Thème du prompt : Stylo

Début : 19h31 Fin : 20h28


Les yeux perdus dans les lumières de la ville, je regarde presque avec mélancolie la tour Eiffel illuminée, là-bas, au cœur de la cité. Les feux d'artifice qui en partent forment dans le ciel un magnifique ballet scintillant, que je suis des yeux avec l'air enchanté d'un gamin. Le bruit lointain qui accompagne chaque explosion de couleurs et de lumière me parvient de temps à autre.

Derrière moi, je sens Victor bouger un peu, et bientôt ses bras viennent entourer mon corps. Je soupire de contentement plaqué contre son torse, le regard perdu dans les étoiles artificielles qui retombent doucement sur les immeubles.

- Tu aurais voulu y aller ? me chuchote sa voix, tout près de mon oreille.

Doucement, je secoue la tête. Non, j'ai cent fois préféré être avec lui ce soir. Une nuit, rien que pour nous deux, il n'y en avait pas eu depuis trop longtemps… Sa main se pose sur ma taille, aussi légère qu'un papillon, et son pouce trace des cercles sensuels sur ma peau. Il sait exactement ce que j'aime, alors que je ne lui ai jamais demandé quoi que ce soit de spécial. Il me connaît si bien que ça m'arrive parfois de m'en effrayer, mais c'est aussi ce qui fait que je ne peux plus me passer de lui.

Je sens ses lèvres explorer mon cou, tout doucement, avec une tendresse qui auparavant me gênait mais que j'ai appris à apprécier depuis longtemps. Les petits frissons que ses lèvres m'envoient n'ont pas changé, eux.

Patiemment, j'attends qu'il se recule, savourant chaque baiser, chaque petite caresse. Ce n'est que lorsqu'il repose sa tête sur l'oreiller que je me lève, écartant les draps blancs qui semblent presque bleu clair dans l'obscurité. M'approchant de la fenêtre, j'hésite à l'ouvrir et à sortir sur le balcon admirer le bouquet final qui vient de commencer. Je n'ai certes aucun vêtement, mais le mois de juillet est étonnamment chaud cette année… Cédant finalement à la tentation, j'enfile rapidement un boxer et m'avance dans la nuit. Les poings serrés sur la rambarde verte en piètre état, je goûte l'air estival en attendant Victor.

Je l'entends se lever, et le tiroir de ma table de chevet coulisse – qu'est-ce qu'il prend là-dedans ? Finalement, je me retourne au moment où il me rejoint, silhouette noire dont je ne peux pas voir le visage, et s'installe derrière moi. J'aurais un peu préféré qu'il vienne à mes côtés, mais ce que j'appelle balcon n'est sans doute pas assez large pour nous deux. Il m'enlace, embrasse ma nuque, et je regarde s'envoler dans le ciel des paillettes roses, en pleine extase…

Jusqu'à ce qu'un contact froid dans le haut de mon dos, quelque chose de pointu, me fasse me retourner. Les feux d'artifice se reflètent dans ses yeux bruns, éclairés aussi par la lueur de malice dont j'ai l'habitude.

- Ne bouge pas, s'il te plaît, me demande-t-il avec un grand sourire qui dévoile ses dents blanches en un tendancieux croissant de lune.

Mon cœur bondit aussitôt – bon sang, même maintenant, il me fait encore cet effet. J'obéis donc et m'abandonne à nouveau à l'observation du bouquet final, pendant que l'objet commence à courir sur ma beau, traçant des arabesques qui me chatouillent et me font sourire lorsque je comprends ce qu'il est allé chercher.

C'est le stylo lourd et noir qui m'a été offert par je ne sais plus qui, celui que je n'utilise jamais. Et Victor me dessine dans le dos… Longtemps après que le feu d'artifice soit terminé, nous restons debout sur mon balcon, pendant que ses dessins prennent possession de ma peau de plus en plus vite, envahissant tout mon dos, mes épaules, le haut de mes bras, le bas de mon ventre, mes clavicules… Il me tourne et me retourne, incline ma tête en arrière, comme une poupée qu'il voudrait décorer, et j'avoue que j'aime le voir concentré à la tâche, j'aime voir son œil d'artiste courir sur mon corps comme il court sur ses feuilles de papier.

Alors que je commence à me rafraîchir, la chaleur de la journée s'estompant petit à petit, il emprisonne ma taille entre ses bras et me porte jusqu'au lit, où il m'allonge avec délicatesse. J'aime lorsqu'il se comporte comme ça, ces moments où j'ai directement accès à son cœur sans qu'il n'y ait de mots entre nous deux, sans que la lumière ne nous impose nos expressions respectives…

Il s'allonge près de moi, et après un baiser fugace teinté de fatigue, nous nous endormons presque en même temps, bercé chacun par la respiration tranquille de l'autre.

Aujourd'hui était une belle journée.


Lorsque je me suis réveillé, avec sur les lèvres le goût d'autres lèvres, Victor était déjà parti.

Ce n'est qu'en croisant mon reflet dans le miroir de la salle de bain que je me souviens. Et que je découvre. Sur ma peau est né un univers fait de fleurs blanches et noires, de spirales, de symboles et parfois de mots, le tout inextricablement entremêlé, et je m'étonne que Victor ait pu effectuer un travail d'une telle précision dans l'obscurité.

Je me tords devant la glace, essayant de lire les quelques phrases cachées parmi les arabesques, mais je n'arrive à rien – pourtant, j'ai l'impression qu'il aimerait que je les lise. Toute cette œuvre ne doit pas être perdue. Même si je suis le seul à en profiter, je dois l'explorer jusqu'au bout.

De nouveau face au lavabo, un espace laissé vide à l'endroit de mon cœur accroche mon regard, et je m'immobilise. Je sens la peur, cette vieille amie, s'insinuer lentement dans mes veines. L'absence d'inscriptions laisse un rond imparfait à gauche de mon torse. Je me penche encore vers le petit miroir, essayant de déchiffrer ce qui semble être écrit, épousant le bord du cercle.

Mon cœur se glace lorsque j'y parviens enfin.

Je t'aime. Je suis désolé.

Quelque chose se noue dans ma gorge, et je ne peux plus respirer.

Seul Victor pouvait me quitter d'une façon si artistique.