sectionna avant de s'en servir comme bandage. Il garda ses mains serrées autour de son biceps jusqu'à ce que la terre ait pris.

Quand Damon le relâcha, emportant avec lui sa chaleur, ce fut au tour d'Adrias de rattraper sa main. Comme à chaque fois qu'il faisait le premier geste, Damon eut pour réflexe de tenter de se dégager, mais cette fois, Adrias ne le laissa pas faire. Il garda sa main serrée dans la sienne jusqu'à ce que Damon se détende et baisse ses défenses. Alors seulement, avec lenteur, ses yeux plongés dans ceux de son compagnon, Adrias caressa sa cuisse.

Il laissa ses doigts frôler le bord de sa chemise trempée avant d'en souleva l'ourlet qu'il remonta sur la peau scintillante. Le vent d'un coup cessa, laissant la forêt aussi immobile que Damon. Plus de bruit, pas même celui d'une respiration autre que celle d'Adrias. Même le chahut de la cascade était réduit à un infime grondement. Un son qui pouvait presque se confondre avec les battements rapides d'un cœur.

Le fixant, Damon le laissa plisser le tissu jusqu'à son aine avant de lâcher un soupir tremblant. Ses paupières se baissières sans se fermer, sa bouche s'ouvrit, et Adrias sentit son corps se tendre vers lui.

— Adrias…

Son prénom était un appel plein de détresse et d'espoir. Sa main proche de son sexe, Adrias la laissa posée immobile jusqu'à ce que l'érection de Damon soit assez gorgée pour venir caresser ses doigts. Longue et épaisse, elle tapait contre sa main, quémandeuse d'attention. L'ignorant, il reprit son chemin le long du ventre plat et ferme, remontant le tissu toujours un peu plus haut. Il glissa jusqu'à ses côtes, et quand Damon laissa échapper une exclamation douloureuse, Adrias baissa les yeux sur les hématomes qui couvraient sa peau. Leur teinte violette tranchait durement la blancheur de Damon.

Ses doutes s'évanouir.

— C'était toi.

Damon ne lui répondit pas, penchant la tête sur le côté.

— Tu es la licorne.

Les yeux bleus le fixaient insondables.

— Ce jour-là, tu m'as sauvé.

— Ce jour-là, c'était de ma faute.

— Tu es vraiment elle... Ne vas-tu pas chercher à me détromper ?

— Croiriez-vous à mes mensonges ?

Adrias laissa ses doigts errer sur la poitrine de Damon. Il passa sur la pointe de ses tétons qui se durcit sous ses caresses.

— Non.

— Alors pourquoi les prononcerais-je ?

— Pour te protéger.

— De vous ?

— Oui.

— Adrias… souffla Damon en se penchant. Aucun homme ne m'effraie, vous y compris. Je n'ai pas peur de votre violence. Ici, elle n'est rien contre la mienne.

— De quoi as-tu peur ?

— Du bourdonnement dans mon ventre qui se réveille en votre présence. Lui est dangereux, lui m'effraie.

Ils étaient si proches l'un de l'autre que leurs souffles se mélangeaient. Damon vint chercher ses mains qui caressaient toujours sa poitrine pour les porter à ses lèvres. Un à un, il embrassa avec douceur chacun de ses doigts, avant d'ouvrir sa paume et d'y presser sa joue.

— Est-ce que tu m'as jeté un sort ? demanda Adrias, la respiration difficile.

— Pas plus que vous ne m'avez envouté.

— Pourquoi suis-je autant attiré part toi ?

— Pourquoi suis-je obnubilé par votre présence dès que vous entrez sur mes terres ?

— Je n'ai pas de réponse.

— Moi non plus.

— Vas-tu continuer à me résister ? À me fuir ?

— Voulez-vous que je vous résiste ? Que je m'éloigne ?

— Non. Bon sang, non.

Damon caressa le contour de son visage.

— J'en ai assez de lutter. Je n'y arrive plus, souffla-t-il en fermant les yeux.

— Ne lutte pas.

— Embrassez-moi.

Adrias s'exécuta. Il plaqua brutalement ses lèvres contre les siennes. Il lui prit sa respiration, lui arracha son ordre. Ses mains se perdirent dans ses cheveux, agrippèrent ses mèches, attirèrent son visage contre le sien dans une prise implacable.

Il pria pour que Damon ne cherche pas à se retirer, mais son gémissement rebondit entre leurs lèvres. Son gémissement. Là, tout de suite, Damon n'était plus un être féerique, la licorne de toutes les légendes, il était un homme. Celui qu'Adrias désirait désespérément. Il se noya dans sa saveur, se gorgea de son parfum. Une odeur qui portait la senteur de milliers de fleurs.

Il pencha sa tête en arrière, tirant sur ses cheveux, créant de nouvelles plaintes chargées de désir réciproque. Avec violence et douceur, Adrias poussa sa langue entre les lèvres de Damon pour venir trouver la sienne. Des mains vinrent s'agripper à sa nuque et un bassin se souleva pour se presser contre le sien.

Chaque fois qu'il s'éloignait pour reprendre leur souffle, le vide entre eux était chargé d'une attente douloureuse et, quand le baiser reprenait, la vie également. La terre tournait autour d'eux comme si toute l'existence d'Adrias n'avait été vécue que pour cet instant. Leurs lèvres scellées l'une à l'autre.

Leurs mains impatientes étaient partout, voyageant sur leur corps, survolant leurs peaux d'un vol affamé. Les mots étaient devenus inutiles, les paroles transformées en regards, en touchers, en gémissements, et en soupirs. Leurs corps exprimaient leur avidité, cette faim enfin comblée.

Quand enfin ils réussir à s'arracher l'un de l'autre, Damon posa sa joue contre son cou, se cala dans le confort de ses bras et resta là, tremblant. Adrias le serra fort, l'enfermant dans son emprise.

Il ne le laisserait jamais partir. Il ne le pouvait plus.

oOo

À suivre

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