J'étais assis dans l'herbe, à même le sol, posé sur la berge et la tête renversée en arrière – j'observais. La masse d'eau devant moi ondulait et scintillait, brillante sous les rayons acérés du soleil de midi, et je laissais m'envahir les bruits de la forêt – bruits de vie, vifs et énergiques –, les trémolos dans le chant des oiseaux et des canards qui malgré leurs manifestations bruyantes ne venaient jamais déposer une vilaine tâche noire sur mon tableau.

J'allais ajouter une couleur – celle d'un arbre qui, audacieux, empiétait sur l'eau et dont les racines grotesques se tordaient – quand une voix humaine brisa le joyeux et gazouillant silence d'une odieuse exclamation :

« Arthur ! La table est mise ! »

Que devais-je faire de cette information ? Devais-comme toutes les autres, la laisser reposer dans un coin de mon cerveau, achever ma tâche et la ressortir ensuite, encore intacte et légèrement poussiéreuse, l'analyser comme il se devait et enfin bouger, me lever…

Non.

Je n'en avais pas envie.

La table était mise ? Je m'en fichais.

Pourquoi cela devait-il m'intéresser, alors que j'avais pour moi l'immensité liquide, le feuillage dru, les troncs brunis et les plumages arrosés de gouttelettes, les vols gracieux, les ailes effleurant la surface de l'eau, les rides qui s'y formaient et s'élargissaient jusqu'à disparaître… Pourquoi ?

Ma mère essaya encore de me tirer de ma rêverie.

Elle n'y parvint pas – personne ne pouvait me réveiller, pas même moi.

Elle renonça finalement, pestant contre moi, et me promit comme souvent à tous les maux de la Terre. Ses terribles injonctions me faisaient peur. Ses paroles s'ancraient en moi au fur et à mesure qu'elle les jetait sur ma personne, comme autant de poignards. Elle les maniait avec la même dextérité qu'un lanceur de couteaux, mais faisaient en sorte de faire éclater mon cœur au lieu de la pomme rouge et brillante au-dessus de ma tête.

Je m'allongeai.

Les bras passés sous ma nuque, j'étudiai les formes des nuages avec attention, bouchant mes oreilles avec leur coton pour ne plus l'entendre.

« Tu es complètement fou ! »

Il y avait des larmes dans sa voix.

Je n'en faisais pas exprès.

Ne pleure pas.

J'aurais bien aimé pouvoir lui parler – mais ma voix était laide, ma bouche proférait des mensonges et gardait ma paresse intacte. J'aurais aimé m'endormir dans ce ciel. Je me demandai un bref instant si cette mère n'en avait pas assez de répéter sans cesse la même chose au mauvais sarment que j'étais.

Oh, sans doute.

Je ne comprenais pas.

Je ne comprenais pas pourquoi elle ne voulait pas me voir rester ici, assis des heures à contempler les beautés que la Nature m'offrait, à remplir mes yeux de ce que j'avais la chance de posséder : un lac, près de la maison où je dormais – et mangeais parfois.

Elle avait tout fait pour me convaincre de rentrer, cette nuit, mais jamais elle n'osait me frapper.

De quoi avait-elle peur ?

Si seulement, rien qu'en me touchant, elle avait pu savoir ce qui était contenu dans ce crâne ! Moi-même je désirais connaître le pourquoi et le comment de cette cervelle.

Le feu de l'astre renversé brûla ma rétine lorsque je posai les yeux dessus. Plissant les paupières, j'inspirai jusqu'à pouvoir m'emplir de l'odeur de l'herbe rêche dans laquelle j'étais allongé, du parfum amer de la fleur blanche qu'une abeille butinait près de mon oreille.

Mon corps humain commençait à se fatiguer – je connaissais les limite de ce qu'il pouvait endurer. Mais mon esprit, lui, n'était pas rassasié. Il avait toujours faim, faim de choses et de personnes, faim de couleurs, de sons bruts et grossiers, de la matière première que pouvait receler le monde.

Je me redressai, et fis jouer mes épaules endolories après cette nuit passée à méditer les vaguelettes du lac et les libellules qui parfois en crevaient la régularité. Et puis, seulement lorsqu'elle se résigna à partir, à me laisser enfin… Mû sans doute par un de ces élans filiaux dont j'aurais aimé me passer tout en voulant les conserver dans un coin de mon être, je dis :

« J'arrive, maman. »

Tout comme le plus normal des garçons aurait pu répondre à la plus normale des mères.